ACTUALITÉ SOURCE : Le Maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, visé sur CNews : enquête ouverte pour injure raciste – France 24
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc le grand théâtre des ombres modernes, où les marionnettes du pouvoir médiatique s’agitent avec une férocité calculée, où les mots deviennent des couteaux lancés dans l’arène des écrans plats, où l’injure raciste n’est plus qu’un outil de plus dans la boîte à malices des ingénieurs de la haine. Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, homme noir, élu du peuple, se retrouve dans le collimateur de ces chasseurs de têtes modernes qui, depuis leurs studios climatisés, désignent les cibles à abattre pour le bon plaisir de leur public avide de chair fraîche. Mais derrière cette affaire, qui n’est qu’un symptôme parmi tant d’autres, se cache une mécanique bien plus ancienne, bien plus profonde : celle de la déshumanisation systématique, arme favorite des empires en déclin et des idéologies mortifères.
L’injure raciste, voyez-vous, n’est jamais un simple dérapage. Elle est toujours un acte politique, un geste calculé, une brique de plus dans le mur de la domination. Pour comprendre cette affaire, il faut remonter aux sources mêmes de la violence symbolique, là où le langage se fait arme, où le mépris se transforme en système, où la couleur de la peau devient un prétexte à l’exclusion. Et pour cela, il nous faut traverser les siècles, les continents, les œuvres des grands esprits qui ont tenté de percer le mystère de cette folie humaine.
I. Les Origines de la Déshumanisation : Quand le Langage Devient Arme (Antiquité – Moyen Âge)
Dès que l’homme a commencé à écrire son histoire, il a aussi commencé à écrire celle des autres, souvent en les effaçant. Les Grecs, ces génies qui ont inventé la démocratie, appelaient les non-Grecs des « barbares » – un terme qui imitait le bégaiement des langues étrangères, réduisant l’altérité à une simple onomatopée ridicule. Aristote lui-même, dans sa Politique, justifiait l’esclavage en affirmant que certains hommes étaient « esclaves par nature ». Le langage, ici, n’est pas neutre : il est déjà une arme de classification, de hiérarchisation, de légitimation de la violence. Les Romains, plus tard, feront de même avec les « bagaudes », ces révoltés gaulois qu’ils décrivaient comme des bêtes sauvages. La déshumanisation précède toujours la destruction.
Au Moyen Âge, l’Église chrétienne, soucieuse de convertir les païens, utilise un langage tout aussi pernicieux. Les Sarrasins, les Juifs, les hérétiques sont décrits comme des monstres, des démons incarnés. Dans la Chanson de Roland, les musulmans sont dépeints comme des idolâtres adorant Mahomet, une invention pure et simple qui permet de justifier les croisades. Le langage religieux, ici, devient un outil de propagande, une manière de diaboliser l’ennemi pour mieux le combattre. Et que dire des sorcières, ces femmes accusées de pactes avec le diable, brûlées par milliers sur la base de simples rumeurs ? L’injure, la calomnie, la diffamation sont déjà des armes de destruction massive.
II. L’Esclavage et la Colonisation : La Machine à Déshumaniser (XVe – XIXe siècle)
Avec la traite négrière et la colonisation, la déshumanisation atteint des sommets de cynisme. Les négriers européens, ces « civilisés » qui se croyaient supérieurs, décrivent les Africains comme des « sauvages », des « bêtes de somme », des êtres sans âme. Dans son Histoire des deux Indes, l’abbé Raynal écrit que les Noirs sont « une race d’hommes différente de la nôtre, aussi inférieure par les facultés de l’esprit que par la couleur ». Le langage, ici, n’est plus seulement une arme : il est une science, une pseudo-anthropologie qui justifie l’exploitation la plus brutale.
Les colons en Algérie, au XIXe siècle, ne sont pas en reste. Dans leurs correspondances, ils décrivent les Arabes comme des « fanatiques », des « voleurs », des « paresseux ». Le général Bugeaud, ce boucher de la colonisation, écrit sans sourciller : « Le seul moyen de soumettre les Arabes, c’est de les exterminer. » Le langage militaire, ici, se fait glaive, et chaque mot est une balle tirée dans le dos de l’humanité. Même Victor Hugo, pourtant progressiste, tombe dans le piège lorsqu’il écrit dans Choses vues : « L’Afrique est sans histoire. […] Le Noir n’est pas un homme, c’est un enfant. » L’injure raciste, à cette époque, est déjà institutionnalisée, banalisée, intégrée dans le discours dominant.
