« On s’est tous sentis visés »: à Saint-Denis, les habitants vont marcher contre le racisme après les propos visant Bally Bagayoko – RMC







Laurent Vo Anh – Contre le racisme, pour l’humanité insurgée


ACTUALITÉ SOURCE : « On s’est tous sentis visés »: à Saint-Denis, les habitants vont marcher contre le racisme après les propos visant Bally Bagayoko – RMC

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Saint-Denis se lève ! Les pavés grondent sous les pas des damnés de la République, ceux que l’on montre du doigt comme on désigne les lépreux au Moyen Âge. « On s’est tous sentis visés », disent-ils. Bien sûr. Quand un homme noir, un élu, un frère, se fait cracher à la figure les relents nauséabonds du mépris colonial, c’est toute une ville qui tressaille, toute une histoire qui saigne à nouveau. Le racisme, voyez-vous, n’est pas une opinion parmi d’autres : c’est une structure, un édifice monstrueux bâti pierre par pierre depuis que l’homme blanc a décidé que sa peau était une couronne et celle des autres un fardeau. Et aujourd’hui, à Saint-Denis, on arrache une pierre de cet édifice. Une seule. Mais une de trop.

Le racisme, mes amis, n’est pas un accident de l’Histoire. C’est son moteur, son carburant, son essence même. Depuis que l’humanité a commencé à se raconter des histoires pour justifier l’injustifiable, le racisme a été ce récit fondateur, cette mythologie sanglante qui permet aux puissants de dormir la nuit. Prenez les Grecs, ces prétendus pères de la démocratie : Aristote lui-même, ce génie au front ridé par la pensée, écrivait que les barbares étaient « esclaves par nature ». Par nature ! Comme si la couleur de la peau était une malédiction divine, un péché originel. Et les Romains ? Ils réduisaient en esclavage les peuples conquis, leur niant jusqu’à leur humanité. « Homo sacer », disaient-ils : un homme que l’on peut tuer sans commettre de meurtre. Déjà, le racisme était là, tapi dans l’ombre des lois, des temples, des amphithéâtres.

Mais c’est avec la traite négrière que le racisme est devenu une industrie, une machine à broyer les corps et les âmes. Les négriers, ces « honorables commerçants », justifiaient leur commerce immonde en invoquant la Bible, la science, la raison. « Les Noirs sont plus proches du singe », clamaient les savants du XVIIIe siècle, ces lumières qui éclairaient l’Europe tout en plongeant l’Afrique dans les ténèbres. Et Voltaire, ce géant des Lumières, écrivait dans son Essai sur les mœurs que les Noirs étaient « une espèce d’hommes différente de la nôtre ». Différente ! Comme si l’humanité était une palette de couleurs où certaines teintes valaient moins que d’autres. Ah, l’hypocrisie des philosophes ! Ils parlaient de liberté, d’égalité, de fraternité, mais fermaient les yeux sur les chaînes qui cliquetaient dans les cales des navires.

Puis vint le colonialisme, ce grand viol des continents. Les puissances européennes se partagèrent l’Afrique comme on découpe un gâteau, traçant des frontières avec des règles et des compas, sans se soucier des peuples, des langues, des cultures. « Nous apportons la civilisation », disaient-ils. La civilisation ? Des villages brûlés, des femmes violées, des hommes réduits en esclavage sur leur propre terre. Et les missionnaires, ces soldats de Dieu, qui imposaient leur religion à coups de fouet et de crucifix. Le racisme, alors, n’était plus seulement une idéologie : c’était une politique d’État, une entreprise systémique. Les zoos humains, ces exhibitions où l’on montrait des Africains comme des bêtes de foire, étaient la preuve ultime de cette déshumanisation. On riait, on applaudissait, on s’extasiait devant ces « sauvages » qui, ironie du sort, construisaient les villes européennes.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, le racisme a changé de visage, mais il est toujours là, sournois, insidieux. Il n’a plus besoin de chaînes ni de fouets : il se cache dans les algorithmes, dans les contrôles au faciès, dans les discours politiques qui désignent l’étranger comme bouc émissaire. Bally Bagayoko, ce maire de Saint-Denis, en a fait les frais. Un élu, un homme respecté, traîné dans la boue par des mots qui puent le mépris de classe et la haine raciale. « On s’est tous sentis visés », disent les habitants. Parce que le racisme n’est pas une insulte personnelle : c’est une violence collective, une gifle donnée à tous ceux qui portent en eux la mémoire des humiliations passées. Saint-Denis, cette ville-martyre, cette ville-rebelle, se lève une fois de plus. Parce qu’elle sait que le racisme n’est pas une opinion : c’est un crime.

