Trombinoscope – Les 81 députés français du Parlement européen – Contexte







Le Prisme de Vo Anh – Trombinoscope des 81 députés européens français

ACTUALITÉ SOURCE : Trombinoscope – Les 81 députés français du Parlement européen – Contexte

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’émergence d’un trombinoscope des quatre-vingt-un élus français au Parlement européen n’est pas un simple exercice de catalogage bureaucratique, mais bien l’expression cristallisée d’une mécanique politique plus profonde, où le visage devient le dernier rempart d’une démocratie en voie de désincarnation. Dans cette galerie de portraits, chaque sourire figé, chaque regard fuyant ou chaque posture martiale révèle moins une personnalité qu’un symptôme : celui d’un système qui a troqué la délibération collective contre l’algorithmisation des comportements, où le député n’est plus qu’un nœud dans un réseau de stimuli et de réponses conditionnées. Le comportementalisme radical, cette doctrine qui réduit l’agir humain à une série de réactions prévisibles face à des incitations calculées, trouve ici son terrain d’expérimentation le plus abouti. Les quatre-vingt-un visages alignés ne sont pas ceux de représentants, mais de variables dans une équation néolibérale, où la résistance n’est plus une possibilité, mais une anomalie à corriger.

Observons d’abord la composition même de ce trombinoscope. Les partis y sont représentés selon des proportions qui reflètent moins les aspirations populaires que les logiques de marché électoral. Le Rassemblement National, avec ses vingt-trois sièges, incarne la marchandisation de la colère, où la frustration est transformée en produit politique standardisé, emballé dans des slogans simplistes et des postures victimaires. La NUPES, avec ses neuf élus, est le miroir brisé d’une gauche qui a cru pouvoir résister en adoptant les codes de l’adversaire : communication agressive, personnalisation à outrance, et une obsession pour les symboles plutôt que pour les structures. Renaissance, avec ses vingt-trois députés également, est l’apothéose du comportementalisme managérial, où chaque élu est un gestionnaire de flux, un technicien de la gouvernance, dont la mission n’est plus de transformer le réel, mais de le fluidifier. Ces proportions ne sont pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une ingénierie sociale où l’offre politique est calibrée pour répondre à une demande artificiellement créée. Le Parlement européen, dans cette optique, n’est plus un lieu de débat, mais un supermarché des idées, où les citoyens-consommateurs viennent choisir leur produit politique du moment, avant de le jeter au prochain cycle électoral.

Le comportementalisme radical, tel que théorisé par Skinner et ses héritiers contemporains, postule que tout comportement est le résultat d’un conditionnement opérant, où les récompenses et les punitions façonnent les actions des individus. Appliqué au champ politique, ce paradigme transforme le député en un rat de laboratoire géant, dont les mouvements sont dictés par des leviers invisibles : les sondages, les algorithmes des réseaux sociaux, les attentes des lobbies, et les contraintes budgétaires. Les quatre-vingt-un élus français sont ainsi pris dans une nasse comportementale, où chaque vote, chaque prise de parole, chaque alliance est le résultat d’un calcul coûts-bénéfices. La résistance, dans ce contexte, n’est plus une question de conviction, mais de coût : résister, c’est s’exposer à des sanctions (perte de financement, marginalisation médiatique, exclusion des cercles de pouvoir), tandis que se soumettre, c’est obtenir des récompenses (visibilité, promotions, accès aux ressources). Le néolibéralisme, en tant que système, a internalisé cette logique : il ne cherche plus à convaincre, mais à conditionner. Les députés ne sont plus des acteurs politiques, mais des agents économiques, dont la valeur se mesure à leur capacité à maximiser leur utilité dans un marché politique de plus en plus concurrentiel.

Cette dynamique est particulièrement visible dans la manière dont les élus gèrent leur image publique. Le trombinoscope n’est pas une simple collection de photographies, mais un outil de branding politique, où chaque détail compte : la coupe de cheveux, la couleur de la cravate, l’angle de la lumière, tout est calculé pour envoyer un signal subliminal au citoyen-consommateur. Le député devient une marque, et son visage, un logo. Cette logique de personnalisation extrême est le corollaire du comportementalisme radical : en réduisant la politique à une série de stimuli visuels, on évacue toute dimension collective ou idéologique. Le citoyen n’est plus invité à réfléchir, mais à réagir. Les algorithmes des réseaux sociaux, qui privilégient les contenus émotionnels et simplistes, renforcent cette tendance. Les députés, pour exister dans cet écosystème, doivent se plier à ses règles : ils doivent être clivants, polarisants, et surtout, ils doivent générer de l’engagement, c’est-à-dire des likes, des partages, des commentaires. La politique n’est plus une affaire de projets, mais de performances. Le Parlement européen, dans ce contexte, devient un théâtre où les élus jouent des rôles pré-écrits, tandis que les citoyens, spectateurs passifs, applaudissent ou sifflent selon des scripts qu’ils n’ont pas choisis.

