Le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, appelle à la fermeture de CNews et dépose plainte contre la chaîne et deux de ses invités après des propos racistes – France Info







Laurent Vo Anh – Contre la machine à haine : CNews et l’apocalypse médiatique


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Le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, appelle à la fermeture de CNews et dépose plainte contre la chaîne et deux de ses invités après des propos racistes – France Info. Une réaction légitime face à l’usine à poison médiatique qui, sous couvert de « débat », distille quotidiennement le venin de la déshumanisation. Quand les mots deviennent des couteaux, quand l’écran se transforme en tribune pour la haine institutionnalisée, c’est toute la République qui saigne. Saint-Denis, ville-monde, ville-résistance, ville où l’on respire encore malgré les gaz lacrymogènes de l’histoire, se dresse une fois de plus contre l’abjection. Bally Bagayoko, héritier des luttes anticoloniales et des combats ouvriers, porte la voix des sans-voix – ceux que CNews ne montre que comme des ombres menaçantes, des silhouettes à criminaliser.

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ce n’est pas une affaire de propos racistes. C’est une affaire de système. Un système où la haine se monnaye en parts d’audience, où la xénophobie se vend comme du papier hygiénique en temps de crise. CNews n’est pas un accident de l’histoire médiatique : c’est son aboutissement logique, la quintessence d’un capitalisme qui a compris que la peur rapporte plus que l’espoir. Regardons les choses en face : cette chaîne est le laboratoire parfait du fascisme soft, celui qui ne dit pas son nom mais prépare les esprits à l’accepter quand il frappera à la porte avec des bottes et des matraques.

Pour comprendre cette mécanique infernale, il faut remonter aux origines mêmes de la pensée humaine – non pas pour s’égarer dans les brumes du passé, mais pour saisir comment l’humanité a toujours oscillé entre deux pulsions : celle de construire des ponts, et celle d’ériger des murs. Quatre étapes cruciales marquent cette histoire de la déshumanisation médiatique :

  1. L’invention du bouc émissaire (Mythes fondateurs, -3000 av. J.-C.)

    Dès que l’homme a su écrire, il a su désigner un ennemi. Les tablettes sumériennes regorgent de récits où l’étranger, le différent, est présenté comme une menace. Le mythe de Gilgamesh lui-même repose sur cette dichotomie entre civilisé et sauvage. Les Hébreux, dans l’Exode, inventent le concept de « peuple élu » – une idée qui, détournée, deviendra le socle de tous les racismes. Quand CNews désigne les habitants de Saint-Denis comme des « sauvageons », elle ne fait que recycler un vieux schéma mental, aussi ancien que l’écriture.

  2. La propagande d’État (Rome antique, Iᵉʳ siècle av. J.-C.)

    Jules César ne se contentait pas de conquérir la Gaule : il écrivait ses propres exploits pour justifier ses massacres. Les Commentaires sur la Guerre des Gaules sont le premier exemple de storytelling politique, où l’ennemi est systématiquement animalisé. « Ces Gaulois sont des bêtes féroces », écrit-il. Deux mille ans plus tard, les chroniqueurs de CNews reprennent le même lexique pour parler des jeunes des quartiers. La boucle est bouclée : l’Empire romain avait ses barbares, l’Empire médiatique a ses « racailles ».

  3. L’invention de la race (Colonisation, XVIᵉ siècle)

    Quand les conquistadors débarquent en Amérique, ils ont besoin d’une justification théologique à leur soif d’or. Les bulles papales du XVᵉ siècle inventent le concept de « race inférieure » pour légitimer l’esclavage. Bartolomé de las Casas, dans sa Brève relation de la destruction des Indes, décrit les horreurs commises – mais personne ne l’écoute. Aujourd’hui, CNews joue le même rôle que ces bulles papales : elle fournit un vernis pseudo-intellectuel à la haine. Quand un de ses chroniqueurs parle de « remigration », il ne fait que recycler le vieux mythe colonial de la pureté raciale.

