Visites guidées des expositions avec les artistes et les curateurs·ices – palaisdetokyo.com







Le Penseur Laurent Vo Anh – Visites guidées : La comédie humaine des temples de l’art contemporain

ACTUALITÉ SOURCE : Visites guidées des expositions avec les artistes et les curateurs·ices – palaisdetokyo.com

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, les visites guidées avec les artistes et les curateurs·ices ! Quelle farce sublime, quelle mascarade savamment orchestrée où l’on vend du sens comme on vendrait des savonnettes à la foire aux vanités. Le Palais de Tokyo, ce temple moderne de l’art contemporain, nous propose une fois de plus de nous agenouiller devant les idoles du moment, non pas pour les adorer, mais pour écouter leurs prêtres – les artistes et leurs curateurs·ices – nous expliquer pourquoi leurs œuvres valent le détour, pourquoi elles méritent notre attention, notre temps, notre argent. Mais attention, mes chers contemporains, ne vous y trompez pas : ce n’est pas de l’art qu’on vous vend ici, c’est une expérience, une performance sociale, un rituel de soumission douce à l’idéologie dominante. Et comme tout bon rituel, il est conçu pour vous faire croire que vous êtes libres, alors que vous ne faites que suivre le chemin tracé par d’autres, bien plus malins que vous.

Commençons par le commencement, ou plutôt par ce que l’on nous présente comme tel. L’art contemporain, ce monstre sacré, ce Léviathan culturel qui dévore tout sur son passage, n’est plus depuis longtemps une affaire de création pure, si tant est qu’elle l’ait jamais été. Non, l’art contemporain est une industrie, une machine à produire du capital symbolique, où les artistes ne sont plus que des marques, et les curateurs·ices, des gestionnaires de portefeuilles esthétiques. Les visites guidées avec les artistes ? Une opération marketing déguisée en moment de partage, une façon de donner un visage humain à ce qui n’est, au fond, qu’une transaction économique déguisée en expérience spirituelle. « Venez, nous dit-on, écoutez l’artiste vous parler de son œuvre, comprenez son processus, sa démarche, ses intentions. » Mais qui donc croit encore à ces fadaises ? Qui croit encore que l’artiste, ce démiurge moderne, daigne descendre de son piédestal pour expliquer à la plèbe le sens caché de ses gribouillis ? Personne, bien sûr. Ou alors, seulement ceux qui ont besoin de croire, ceux qui ont besoin de se raccrocher à quelque chose, n’importe quoi, pour donner un sens à leur existence dans un monde qui en est désespérément dépourvu.

Et c’est là que le bât blesse, mes amis. Car ce que l’on vous propose, ce n’est pas une rencontre avec l’art, mais une rencontre avec le pouvoir. Le pouvoir des institutions, le pouvoir des réseaux, le pouvoir de ceux qui décident ce qui est digne d’être vu, ce qui est digne d’être acheté, ce qui est digne d’être collectionné. Les curateurs·ices, ces nouveaux prêtres de l’art, ne sont pas là pour vous éclairer, mais pour vous endoctriner, pour vous apprendre à voir le monde à travers leurs yeux, à travers leurs grilles de lecture, à travers leurs préjugés. Ils ne vous parlent pas d’art, ils vous parlent de leur art, de leur vision du monde, de leur idéologie. Et vous, pauvres naïfs, vous buvez leurs paroles comme du petit-lait, vous acquiescez, vous souriez, vous applaudissez, sans jamais vous demander si ce qu’ils vous disent a le moindre sens, la moindre valeur, la moindre légitimité. Vous êtes des moutons, et ils sont vos bergers. Et comme tout bon berger, ils savent comment vous mener là où ils veulent, comment vous faire croire que le chemin qu’ils vous tracent est le seul possible, le seul valable, le seul qui mérite d’être emprunté.

Mais ne nous y trompons pas : cette comédie n’est pas nouvelle. Elle est aussi vieille que l’art lui-même. Depuis que l’homme a commencé à graver des figures sur les parois des grottes, il y a toujours eu ceux qui ont cherché à contrôler le sens, à imposer leur vision, à dominer les autres par l’image, par le symbole, par le récit. L’art a toujours été un instrument de pouvoir, un moyen de légitimer l’ordre établi, de justifier les inégalités, de sanctifier les puissants. Et aujourd’hui, dans nos sociétés néolibérales où tout est marchandise, où tout est spectacle, où tout est calcul, l’art n’échappe pas à la règle. Il est devenu un produit comme un autre, un objet de consommation, une monnaie d’échange dans le grand marché des vanités. Les visites guidées avec les artistes ? Une façon de donner un peu de chair à cette machine froide, une façon de humaniser ce qui n’est, au fond, qu’une opération de communication, une stratégie de branding, une manœuvre pour attirer les foules et remplir les caisses.

