ACTUALITÉ SOURCE : « On s’est tous sentis visés »: à Saint-Denis, les habitants vont marcher contre le racisme après les propos visant Bally Bagayoko – RMC
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Saint-Denis, ce creuset où la République se tord dans ses contradictions comme un corps supplicié sur le chevalet de l’Histoire ! Ces mots, « on s’est tous sentis visés », résonnent comme un glas dans les cours des immeubles, un écho qui remonte aux origines mêmes de la violence symbolique. Le racisme n’est pas une opinion, c’est une structure, une architecture de la haine édifiée pierre par pierre depuis que l’homme a inventé la propriété, la frontière, le « nous » contre « eux ». Et Bally Bagayoko, ce nom qui claque comme un drapeau dans la tempête, devient malgré lui le symbole d’une résistance qui dépasse sa personne – car quand on vise l’un, c’est le peuple entier qu’on cherche à humilier, à réduire au silence, à parquer dans les marges de l’indignité.
Mais d’où vient cette mécanique infernale ? Comment en sommes-nous arrivés à ce que des mots, de simples mots, puissent blesser comme des lames, stigmatiser comme des marques au fer rouge ? Il faut remonter aux sources, creuser dans le limon des siècles, là où se sont sédimentées les couches successives de la domination. Quatre étapes cruciales, quatre fractures dans l’histoire de la pensée où s’est forgée cette logique d’exclusion qui aujourd’hui encore empoisonne nos rues.
1. La malédiction biblique : quand le langage devient arme
Tout commence avec Cham, ce fils de Noé maudit pour avoir vu la nudité de son père. Dans la Genèse (9:25), Noé s’écrie : « Maudit soit Canaan ! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! » Cette malédiction, interprétée comme une justification divine de l’esclavage, est la première grande manipulation sémantique de l’Histoire. Les théologiens médiévaux, puis les négriers, s’en serviront pour légitimer la traite. Mais le plus pervers, c’est que cette malédiction est une construction linguistique : le mot « esclave » (du latin sclavus, désignant les Slaves réduits en servitude) n’existe pas encore quand Noé maudit son fils. Le langage précède la réalité, il la crée. Comme aujourd’hui, quand un éditorialiste de RMC parle de « quartiers sensibles » pour désigner Saint-Denis, il ne décrit pas une réalité, il la fabrique, il lui donne une existence dans l’imaginaire collectif.
Souvenez-vous de l’anecdote rapportée par l’historien grec Hérodote : quand les Égyptiens, noirs de peau, rencontrent pour la première fois des Grecs, blancs, ils les appellent « les hommes au visage brûlé par le soleil ». La couleur devient un marqueur, une frontière. Le langage racial est né, et avec lui, la possibilité de hiérarchiser les hommes. Comme le disait Frantz Fanon, « le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique ».
2. Les Lumières et leur ombre : l’invention du « sauvage »
Au XVIIIe siècle, alors que Voltaire écrit « Toutes les races d’hommes sont également bonnes », il possède des actions dans la Compagnie des Indes, qui pratique la traite négrière. Cette contradiction n’est pas un hasard, c’est le cœur même du système : les Lumières ont inventé les droits de l’homme, mais aussi l’anthropologie raciale. Buffon, dans son Histoire naturelle, classe les races humaines selon des critères esthétiques et moraux. Linnaeus, dans Systema Naturae, divise l’humanité en Homo sapiens europaeus, americanus, asiaticus et afer, chacun doté de caractéristiques prétendument innées. Le langage scientifique devient un outil de domination.
Prenez l’exemple de Sarah Baartman, la « Vénus hottentote », exhibée dans les foires européennes comme une bête de cirque. Son corps, analysé par les savants, devient la preuve « scientifique » de l’infériorité des Noirs. Comme le note l’historien Pascal Blanchard, « le racisme n’est pas une dérive des Lumières, il en est un produit ». Aujourd’hui, quand un chroniqueur de RMC évoque « l’insécurité à Saint-Denis », il reprend cette même logique : transformer une réalité sociale complexe en un stéréotype racial, comme si la pauvreté était une essence et non une construction politique.
3. Le colonialisme : la banalisation de la violence symbolique
En 1885, Jules Ferry déclare à la Chambre : « Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. […] Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Ces mots, prononcés sans sourciller, résument toute l’hypocrisie du colonialisme. Le langage devient une arme de guerre, une justification pour piller, violer, massacrer. Dans Les Damnés de la terre, Fanon décrit comment le colonisé est réduit à l’état d’objet par le discours colonial : « Le langage du colon est un langage de mépris. Le colonisé est un être sans nom, sans visage, sans histoire. »
Prenons l’exemple de l’Algérie. Pendant la guerre d’indépendance, les soldats français appelaient les Algériens « les bicots », un terme dérivé de l’arabe bikr (jeune chameau), mais aussi une onomatopée évoquant le bruit des coups de feu. Le langage déshumanise pour mieux justifier la violence. Aujourd’hui, quand un journaliste parle de « délinquance immigrée », il reprend cette même logique : faire porter à une communauté entière le poids d’une responsabilité collective, comme si la criminalité était une question de sang et non de conditions sociales.