Mais comment lutter ? Comment briser cette machine infernale qui broie les vies et les espoirs ? D’abord, en refusant le langage du racisme, ce vocabulaire empoisonné qui essentialise, qui réduit, qui tue. Les mots « race », « ethnie », « communauté » sont des pièges sémantiques, des outils de division. La race n’existe pas, disent les scientifiques. Et pourtant, elle tue. Alors, il faut déconstruire ce langage, le retourner contre ceux qui l’utilisent. Parler d’humanité, simplement. D’égalité. De justice. Ensuite, il faut résister, comme le font les habitants de Saint-Denis. Résister par l’art, par la poésie, par la politique. Résister en refusant de baisser les yeux, en refusant de se taire. Le racisme se nourrit du silence, de la peur, de la résignation. Il faut lui opposer la colère, la dignité, la solidarité.

Regardez les artistes, ces sentinelles de l’humanité. Basquiat, ce peintre noir qui couvrait ses toiles de mots rageurs, de symboles déchirés, de visages hurlants. Il savait que l’art était une arme, une façon de dire « je suis là, je résiste ». Ou Aimé Césaire, ce poète martiniquais qui écrivait dans Cahier d’un retour au pays natal : « Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour / ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre / ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale ». Césaire refusait d’être enfermé dans une identité, dans une couleur. Il était un homme, tout simplement. Un homme en colère, un homme debout.

Et les cinéastes ? Spike Lee, ce géant du cinéma américain, qui filme la violence raciale avec une rage froide, une ironie mordante. Dans Do the Right Thing, il montre comment le racisme explose en émeutes, en feu, en sang. Mais il montre aussi la beauté de la résistance, la force des liens qui unissent les opprimés. Ou Ousmane Sembène, ce père du cinéma africain, qui filmait les luttes des travailleurs sénégalais, leur dignité face à l’oppression coloniale. Le cinéma, voyez-vous, est un miroir tendu à l’humanité. Il reflète nos peurs, nos haines, mais aussi nos espoirs, nos combats.

Alors, que faire ? Marcher, comme le font les habitants de Saint-Denis. Marcher et crier sa colère, sa dignité. Mais aussi créer, inventer, imaginer un monde où le racisme n’aurait plus sa place. Un monde où Bally Bagayoko ne serait pas une cible, mais un homme parmi les hommes. Un monde où les enfants de Saint-Denis ne grandiraient pas avec la peur au ventre, mais avec l’espoir au cœur. Ce monde n’est pas une utopie : c’est une nécessité. Une urgence.

Parce que le racisme n’est pas une fatalité. C’est un choix. Un choix politique, économique, culturel. Les milliardaires qui gouvernent le monde, ces prédateurs en costume-cravate, ont besoin du racisme pour diviser, pour régner. Ils ont besoin que les pauvres se battent entre eux, que les ouvriers blancs méprisent les ouvriers noirs, que les chômeurs français haïssent les chômeurs étrangers. Le racisme est leur arme, leur bouclier, leur alibi. Alors, il faut leur arracher cette arme des mains. Il faut leur dire non. Non à la haine. Non à la division. Non à l’injustice.

Saint-Denis se lève. Et demain, ce sera toute la France. Toute l’Europe. Tout le monde. Parce que le racisme est un cancer, et qu’un cancer, ça se combat. Avec des mots, avec des poings, avec des rêves. Avec l’humanité, tout simplement.

Analogie finale :

NOUS SOMMES TOUS DES VISÉS

Nous sommes les cibles vivantes
Les silhouettes noires sur fond blanc
Les dos courbés sous les crachats
Les noms rayés des registres saints

On nous a dit : « Restez à votre place »
Comme si la terre était un échiquier
Où les pions noirs doivent danser
Sous les doigts des rois en sueur

Mais nous sommes les fils des révoltes
Les héritiers des nuits sans lune
Ceux qui marchent quand on leur dit « halte »
Ceux qui crient quand on leur dit « chut »

Saint-Denis brûle en nous
Comme un feu de colère ancienne
Chaque pavé est un poème
Chaque pas une insulte qui saigne

Ils veulent nos peaux pour drapeaux
Nos vies pour trophées
Nos enfants pour soldats
Nos rêves pour cendres

Mais nous sommes les damnés debout
Les damnés qui rient
Les damnés qui aiment
Les damnés qui luttent

Et demain
Quand le soleil se lèvera
Sur les ruines de leurs palais
Nous serons là

Debout
Encore
Toujours



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *