Vaclav Smil : la décarbonation comme enjeu de civilisation – Radio France







La Décarbonation ou l’Illusion du Salut par la Technique – Analyse de Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : Vaclav Smil : la décarbonation comme enjeu de civilisation – Radio France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la décarbonation ! Ce mot-valise, ce mantra des temps modernes, ce nouveau fétiche des élites repentantes et des technocrates en mal de rédemption. Vaclav Smil, ce prophète des chiffres froids et des courbes exponentielles, nous invite à considérer la décarbonation comme un « enjeu de civilisation ». Mais quelle civilisation, au juste ? Celle qui, depuis deux siècles, s’est vautrée dans le giron du carbone comme un ivrogne dans son vomi, ou celle qui, demain, prétendra se laver les mains de ses crimes en troquant le pétrole contre des éoliennes et des voitures électriques ? La question n’est pas technique, elle est métaphysique : pouvons-nous racheter notre âme collective en remplaçant une addiction par une autre, tout en feignant d’ignorer que le système qui nous a menés au bord du gouffre reste intact, plus vorace que jamais ?

Smil, avec sa rigueur d’ingénieur, nous rappelle une vérité désagréable : les transitions énergétiques sont lentes, chaotiques, et rarement linéaires. Il a raison, bien sûr. L’histoire des civilisations est une succession de dépendances successives, chacune plus encombrante que la précédente. Le bois a cédé la place au charbon, le charbon au pétrole, et maintenant, nous rêvons de remplacer le pétrole par des batteries et des panneaux solaires. Mais cette transition, si elle advient, ne sera pas un acte de contrition, encore moins une révolution morale. Ce sera une nouvelle forme d’asservissement, plus subtile, plus insidieuse, où l’on nous vendra l’illusion de la pureté écologique tout en perpétuant les mêmes logiques de domination, de croissance infinie et d’exploitation des corps et des terres. La décarbonation, telle qu’elle est envisagée aujourd’hui, n’est qu’un leurre, un écran de fumée pour masquer l’incapacité fondamentale de notre espèce à remettre en cause son propre mythe : celui du progrès sans limites, de la maîtrise totale sur la nature, et de la croyance naïve que la technique, toujours la technique, nous sauvera de nous-mêmes.

Car c’est bien là le cœur du problème : nous sommes des junkies de la solution technique. Depuis la révolution industrielle, nous avons érigé la science en nouvelle religion, avec ses grands prêtres (les ingénieurs, les économistes, les experts), ses dogmes (la croissance, l’innovation, l’efficacité), et ses rites (les conférences internationales, les accords climatiques, les plans de relance « verts »). La décarbonation s’inscrit dans cette tradition : elle est une réponse purement instrumentale à une crise qui est, avant tout, spirituelle. Nous avons perdu le sens des limites, le respect du sacré, la conscience que la Terre n’est pas un réservoir inépuisable de ressources, mais un organisme vivant, fragile, dont nous ne sommes qu’une infime partie. Et voilà que nous croyons pouvoir expier nos péchés en remplaçant nos centrales à charbon par des fermes solaires, comme si le problème était une question de watts et de tonnes de CO2, et non de rapport au monde, de désir, de pouvoir.

Smil, dans sa sagesse empirique, pointe du doigt l’absurdité des promesses technoptimistes. Il rappelle que les énergies renouvelables, aussi désirables soient-elles, ne peuvent pas, à elles seules, remplacer l’énergie fossile sans une refonte complète de nos modes de vie. Mais qui, parmi les décideurs, est prêt à entendre cela ? Qui est prêt à admettre que la décarbonation, pour être réelle, devrait s’accompagner d’une décroissance radicale, d’un renoncement aux illusions du confort infini, d’une remise en cause de la logique capitaliste, qui exige toujours plus de production, toujours plus de consommation, toujours plus de profits ? Personne, ou presque. Car la décarbonation, telle qu’elle est vendue aujourd’hui, est une opération de greenwashing à l’échelle planétaire. Elle permet aux multinationales de continuer à piller la Terre tout en se parant des vertus de l’écologie, aux États de justifier leurs politiques autoritaires au nom de l’urgence climatique, et aux citoyens de se donner bonne conscience en achetant une Tesla ou en triant leurs déchets. C’est une mascarade, une comédie macabre où chacun joue son rôle : les uns en sauveurs de la planète, les autres en victimes consentantes d’un système qu’ils alimentent par leur passivité.

Et c’est là que le comportementalisme radical entre en jeu. Car cette décarbonation, telle qu’elle est conçue, n’est pas une libération, mais une nouvelle forme de contrôle. Les néolibéraux, ces maîtres ès manipulation, ont parfaitement compris que l’écologie pouvait être un outil de domination plus efficace que la religion ou l’idéologie. Ils ont transformé la peur de la catastrophe climatique en un levier pour justifier toujours plus de surveillance, toujours plus de restrictions, toujours plus de soumission. Regardez les villes qui interdisent les voitures en centre-ville au nom de la qualité de l’air : qui en profite, sinon les promoteurs immobiliers, les géants du numérique, les marchands de vélos électriques ? Regardez les « zones à faibles émissions », ces laboratoires de l’apartheid écologique, où les pauvres sont relégués dans des banlieues polluées pendant que les riches s’offrent le luxe de respirer un air purifié par leurs impôts. Regardez les « smart cities », ces cauchemars orwelliens où chaque geste, chaque déplacement, chaque consommation est traqué, analysé, optimisé au nom de l’efficacité énergétique. La décarbonation, c’est le rêve mouillé des technocrates : une société où tout est mesuré, contrôlé, normalisé, où l’humain n’est plus qu’un rouage dans une machine bien huilée, un consommateur docile, un sujet obéissant.

