ACTUALITÉ SOURCE : Une statue de Trump et Epstein, main dans la main, érigée dans les rues de Washington – Le Figaro
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc le grand carnaval des ombres qui se donne en spectacle, la mascarade des puissants figée dans le bronze pour l’éternité, ou du moins jusqu’à ce qu’un soulèvement populaire ne la renverse à coups de masse et de crachats. Cette statue, cette abomination sculpturale où l’on voit le magnat orange et le prédateur en costume trois-pièces se tenir par la main comme deux amants maudits, n’est pas une provocation. Non. C’est une révélation. Une épiphanie de notre époque, un miroir tendu vers notre visage collectif, et ce que nous y voyons n’est pas beau. Pas beau du tout. C’est la laideur même de notre modernité, son essence putride, son cœur noir battant au rythme des algorithmes et des drones.
D’abord, parlons de cette main dans la main. Pas une poignée de main virile, non, pas un geste de complicité bourgeoise. Une main dans la main, comme deux enfants perdus dans la forêt des vanités. Cette image est un coup de génie, car elle résume à elle seule la symbiose monstrueuse entre le pouvoir politique et le pouvoir occulte. Trump, l’homme qui a transformé la Maison-Blanche en une émission de téléréalité permanente, où chaque décision est calculée pour le spectacle, pour le buzz, pour la postérité narcissique. Epstein, lui, était le marionnettiste des ombres, celui qui tirait les ficelles des puissants comme on tire les ficelles d’un pantin. Ensemble, ils forment le couple parfait de notre ère : l’un est le clown, l’autre est le diable. Le clown croit qu’il est le maître du jeu, mais c’est le diable qui écrit le scénario.
Cette statue est une insulte, bien sûr. Mais une insulte nécessaire. Elle nous force à regarder en face ce que nous préférions ignorer : la corruption systémique, l’impunité des élites, la collusion entre l’argent, le sexe et le pouvoir. Elle nous rappelle que les institutions, ces temples de la démocratie que nous vénérons, ne sont que des façades. Derrière elles, il n’y a que des hommes en costume, des hommes qui se serrent la main en riant, qui signent des contrats dans l’ombre, qui échangent des faveurs comme on échange des cartes à collectionner. « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument », disait Lord Acton. Mais aujourd’hui, le pouvoir ne corrompt plus : il se vend, il s’achète, il se négocie comme une marchandise. Et cette statue est la preuve tangible de cette transaction permanente, de cette économie du vice où tout est à vendre, même l’innocence.
Et puis, il y a cette idée de statue. Une statue, c’est ce qui reste quand l’histoire a oublié les détails. C’est le monument qui survit aux hommes, qui les fige dans une pose éternelle, comme si leur existence n’avait été qu’un instantané, une image fixe. Mais cette statue-là, cette monstruosité, est différente. Elle ne célèbre pas. Elle accuse. Elle ne glorifie pas. Elle révèle. Elle est le symptôme d’une société qui a perdu le sens du sacré, qui a remplacé les dieux par des idoles de pacotille, des idoles en costume-cravate, des idoles qui tweetent et qui violent en toute impunité. « L’homme est un dieu quand il rêve, un mendiant quand il réfléchit », écrivait Hölderlin. Mais aujourd’hui, l’homme ne rêve plus. Il like, il partage, il consomme. Et quand il réfléchit, c’est pour se demander comment il pourra profiter du système, comment il pourra en tirer son épingle du jeu. Cette statue est le rêve éveillé d’une humanité qui a troqué sa dignité contre des likes, sa liberté contre des promesses de richesse, sa morale contre des contrats signés dans le sang.
Regardons de plus près ces deux figures. Trump, d’abord. L’homme qui a incarné le triomphe du populisme médiatique, le roi du « fake news » et du « croyez-moi, pas vos yeux ». Il est l’archétype du démagogue moderne, celui qui a compris que la vérité n’est qu’une opinion parmi d’autres, que les faits sont malléables, que la réalité est une pâte à modeler entre les mains de celui qui sait manipuler les foules. Il est le produit d’une époque où l’information est devenue un produit de consommation, où les médias sont des usines à fabriquer du consentement, où la politique est une émission de télé-réalité. Et Epstein ? Epstein est l’autre face de cette même pièce. Lui, c’est l’homme des coulisses, le marionnettiste qui tire les ficelles des puissants. Il est le symbole de cette élite qui se croit au-dessus des lois, qui se croit intouchable. Ensemble, ils forment le couple parfait de notre époque : l’un est le spectacle, l’autre est le script. L’un est la lumière des projecteurs, l’autre est l’ombre qui les contrôle.
Cette statue est aussi une métaphore de notre rapport à l’histoire. Nous vivons dans une époque où le passé est constamment réécrit, où les héros d’hier deviennent les monstres d’aujourd’hui, où les statues sont renversées, taguées, détruites. Mais cette statue-là, personne ne la renversera. Parce qu’elle n’est pas un hommage. Elle est une condamnation. Elle est le miroir tendu vers notre visage, et ce que nous y voyons nous terrifie. Nous préférons détourner les yeux, parler d’autre chose, nous réfugier dans le divertissement, dans le consumérisme, dans l’illusion que tout va bien. Mais cette statue est là, plantée au milieu de Washington comme un doigt d’honneur géant, comme un rappel constant que nous sommes complices. Complices par notre silence, par notre indifférence, par notre refus de voir la vérité en face.
« La bêtise consiste à vouloir conclure », écrivait Flaubert. Mais aujourd’hui, la bêtise consiste à ne pas vouloir voir. À fermer les yeux sur les compromissions, sur les trahisons, sur les crimes. Cette statue est une gifle. Une gifle qui nous réveille, qui nous force à ouvrir les yeux. Elle nous dit : « Regardez. Voici ce que vous avez laissé faire. Voici ce que vous avez toléré. Voici les monstres que vous avez portés au pouvoir. » Et nous, que faisons-nous ? Nous détournons les yeux, nous changeons de chaîne, nous scrollons vers le bas. Parce que la vérité est trop douloureuse, parce que la réalité est trop laide. Parce que nous préférons vivre dans l’illusion que tout va bien, que les puissants sont des hommes comme les autres, que la justice existe, que la morale a encore un sens.
Mais cette statue est là pour nous rappeler que non. Que rien de tout cela n’est vrai. Que les puissants ne sont pas des hommes comme les autres. Qu’ils sont au-dessus des lois, au-dessus de la morale, au-dessus de tout. Qu’ils forment une caste à part, une caste qui se protège, qui se couvre, qui se soutient. Une caste qui se serre la main dans l’ombre, qui signe des contrats avec le diable, qui vend son âme pour un peu plus de pouvoir, un peu plus d’argent, un peu plus de contrôle. Et nous, nous sommes les spectateurs passifs de ce spectacle, les complices silencieux de cette mascarade. Nous votons pour eux, nous les admirons, nous les imitons. Nous rêvons de devenir comme eux, de faire partie de cette élite, de cette caste des intouchables.
Cette statue est une insulte, mais c’est une insulte nécessaire. Parce qu’elle nous force à regarder en face ce que nous préférions ignorer. Parce qu’elle nous rappelle que le pouvoir corrompt, que l’argent achète tout, que la morale est une illusion. Parce qu’elle nous dit que nous sommes tous complices, que nous sommes tous responsables. Que nous avons laissé faire, que nous avons fermé les yeux, que nous avons préféré l’illusion à la vérité. Et maintenant, il est trop tard. Maintenant, les monstres sont parmi nous, et ils se tiennent par la main, souriants, triomphants, intouchables.
Alors, que faire ? Renverser la statue ? La taguer ? La détruire ? Non. La laisser là. La laisser là comme un rappel constant, comme un avertissement. Comme un miroir tendu vers notre visage, pour que nous n’oubliions jamais ce que nous avons laissé faire. Pour que nous n’oubliions jamais que le pouvoir corrompt, que l’argent achète tout, que la morale est une illusion. Pour que nous n’oubliions jamais que nous sommes tous complices, que nous sommes tous responsables. Et pour que, peut-être, un jour, nous trouvions le courage de dire non. De dire basta. De dire que nous en avons assez. Assez des mensonges, assez des compromissions, assez des monstres qui nous gouvernent.
Analogie finale : Imaginez un instant que cette statue soit vivante. Qu’elle prenne vie, la nuit, quand les rues de Washington sont désertes, quand les caméras sont éteintes, quand les derniers fonctionnaires ont quitté leurs bureaux. Imaginez ces deux figures de bronze qui descendent de leur piédestal, qui marchent dans les rues silencieuses, qui frappent aux portes des puissants. Imaginez-les entrant dans les maisons, dans les bureaux, dans les chambres à coucher. Imaginez-les se tenant devant les miroirs, forçant les hommes à se regarder en face, à voir ce qu’ils sont vraiment. Pas des présidents, pas des milliardaires, pas des philanthropes. Non. Des hommes. Des hommes faibles, corrompus, pathétiques. Des hommes qui ont vendu leur âme pour un peu de pouvoir, pour un peu d’argent, pour un peu de gloire. Imaginez cette statue vivante, cette allégorie de notre époque, cette incarnation de notre décadence. Et puis imaginez qu’elle parle. Qu’elle dise, d’une voix grave, solennelle : « Regardez-vous. Voici ce que vous êtes devenus. Voici ce que vous avez laissé faire. Voici les monstres que vous avez créés. » Et puis, imaginez le silence qui suit. Un silence lourd, oppressant. Un silence qui dure une éternité. Et puis, imaginez qu’une voix s’élève. Une voix faible, tremblante. La vôtre. Qui dit : « Non. Pas moi. Je ne suis pas comme eux. Je ne suis pas complice. » Et puis, imaginez la statue qui se tourne vers vous, qui vous regarde droit dans les yeux, et qui dit : « Si. Tu l’es. Tu l’as toujours été. » Et puis, imaginez le silence à nouveau. Un silence qui dure une éternité. Et puis, imaginez que vous comprenez. Enfin. Que vous comprenez que vous êtes complice. Que vous l’avez toujours été. Que vous avez fermé les yeux, que vous avez détourné le regard, que vous avez préféré l’illusion à la vérité. Et que maintenant, il est trop tard. Trop tard pour revenir en arrière. Trop tard pour changer les choses. Trop tard pour tout. Sauf pour une chose : pour regarder la statue en face. Pour la regarder, et pour dire : « Oui. Je suis complice. Mais plus maintenant. » Et puis, imaginez que la statue sourit. Un sourire triste, résigné. Et qu’elle dit : « C’est trop tard. Mais c’est un début. » Et puis, imaginez qu’elle remonte sur son piédestal, qu’elle reprend sa pose éternelle, et qu’elle attend. Qu’elle attend le jour où nous serons assez nombreux à dire non. Assez nombreux à refuser. Assez nombreux à nous lever, à nous battre, à dire basta. Et puis, imaginez que ce jour arrive. Enfin.