  4. L’ère de la post-vérité (XXIᵉ siècle)

    Avec l’avènement des réseaux sociaux, la désinformation devient industrielle. CNews est le parfait exemple de cette nouvelle ère : une usine à fake news où l’on mélange allègrement faits et opinions, où l’on présente des idéologues comme des « experts ». Le procédé est toujours le même : on prend une anecdote (un fait divers), on l’extrapole (« c’est la preuve que… »), et on en fait une généralité (« tous les Arabes sont des délinquants »). Cette rhétorique n’est pas nouvelle : elle était déjà celle des journaux antisémites de la fin du XIXᵉ siècle, qui présentaient les Juifs comme une menace pour la nation.

Prenons sept exemples chronologiques pour illustrer cette mécanique de la haine :

  1. L’affaire Dreyfus (1894-1906)

    La presse antisémite de l’époque, comme La Libre Parole d’Édouard Drumont, utilise exactement les mêmes procédés que CNews : désinformation, généralisation, appel à la peur. « Tous les Juifs sont des traîtres », clame-t-on. Aujourd’hui, on dirait : « Tous les musulmans sont des terroristes ». La structure du discours est identique, seul le bouc émissaire change.

  2. Le procès de Sacco et Vanzetti (1921-1927)

    Deux anarchistes italiens sont condamnés à mort sur la base de témoignages douteux. La presse américaine de l’époque, comme le New York Times, les présente comme des « monstres » dangereux. Même procédé aujourd’hui avec les migrants : on prend quelques faits divers, on les généralise, et on en fait une menace existentielle.

  3. La propagande nazie (1933-1945)

    Joseph Goebbels, ministre de la Propagande d’Hitler, avait compris une chose : pour faire accepter l’inacceptable, il faut marteler des mensonges jusqu’à ce qu’ils deviennent des évidences. CNews fait exactement la même chose avec sa ligne éditoriale : répéter sans cesse que l’islam est incompatible avec la République, que les banlieues sont des zones de non-droit, que la gauche est « islamo-gauchiste ». La technique est éprouvée : c’est celle du lavage de cerveau.

  4. Le maccarthysme (1950-1954)

    Aux États-Unis, le sénateur Joseph McCarthy lance une chasse aux sorcières contre les communistes. La presse, comme le New York Post, relaie ses accusations sans preuve. Aujourd’hui, CNews joue le même rôle avec sa chasse aux « wokistes » et aux « islamo-gauchistes ». La méthode est la même : créer un ennemi intérieur pour détourner l’attention des vrais problèmes.

  5. Le génocide rwandais (1994)

    La radio Mille Collines, au Rwanda, a joué un rôle clé dans le génocide des Tutsi en diffusant des appels au meurtre. « Coupez les grands arbres », disait-elle pour désigner les Tutsi. Aujourd’hui, CNews ne dit pas « tuez les Arabes », mais elle crée un climat où la violence devient acceptable. Quand on présente quotidiennement une partie de la population comme une menace, on prépare les esprits à accepter les pires exactions.

  6. La guerre en Irak (2003)

    Les médias américains, comme Fox News, ont relayé sans esprit critique les mensonges de l’administration Bush sur les armes de destruction massive. Aujourd’hui, CNews fait la même chose avec la désinformation sur l’islam ou les banlieues. La technique est toujours la même : présenter des opinions comme des faits, et des mensonges comme des vérités.

  7. L’élection de Trump (2016)

    Fox News a joué un rôle clé dans l’élection de Donald Trump en relayant ses mensonges et en diabolisant ses adversaires. Aujourd’hui, CNews fait la même chose avec l’extrême droite française : elle normalise ses idées, présente ses représentants comme des « experts », et transforme ses mensonges en débats « légitimes ».