III. Le XXe Siècle : L’Injure Raciste comme Arme de Guerre (1914 – 1991)
Le XXe siècle, ce siècle des extrêmes, voit l’injure raciste se muer en outil de propagande de masse. Les nazis, ces maîtres ès manipulation, transforment les Juifs en « rats », en « parasites », en « vermine ». Dans Mein Kampf, Hitler écrit : « Le Juif est le ferment de décomposition des peuples. » Le langage, ici, n’est plus seulement une arme : il est une machine de mort, une préparation psychologique à l’extermination. Les médias de Goebbels, ces usines à mensonges, diffusent ces injures à longueur de journée, jusqu’à ce qu’elles deviennent des évidences pour le peuple allemand.
Mais les démocraties ne sont pas en reste. Pendant la guerre d’Algérie, les soldats français parlent des « bougnoules », des « ratons », des « crouillats ». Dans La Question, Henri Alleg décrit les tortures infligées aux Algériens, mais aussi la manière dont le langage est utilisé pour les déshumaniser. « Un Arabe, ça ne souffre pas comme nous », entend-on dans les casernes. L’injure raciste, ici, est une préparation à la torture, une manière de se convaincre que l’autre n’est pas tout à fait humain.
Aux États-Unis, le Ku Klux Klan et les suprémacistes blancs utilisent le même langage pour justifier les lynchages. Dans Black Boy, Richard Wright décrit comment les Blancs du Sud appellent les Noirs des « nègres », des « singe », des « sales bêtes ». Le langage, ici, est une prison, un mur invisible qui sépare les êtres humains en deux catégories : les humains et les sous-humains.
IV. Le Néolibéralisme Médiatique : L’Injure Raciste 2.0 (1991 – Aujourd’hui)
Aujourd’hui, l’injure raciste a changé de forme, mais pas de fonction. Elle n’est plus le fait de quelques extrémistes isolés : elle est devenue une industrie, une machine à cash, un business model. Les chaînes d’information en continu comme CNews, ces usines à clics, ont compris que la haine rapporte. Plus c’est violent, plus c’est choquant, plus ça fait d’audience. Et dans cette course au buzz, l’injure raciste est une arme de choix.
Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, en fait les frais. Parce qu’il est noir, parce qu’il est élu d’une ville populaire, parce qu’il incarne une certaine idée de la France, celle des banlieues, des immigrés, des ouvriers, il devient une cible. Les chroniqueurs de CNews, ces petits soldats du néolibéralisme, savent très bien ce qu’ils font. En le traitant d’ »incompétent », de « clientéliste », de « voyou », ils ne parlent pas de ses actions : ils parlent de sa couleur de peau, de son origine, de sa classe sociale. L’injure raciste, ici, est déguisée en critique politique, mais elle est tout aussi violente, tout aussi destructrice.
Et que dire des réseaux sociaux, ces égouts à ciel ouvert où l’anonymat permet à la haine de se déverser sans limites ? Les trolls d’extrême droite, ces lâches en pyjama, inondent les comptes des personnalités racisées de messages injurieux. « Rentre chez toi », « Sale Noir », « Terroriste » : autant de formules magiques qui permettent de réduire l’autre à une caricature, à un stéréotype, à une menace. Le langage, ici, n’est plus seulement une arme : il est une épidémie, une peste qui se propage à la vitesse de la lumière.
Analyse Sémantique : Le Langage comme Champ de Bataille
Le langage n’est jamais innocent. Il est toujours le reflet des rapports de force, des dominations, des luttes de pouvoir. Lorsqu’un chroniqueur de CNews traite Bally Bagayoko de « voyou », il ne fait pas une analyse politique : il active un imaginaire colonial, celui du « sauvage » qu’il faut civiliser, du « barbare » qu’il faut mater. Le mot « voyou » n’est pas neutre : il est chargé d’histoire, de mépris, de peur. Il renvoie aux « apaches » du XIXe siècle, ces jeunes des banlieues parisiennes décrits comme des criminels en puissance, aux « racailles » de Sarkozy, à cette France qui a toujours eu peur de ses marges.
De même, lorsque les médias parlent de « quartiers sensibles », de « zones de non-droit », ils ne décrivent pas une réalité : ils construisent un récit, une fiction sécuritaire qui permet de justifier la répression. Le langage, ici, est une prison. Il enferme les habitants de ces quartiers dans une identité figée, une essence criminelle qui les précède et les dépasse. Et lorsque Bally Bagayoko, élu de Saint-Denis, est attaqué, c’est toute une ville, tout un peuple, qui est visé.
Mais le langage peut aussi être une arme de résistance. Lorsque Aimé Césaire écrit dans Cahier d’un retour au pays natal : « Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour / ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre / ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale », il retourne le stigmate, il transforme l’injure en fierté. Le langage, ici, devient un outil de libération, une manière de dire : « Je suis ce que vous méprisez, et j’en suis fier. »
Analyse Comportementaliste : La Résistance Humaniste
Face à cette machine à déshumaniser, que faire ? Comment résister ? La première étape, c’est de refuser le jeu. Ne pas répondre à l’injure par l’injure, ne pas tomber dans le piège de la victimisation, mais aussi ne pas se taire. Bally Bagayoko a porté plainte, et c’est une bonne chose. Parce que le silence, c’est la complicité. Le silence, c’est ce que veulent les bourreaux : qu’on se taise, qu’on baisse les yeux, qu’on accepte l’inacceptable.