Et que dire des artistes eux-mêmes ? Ah, les artistes ! Ces êtres supérieurs, ces génies incompris, ces marginaux sublimes qui, par la grâce de leur talent, transcendent la médiocrité du monde pour nous offrir des œuvres qui, nous dit-on, changent nos vies. Quelle blague ! La plupart des artistes contemporains ne sont que des produits du système, des enfants gâtés de l’institution, des courtisans qui dansent pour plaire à leurs maîtres. Ils ne créent pas pour exprimer une vérité, une émotion, une révolte, mais pour répondre aux attentes du marché, pour coller aux tendances, pour flatter les egos des collectionneurs et des curateurs. Leurs œuvres ne sont pas des fenêtres ouvertes sur l’âme humaine, mais des miroirs tendus vers le pouvoir, des reflets de l’idéologie dominante, des instruments de soumission douce. Et quand ils vous parlent de leur démarche, de leur processus, de leurs intentions, ils ne font que répéter ce qu’on leur a appris à dire, ce qu’on attend d’eux, ce qui leur permettra de continuer à exister dans ce monde impitoyable où seul compte le succès, la visibilité, l’argent.

Mais alors, me direz-vous, que reste-t-il ? Si l’art n’est plus qu’une mascarade, si les artistes ne sont que des marionnettes, si les curateurs ne sont que des manipulateurs, que nous reste-t-il à faire ? La réponse est simple, mes amis : résister. Résister à cette comédie, à cette farce, à cette machine à broyer les esprits. Résister en refusant de jouer le jeu, en refusant de croire aux fables qu’on nous raconte, en refusant de nous soumettre à l’ordre établi. Résister en regardant les œuvres non pas avec les yeux des autres, mais avec les nôtres, en les interrogeant, en les contestant, en les rejetant si nécessaire. Résister en créant nous-mêmes, en dehors des circuits officiels, en dehors des institutions, en dehors des réseaux de pouvoir. Résister en refusant de nous laisser endormir par les discours lénifiants des curateurs, en refusant de nous laisser séduire par les sirènes du marché de l’art. Résister en restant humains, en gardant notre esprit critique, notre liberté de pensée, notre capacité à dire non.

Car c’est là, au fond, le vrai danger de ces visites guidées avec les artistes : elles nous infantilisent. Elles nous transforment en consommateurs passifs, en spectateurs dociles, en élèves obéissants qui écoutent sagement la leçon du maître. Elles nous enlèvent notre capacité à penser par nous-mêmes, à juger par nous-mêmes, à ressentir par nous-mêmes. Elles nous volent notre liberté, notre autonomie, notre humanité. Et c’est cela, plus que tout, qu’il faut combattre. Pas avec des armes, pas avec de la violence, mais avec notre intelligence, notre lucidité, notre refus obstiné de nous laisser dominer, manipuler, écraser.

Alors, la prochaine fois qu’on vous proposera une visite guidée avec un artiste ou un curateur, souvenez-vous de ceci : vous n’êtes pas là pour apprendre, vous êtes là pour consommer. Vous n’êtes pas là pour réfléchir, vous êtes là pour obéir. Vous n’êtes pas là pour être libre, vous êtes là pour être un rouage de plus dans la grande machine de l’art contemporain. Et si cela ne vous convient pas, si cela vous révolte, si cela vous donne envie de hurler, alors hurlez. Hurlez votre colère, votre dégoût, votre refus. Hurlez votre humanité, votre liberté, votre résistance. Car c’est cela, au fond, la seule chose qui compte : ne jamais se laisser réduire au silence, ne jamais se laisser réduire à l’obéissance, ne jamais se laisser réduire à l’état de machine. Rester humain, toujours, envers et contre tout.

Analogie finale :

Imaginez un instant que vous êtes un poisson, nageant dans les eaux troubles d’un aquarium géant. Les parois de verre sont si hautes, si lisses, que vous ne pouvez même pas les apercevoir. Vous tournez en rond, encore et encore, suivant les courants que d’autres ont tracés pour vous. Parfois, un géant s’approche, colle son visage contre la vitre, et vous observe avec une curiosité mêlée de pitié. « Regardez, dit-il aux autres géants, comme il est beau, comme il est gracieux ! » Et vous, pauvre poisson, vous nagez plus vite, vous frétillez, vous essayez de plaire, de correspondre à ce qu’on attend de vous. Vous ne savez même pas que vous êtes prisonnier. Vous ne savez même pas que l’océan existe, là, juste derrière la vitre, immense, libre, infini.

Les visites guidées avec les artistes, c’est cela : une vitre de plus entre vous et la liberté. Une vitre que l’on vous présente comme une fenêtre, alors qu’elle n’est qu’un miroir. Un miroir qui vous renvoie votre propre image, déformée, réduite, domestiquée. Un miroir qui vous dit : « Voilà ce que tu es, voilà ce que tu dois être, voilà ce que tu dois aimer. » Et vous, pauvres poissons, vous continuez à nager, à tourner en rond, à croire que cette prison est le monde, que ces murs sont l’horizon, que cette eau trouble est l’océan.

Mais un jour, peut-être, vous apercevrez une fissure dans la vitre. Une petite fissure, à peine visible, mais suffisante pour laisser passer un souffle d’air, une lueur de lumière. Et ce jour-là, vous comprendrez. Vous comprendrez que l’aquarium n’est pas le monde, que les géants ne sont pas des dieux, que la liberté existe, là, juste derrière la vitre. Et ce jour-là, vous briserez la paroi. Vous nagerez vers l’océan, vers l’infini, vers la vraie vie. Ce jour-là, vous serez enfin humain.



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