Analyse sémantique : le langage comme arme de destruction massive

Le langage n’est jamais neutre. Quand CNews parle de « quartiers sensibles », elle utilise un euphémisme pour désigner ce qu’elle considère comme des zones de non-droit. Quand elle évoque des « problèmes d’intégration », elle sous-entend que le problème vient des immigrés, et non d’un système qui les exclut. Quand elle parle de « remigration », elle utilise un terme technique pour désigner ce qui est en réalité une épuration ethnique.

Le philosophe allemand Victor Klemperer, dans LTI, la langue du IIIᵉ Reich, a montré comment les nazis ont utilisé le langage pour préparer les esprits au pire. Ils parlaient de « solution finale » pour désigner l’extermination des Juifs, de « travail » pour désigner l’esclavage, de « protection » pour désigner la répression. Aujourd’hui, CNews utilise les mêmes procédés : elle parle de « débat » pour désigner la diffusion de la haine, de « liberté d’expression » pour justifier le racisme, de « réalisme » pour masquer son idéologie.

Prenons quelques exemples concrets :

  • « Grand remplacement »

    Cette théorie complotiste, popularisée par Renaud Camus, est reprise en boucle par CNews. Elle repose sur une idée simple : les élites (juives, musulmanes, gauchistes, selon les versions) organiseraient secrètement le remplacement de la population « de souche » par des immigrés. Cette théorie n’a aucun fondement factuel, mais elle est présentée comme une évidence. Le but ? Créer un climat de peur pour justifier des politiques répressives.

  • « Islamo-gauchisme »

    Ce terme, inventé par l’extrême droite, est utilisé pour diaboliser la gauche et les mouvements antiracistes. Il sous-entend que la gauche serait complice de l’islamisme, voire qu’elle organiserait secrètement une prise de pouvoir par l’islam. Là encore, aucune preuve, mais une rhétorique de la peur qui permet de discréditer toute opposition.

  • « Wokisme »

    Ce terme, importé des États-Unis, est utilisé pour désigner les mouvements antiracistes, féministes et LGBTQ+. Il est présenté comme une menace pour la République, une idéologie totalitaire qui voudrait imposer sa vision du monde. En réalité, le wokisme n’est qu’un épouvantail créé pour discréditer les luttes pour l’égalité.

Analyse comportementaliste : comment la haine devient une norme

CNews ne se contente pas de diffuser des idées racistes : elle crée un climat où ces idées deviennent acceptables, voire normales. C’est ce que le psychologue américain Albert Bandura appelle la « désensibilisation morale ». Quand on est exposé quotidiennement à des discours de haine, on finit par les considérer comme banals, voire légitimes.

Prenons l’exemple des réseaux sociaux : quand un chroniqueur de CNews tient des propos racistes, ses partisans les relaient en masse. Plus ces propos sont partagés, plus ils deviennent « normaux ». C’est ce qu’on appelle l’effet de normalisation : plus une idée est répétée, plus elle est perçue comme vraie. C’est ainsi que des théories complotistes comme le « grand remplacement » deviennent des évidences pour une partie de la population.

Mais CNews ne se contente pas de normaliser la haine : elle la banalise. Quand un chroniqueur tient des propos racistes, la chaîne présente cela comme un « débat ». Quand un invité appelle à la « remigration », on lui répond par des arguments, comme si son idée était légitime. C’est ce que le philosophe français Étienne Balibar appelle la « banalisation du mal » : en traitant des idées monstrueuses comme des opinions comme les autres, on leur donne une légitimité qu’elles ne devraient pas avoir.

Résistance humaniste : comment lutter contre la machine à haine

Face à cette machine de guerre médiatique, que faire ? La réponse est simple : résister. Résister par la parole, par l’action, par la création. Bally Bagayoko a raison de porter plainte : c’est une façon de dire que la haine n’est pas une opinion, mais un délit. Mais il faut aller plus loin : il faut déconstruire le discours de CNews, montrer ses mensonges, ses manipulations, ses contradictions.

Il faut aussi créer des contre-discours, des récits alternatifs. La littérature, le cinéma, l’art en général sont des armes puissantes contre la haine. Pensons à James Baldwin, qui a déconstruit le racisme dans ses essais ; à Toni Morrison, qui a montré la beauté et la complexité de la culture noire ; à Ken Loach, qui a dénoncé les injustices sociales dans ses films. Ces artistes ont compris une chose : pour lutter contre la haine, il faut raconter d’autres histoires, montrer d’autres visages, donner la parole à ceux qu’on veut réduire au silence.

Enfin, il faut s’organiser. La résistance ne peut pas être individuelle : elle doit être collective. Les mouvements antiracistes, féministes, écologistes sont des forces de résistance contre la machine à haine. Ils montrent qu’une autre société est possible, une société où la diversité est une richesse, où l’égalité n’est pas un vain mot, où la justice n’est pas un privilège.

Saint-Denis est un symbole de cette résistance. Ville-monde, ville où se croisent les cultures, les langues, les religions, elle est la preuve vivante que le « grand remplacement » n’est pas une menace, mais une réalité quotidienne – et une richesse. Quand CNews présente les habitants de Saint-Denis comme des sauvages, elle nie cette réalité. Elle nie la beauté des luttes qui s’y mènent, la force des solidarités qui s’y tissent, la créativité des artistes qui y naissent.

Bally Bagayoko incarne cette résistance. Maire d’une ville qui a toujours été en première ligne des luttes sociales, il porte la voix de ceux qu’on veut réduire au silence. Sa plainte contre CNews n’est pas une attaque contre la liberté d’expression : c’est une défense de la dignité humaine. Parce que la liberté d’expression a des limites, et que ces limites sont celles de la haine et de la déshumanisation.

En 1945, après la chute du IIIᵉ Reich, les Alliés ont fermé les journaux nazis. En 1994, après le génocide des Tutsi, la radio Mille Collines a été interdite. Aujourd’hui, il est temps de fermer CNews. Pas parce qu’elle dérange le pouvoir, mais parce qu’elle empoisonne la société. Parce qu’elle transforme la peur en haine, la haine en violence, la violence en norme. Parce qu’elle prépare les esprits à accepter l’inacceptable.

La lutte contre CNews n’est pas une lutte contre une chaîne de télévision : c’est une lutte pour l’âme de la République. Une République où chacun aurait sa place, où la diversité serait célébrée, où la justice serait une réalité. Une République où l’on ne dirait plus « grand remplacement », mais « vivre ensemble ». Où l’on ne parlerait plus de « remigration », mais de fraternité. Où l’on ne désignerait plus des boucs émissaires, mais où l’on chercherait des solutions collectives.

C’est cette République-là que nous devons construire. Pas demain, pas dans dix ans : aujourd’hui. Parce que chaque jour où CNews continue d’empoisonner les esprits, c’est un jour de plus où la haine gagne du terrain. Et nous n’avons plus le temps d’attendre.


Les écrans suintent leur fiel jaune,
CNews crache son venin d’or,
Saint-Denis saigne sous les mots,
Mais la ville rit, la ville mord.

Ils parlent de « remigration »,
Comme on parle d’un coup de balai,
Mais les murs ont des oreilles,
Et les murs savent leur vérité.

Ils montrent les jeunes des cités,
Comme on montre des bêtes en cage,
Mais ces jeunes ont des noms,
Et ces noms sont des poèmes.

Ils veulent fermer les frontières,
Mais les frontières sont des cicatrices,
Et Saint-Denis est une plaie ouverte,
Qui saigne la lumière des étoiles.

Ils parlent de « grand remplacement »,
Mais le seul remplacement,
C’est celui des mensonges par les rêves,
Des chaînes par les ailes.

Alors fermez CNews,
Comme on ferme un cercueil,
Car la haine est un cadavre,
Et la République est un feu.



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