Et que dire du néo-fascisme qui rôde derrière ces beaux discours ? Car la décarbonation, dans sa version la plus cynique, est aussi une arme de guerre. Les États-Unis et l’Europe, ces vieux empires en déclin, voient dans la transition énergétique une occasion de reprendre le contrôle sur les pays du Sud, ces réservoirs de ressources naturelles que l’on pille depuis des siècles. Le lithium, le cobalt, les terres rares : autant de minerais indispensables aux batteries et aux éoliennes, autant de raisons pour justifier des interventions militaires, des coups d’État, des guerres par procuration. La décarbonation, c’est le nouveau colonialisme, plus hypocrite, plus « vert », mais tout aussi brutal. Pendant que les Occidentaux se gargarisent de leurs objectifs de neutralité carbone, des enfants creusent à mains nues dans les mines du Congo, des paysans sont expropriés au nom des barrages hydroélectriques, des forêts sont rasées pour planter des palmiers à huile « durables ». La décarbonation, c’est la continuation de la prédation par d’autres moyens, avec le sourire en plus.

Mais le pire, peut-être, c’est l’abêtissement généralisé qui accompagne cette mascarade. Nous sommes devenus une civilisation d’imbéciles heureux, incapables de penser au-delà du prochain rapport du GIEC, du dernier gadget « écolo », de la dernière mode verte. On nous serine que la science nous sauvera, que l’innovation résoudra tous nos problèmes, que nous n’avons qu’à attendre passivement que les ingénieurs et les start-uppeurs trouvent la solution miracle. Pendant ce temps, nous oublions de nous poser les vraies questions : pourquoi produisons-nous autant ? Pourquoi consommons-nous autant ? Pourquoi acceptons-nous de vivre dans un monde où quelques-uns s’enrichissent en détruisant la planète, tandis que des milliards d’autres crèvent de faim et de pollution ? La décarbonation, telle qu’elle est présentée, est une diversion, un moyen de nous empêcher de penser à l’essentiel : la nécessité d’une révolution spirituelle, d’une remise en cause radicale de nos désirs, de nos peurs, de nos illusions.

Et c’est là que l’humanisme résistant doit entrer en jeu. Car face à cette machine à broyer les âmes, face à cette logique de domination qui se pare des atours de l’écologie, il nous faut opposer une autre vision du monde. Une vision où l’humain n’est pas un consommateur, mais un être en quête de sens. Une vision où la nature n’est pas une ressource, mais un mystère à contempler. Une vision où la technique n’est pas une fin en soi, mais un outil au service de la dignité humaine. La décarbonation, si elle doit avoir un sens, doit être le premier pas vers cette révolution-là : non pas une simple substitution d’énergies, mais une transformation profonde de notre rapport au monde, à la vie, à nous-mêmes.

Mais attention : cette révolution ne viendra pas des élites. Elle ne viendra pas des politiques, des économistes, des experts. Elle viendra des marges, des oubliés, des résistants. Elle viendra de ceux qui refusent de jouer le jeu, de ceux qui préfèrent cultiver leur jardin plutôt que de courir après les chimères du progrès. Elle viendra de ceux qui osent dire non : non à la croissance infinie, non à la consommation effrénée, non à l’abrutissement généralisé. Car la vraie décarbonation, celle qui mérite ce nom, n’est pas une question de watts ou de tonnes de CO2. C’est une question de liberté. De liberté face aux dogmes, aux illusions, aux mensonges. De liberté face à un système qui nous promet le salut par la technique, alors qu’il ne nous offre que l’esclavage et la désolation.

Alors oui, Smil a raison : la décarbonation est un enjeu de civilisation. Mais pas celle qu’il imagine. Pas celle des ingénieurs et des technocrates. Celle des poètes, des rêveurs, des fous qui osent encore croire que l’humanité mérite mieux que cette course vers l’abîme. Celle des hommes et des femmes qui, face à l’effondrement, choisissent de danser plutôt que de pleurer. Car au fond, la décarbonation n’est qu’un mot. Ce qui compte, c’est ce que nous en ferons. Et cela, personne ne peut nous le dicter. Pas même les chiffres. Pas même les experts.

Analogie finale : Imaginez un homme qui, découvrant que sa maison brûle, se met en tête de changer les rideaux au lieu d’éteindre l’incendie. Il court chez le tapissier, discute longuement des motifs, des couleurs, des tissus, tandis que les flammes dévorent les murs, le plancher, le toit. Il est convaincu que de nouveaux rideaux, plus écologiques, plus durables, sauveront sa demeure. Et quand, enfin, il se retourne et voit que tout n’est plus que cendres, il s’exclame : « Ah, mais si j’avais choisi du lin bio plutôt que du polyester recyclé, peut-être que… ».
Nous sommes cet homme. La décarbonation, c’est notre nouveau jeu de rideaux. Pendant ce temps, la maison brûle. Et nous, comme des somnambules, continuons à discuter des motifs, des couleurs, des labels, tandis que le monde s’effondre autour de nous. La vraie question n’est pas de savoir quel tissu choisir, mais pourquoi nous refusons de voir l’incendie. Pourquoi nous préférons jouer avec les apparences plutôt que d’affronter la réalité. Pourquoi nous croyons que des rideaux, fussent-ils en chanvre équitable, nous sauveront de la fournaise.
Peut-être parce que, au fond, nous savons que l’incendie est notre œuvre. Et que l’éteindre signifierait reconnaître notre faillite, notre folie, notre hubris. Alors nous préférons jouer avec les rideaux. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de maison. Plus de rideaux. Plus rien.



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