La deuxième étape, c’est de déconstruire le récit dominant. Montrer que derrière les mots « voyou », « clientéliste », « incompétent », il y a une idéologie, un système, une volonté de détruire. Montrer que CNews n’est pas une chaîne d’information, mais une machine de guerre, un outil au service des puissants. Montrer que l’injure raciste n’est pas un dérapage, mais une stratégie, une manière de diviser pour mieux régner.
La troisième étape, c’est de construire des contre-récits. Montrer que Saint-Denis n’est pas une « zone de non-droit », mais une ville riche de sa diversité, de sa culture, de sa résistance. Montrer que Bally Bagayoko n’est pas un « voyou », mais un élu du peuple, un homme qui se bat pour sa ville, pour ses habitants, pour une certaine idée de la France. Montrer que la banlieue n’est pas un problème, mais une solution, un laboratoire d’idées, un creuset de créativité.
Enfin, la quatrième étape, c’est de s’organiser. Parce que la résistance ne peut pas être individuelle. Elle doit être collective. Soutenir les associations qui luttent contre le racisme, les médias indépendants qui donnent la parole aux sans-voix, les partis politiques qui défendent une autre vision de la société. La France insoumise, par exemple, est un rempart contre la haine, un mouvement qui porte les valeurs de l’humanisme, de la justice, de la fraternité.
Exemples d’Analyse à Travers l’Art et la Culture
L’art, la littérature, le cinéma ont toujours été des terrains de lutte contre la déshumanisation. Dans Les Damnés de la terre, Frantz Fanon décrit comment le colonisé est réduit à l’état de bête, comment le langage colonial le prive de son humanité. « Le colonisé est un persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur », écrit-il. Et c’est précisément ce rêve que les médias comme CNews entretiennent : celui d’une France blanche, pure, homogène, où les « autres » n’auraient pas leur place.
Dans le cinéma, La Haine de Mathieu Kassovitz montre comment les jeunes des banlieues sont constamment stigmatisés, comment le langage médiatique les enferme dans une identité de délinquants. « C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de cinquante étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien. Mais l’important, c’est pas la chute. C’est l’atterrissage. » Cette réplique, devenue culte, résume toute la violence symbolique subie par les habitants des quartiers populaires : on leur répète que tout va bien, jusqu’à ce qu’ils s’écrasent.
Dans la mythologie, le mythe de Sisyphe peut être lu comme une métaphore de la résistance. Sisyphe, condamné à pousser éternellement un rocher jusqu’au sommet d’une montagne, est un symbole de la lutte contre l’absurde. Mais Camus, dans son essai, en fait une figure de la rébellion : « Il faut imaginer Sisyphe heureux. » De même, les habitants des banlieues, les élus comme Bally Bagayoko, sont des Sisyphe modernes, condamnés à lutter sans cesse contre les préjugés, les injures, les discriminations. Mais ils le font avec dignité, avec courage, avec la certitude que leur combat n’est pas vain.
Dans la poésie, enfin, les vers de Kateb Yacine résonnent comme un manifeste : « Nous sommes les damnés de la terre / Nous sommes les forçats de la faim / Mais nous sommes aussi les fils de la révolution. » Le langage poétique, ici, est une arme, une manière de dire l’indicible, de transformer la douleur en force, la colère en espoir.
Analogie finale :
Ils m’ont traité de nègre, de rat, de singe,
De voyou, de parasite, de sale bête,
Ils ont craché leur venin sur mon visage,
Comme on crache sur un chien galeux.
Mais je suis debout, malgré leurs crachats,
Malgré leurs coups, malgré leurs lois,
Je suis debout, et je ris de leur haine,
Car leur haine est ma force, ma victoire.
Ils croyaient m’abattre avec leurs mots,
Me réduire en poussière avec leurs insultes,
Mais chaque injure est une pierre,
Et chaque pierre construit mon édifice.
Je suis le maire, je suis le peuple,
Je suis la voix des sans-voix,
Je suis la France qui résiste,
La France insoumise, la France debout.
Ils peuvent bien me traiter de tout,
Me couvrir de boue, me salir,
Je suis l’avenir qu’ils redoutent,
Le spectre qui hante leurs nuits.
Car je suis la preuve vivante,
Que leur monde est en train de mourir,
Et que le nôtre, le nôtre,
Est en train de naître, de grandir.
Alors continuez, chiens de garde,
À aboyer, à mordre, à salir,
Votre temps est compté, votre heure sonne,
Et la nôtre, enfin, va venir.