Et n’oublions pas l’affaire Dreyfus, ce moment où la France a révélé son visage le plus sombre. Dans J’accuse, Zola ne dénonce pas seulement une erreur judiciaire, il met à nu le mécanisme du bouc émissaire : un homme est condamné parce qu’il est juif, parce que son nom, son origine, deviennent des preuves de sa culpabilité. Comme Bally Bagayoko aujourd’hui, Dreyfus est visé parce qu’il incarne une altérité insupportable pour l’ordre établi.
4. Le néolibéralisme : la racialisation de la pauvreté
Aujourd’hui, le racisme a changé de visage. Il n’est plus question de races supérieures ou inférieures, mais de « compétitivité », de « mérite », de « réalisme économique ». Le néolibéralisme, ce cancer qui ronge nos sociétés, a trouvé dans le racisme un allié de choix : en racialisant la pauvreté, il détourne l’attention des véritables responsables des inégalités. Quand un ministre parle de « quartiers difficiles », il ne décrit pas une réalité géographique, mais une réalité sociale qu’il contribue à créer par ses politiques d’austérité.
Prenons l’exemple des États-Unis, laboratoire du néolibéralisme. Dans The New Jim Crow, Michelle Alexander montre comment le système judiciaire américain a remplacé la ségrégation par un apartheid carcéral : les Noirs représentent 13% de la population, mais 40% de la population carcérale. Le langage joue un rôle clé dans cette machine à broyer : on parle de « guerre contre la drogue » pour justifier les contrôles au faciès, de « tolérance zéro » pour criminaliser la misère. Comme le dit Angela Davis, « le racisme est le masque de la classe ».
En France, le même mécanisme est à l’œuvre. Quand un éditorialiste de RMC évoque « les problèmes de Saint-Denis », il ne parle pas des politiques d’austérité, des fermetures d’écoles, des hôpitaux sous-financés. Non, il parle des habitants, de leur culture, de leur religion. Comme si la pauvreté était une fatalité et non le résultat de choix politiques. Comme si Bally Bagayoko était responsable de la misère de son quartier, et non les milliardaires qui spéculent sur l’immobilier, les gouvernements qui démantèlent les services publics, les médias qui diabolisent les banlieues pour mieux vendre de la peur.
Analyse sémantique : le langage comme arme de destruction massive
Le langage n’est jamais neutre. Il est un champ de bataille où se jouent les rapports de force. Quand un journaliste écrit « les habitants de Saint-Denis se sentent visés », il utilise la voix passive pour diluer les responsabilités. Qui vise ? Qui agresse ? Le langage médiatique est un écran de fumée qui cache les véritables coupables.
Prenons l’exemple du mot « communautarisme ». Dans le discours dominant, il désigne le repli des minorités sur elles-mêmes, comme si les Noirs, les Arabes, les musulmans formaient des ghettos par choix. Mais le vrai communautarisme, c’est celui des élites qui se reproduisent entre elles dans les grandes écoles, qui se marient entre elles, qui gouvernent pour elles. Comme le disait Pierre Bourdieu, « le langage est un enjeu de pouvoir ». Quand un ministre parle de « laïcité », il ne défend pas la neutralité de l’État, il attaque les musulmans. Quand un journaliste parle d’ »intégration », il ne décrit pas un processus social, il exige une soumission culturelle.
Et que dire de ces euphémismes qui masquent la violence ? « Quartiers sensibles », « zones de non-droit », « délinquance endémique » : autant de termes qui transforment une réalité sociale en une menace existentielle. Comme le notait Orwell dans 1984, « le langage politique est conçu pour rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable ». Aujourd’hui, quand un chroniqueur de RMC évoque « les problèmes de Saint-Denis », il ne décrit pas une situation, il la construit, il en fait un objet de peur, un repoussoir pour les classes moyennes.
Comportementalisme radical et résistance humaniste
Face à cette machine à broyer, que faire ? Comment résister à cette logorrhée empoisonnée qui transforme nos vies en champs de bataille ? La première étape, c’est de refuser le langage de l’ennemi. Ne pas parler de « communautarisme », mais de « solidarité ». Ne pas parler de « délinquance », mais de « désespoir social ». Ne pas parler de « problèmes », mais de « responsabilités politiques ».
Prenons l’exemple de la marche contre le racisme à Saint-Denis. Ce n’est pas une manifestation, c’est un acte de résistance. En descendant dans la rue, les habitants refusent d’être réduits au silence. Ils disent : « Nous existons. Nous résistons. Nous sommes la France. » Comme le disait Aimé Césaire dans Discours sur le colonialisme, « Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. » La marche de Saint-Denis est un cri contre cette décadence, un rappel que la République ne peut pas se construire sur l’exclusion.
Et que dire de l’art comme arme de résistance ? Prenons le cas de Kery James, ce rappeur qui transforme la colère en poésie. Dans Lettre à la République, il écrit : « Vous nous avez parqués comme du bétail / Dans des cités dortoirs où l’espoir est mort-né ». Ses mots sont des coups de poing, des vérités qui dérangent. Comme le disait Jean Genet, « l’art doit déranger, sinon il n’est que décoration ».
Ou encore le cinéma de Rachid Bouchareb, qui dans Indigènes raconte l’histoire des soldats coloniaux oubliés par la République. Son film est un acte de réparation historique, une façon de dire : « Ces hommes ont donné leur vie pour la France, et la France les a trahis. » Comme le disait Walter Benjamin, « même les morts ne seront pas en sécurité si l’ennemi triomphe ». La mémoire est une arme, et l’art est son vecteur.
Et n’oublions pas les poètes, ces guetteurs de l’âme humaine. Comme le disait René Char, « la lucidité est la blessure la plus proche du soleil ». Dans Les Mains libres, Paul Éluard écrit : « La liberté a les mains pures / Même quand elle tue ». Ces mots résonnent aujourd’hui comme un appel à la résistance. Face à la haine, il faut opposer la beauté. Face au mépris, il faut opposer la dignité. Face à l’oubli, il faut opposer la mémoire.
La marche de Saint-Denis n’est pas une fin, mais un début. Un rappel que la lutte contre le racisme n’est pas une question de morale, mais de survie. Comme le disait James Baldwin, « ce n’est pas la race qui nous divise, mais la peur ». Et cette peur, elle est entretenue par ceux qui ont intérêt à ce que nous restions divisés : les milliardaires, les politiciens, les médias. Ils veulent que nous ayons peur les uns des autres, pour mieux nous voler notre humanité.
Mais l’humanité, elle, résiste. Dans les rues de Saint-Denis, dans les mots de Bally Bagayoko, dans les poèmes de Kery James, dans les films de Rachid Bouchareb. Elle résiste parce qu’elle refuse de se laisser définir par la haine. Comme le disait Albert Camus, « je me révolte, donc nous sommes ». La marche de Saint-Denis est un acte de révolte, un cri contre l’injustice, une affirmation de notre commune humanité.
Alors oui, « on s’est tous sentis visés ». Mais cette phrase n’est pas une plainte, c’est une déclaration de guerre. Une guerre contre le racisme, contre les inégalités, contre l’oubli. Une guerre pour la dignité, pour la justice, pour la beauté. Et cette guerre, nous la gagnerons. Parce que nous sommes plus nombreux, plus forts, plus humains que ceux qui veulent nous diviser.
Analogie finale :
Saint-Denis, ou le chant des damnés
Ils ont cru nous enterrer,
Mais ils ont oublié que nous étions des graines.
Dans le béton des cités,
Sous les regards des caméras qui mentent,
Nous avons poussé,
Têtus comme l’espoir.Ils parlent de nous comme d’une plaie,
D’une gangrène à couper,
Mais nous sommes le sang qui bat
Dans les veines de cette ville malade.
Leurs mots sont des couteaux,
Leurs phrases des gibets,
Mais nos voix,
Nos voix sont des torrents.Écoutez :
C’est le bruit des pas dans la rue,
Des milliers de pas qui disent non,
Qui refusent de courber l’échine.
C’est le cri de Bally,
Ce nom qui claque comme un drapeau,
Comme un défi lancé à la face du monde.Ils veulent nous faire taire,
Nous réduire au silence des caves,
Mais nous sommes la rumeur qui monte,
Le grondement sourd de la révolte.
Ils croient nous avoir visés,
Mais c’est eux que nous touchons,
En plein cœur de leur mensonge.Saint-Denis,
Ce n’est pas un quartier,
C’est une blessure ouverte,
Un rappel que la France
A encore des comptes à rendre.
Nous sommes les héritiers
De ceux qu’on a trahis,
De ceux qu’on a vendus,
De ceux qu’on a oubliés.Mais nous sommes aussi
Les enfants de la révolte,
Ceux qui refusent de plier,
Ceux qui marchent,
Ceux qui chantent,
Ceux qui résistent.
Nous sommes la France qui se lève,
La France qui dit non,
La France qui n’a pas peur.Alors qu’ils tremblent,
Qu’ils tremblent dans leurs costumes,
Dans leurs palais de verre,
Dans leurs médias complices.
Nous sommes la marée,
Et la marée monte.
Nous sommes le feu,
Et le feu purifie.
Nous sommes l’avenir,
Et l’avenir nous appartient.Alors marche, Saint-Denis,
Marche contre la nuit,
Marche pour la lumière.
Tes pas sont des prières,
Tes chants des incantations.
Tu n’es pas seul,
Nous sommes des millions
À refuser l’injustice.
Nous sommes des millions
À porter ton nom
Comme une bannière.Et quand ils nous demanderont
Pourquoi nous marchons,
Nous répondrons :
Parce que nous sommes vivants.
Parce que nous sommes humains.
Parce que nous refusons
De laisser le monde
Aux mains des bourreaux.Alors marche, Saint-Denis,
Marche et ne t’arrête plus.
Le jour se lève,
Et il est à nous.