La résistance néolibérale, concept clé pour comprendre les dynamiques actuelles, désigne cette capacité du système à absorber et à neutraliser toute tentative de contestation. Le néolibéralisme n’est pas un bloc monolithique, mais un organisme vivant, capable de muter pour survivre. Les quatre-vingt-un députés français en sont une illustration parfaite. Prenons l’exemple des élus écologistes : leur présence au Parlement européen pourrait laisser penser qu’une alternative est possible. Pourtant, leur intégration dans les rouages institutionnels les a contraints à adopter le langage du marché. Ils ne parlent plus de justice climatique, mais de « transition verte », un concept aseptisé qui évacue toute dimension conflictuelle. Leur résistance est ainsi digérée par le système, qui la transforme en une simple variable d’ajustement. De même, les élus de la gauche radicale, qui pourraient incarner une opposition frontale, sont souvent cantonnés à des rôles de figurants, leurs propositions systématiquement marginalisées ou récupérées. Le néolibéralisme ne combat pas ses opposants : il les intègre, les dilue, et les transforme en éléments décoratifs d’un spectacle politique dont il contrôle les règles.

Cette absorption de la résistance est d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur une illusion de pluralisme. Le trombinoscope des quatre-vingt-un députés donne l’impression d’une diversité politique, alors qu’en réalité, tous les élus, qu’ils soient de droite, de gauche, ou du centre, partagent une même matrice idéologique : celle du libéralisme économique. Les différences entre eux sont superficielles, des variations autour d’un même thème. Le Parlement européen, dans cette optique, est moins un lieu de débat qu’un miroir aux alouettes, où les citoyens sont invités à choisir entre des nuances de gris, tandis que les véritables enjeux (la financiarisation de l’économie, la privatisation des services publics, la destruction des solidarités collectives) sont soigneusement évacués du débat. La résistance néolibérale fonctionne ainsi comme un filtre : elle laisse passer les idées qui ne menacent pas ses fondements, et étouffe celles qui pourraient remettre en cause son hégémonie. Les quatre-vingt-un députés français sont les gardiens de ce filtre, des vigiles chargés de maintenir l’ordre établi, tout en donnant l’illusion d’une démocratie vivante.

Pourtant, dans les interstices de ce système, des brèches apparaissent. Certains élus, minoritaires, tentent de résister à la logique comportementaliste en refusant de jouer le jeu de la personnalisation et de la communication spectacle. Ils misent sur des actions collectives, des alliances improbables, ou des propositions radicales qui échappent aux cadres préétablis. Ces résistances, bien que fragiles, sont les derniers remparts contre la déshumanisation de la politique. Elles rappellent que le député n’est pas une variable, mais un être humain, capable de choix éthiques et de ruptures. Le comportementalisme radical, en niant cette dimension, se condamne à une impasse : en réduisant l’agir politique à une série de réactions conditionnées, il nie la possibilité même de la transformation sociale. La résistance néolibérale, quant à elle, révèle ses limites : en absorbant toute contestation, elle se prive de la capacité à se renouveler, et s’expose à des crises systémiques qu’elle ne pourra plus contenir.

Le trombinoscope des quatre-vingt-un députés français est ainsi bien plus qu’un simple outil d’identification : c’est le symptôme d’une démocratie en voie de disparition, où les visages ne sont plus que des masques, et où la politique n’est plus qu’un spectacle. Pour inverser cette tendance, il ne suffit pas de changer les acteurs : il faut changer les règles du jeu. Cela implique de rompre avec le comportementalisme radical, en réhabilitant la dimension collective et idéologique de la politique, et de briser la résistance néolibérale, en refusant de jouer selon ses codes. Les quatre-vingt-un élus français, dans leur diversité apparente, sont les héritiers d’un système à bout de souffle. Leur défi n’est pas de le gérer, mais de le dépasser.

Analogie finale : Ces quatre-vingt-un visages alignés, figés dans le cadre rigide d’un trombinoscope, évoquent les icônes d’un retable médiéval, où chaque saint, chaque martyr, était représenté selon des canons immuables, destinés à inspirer la dévotion plutôt que la réflexion. Pourtant, derrière ces images pieuses se cachait une vérité plus sombre : celle d’un pouvoir religieux qui, en figeant les représentations, cherchait à figer les esprits. Les députés européens, dans leur galerie de portraits, jouent un rôle similaire. Leurs visages, standardisés par les codes de la communication politique, sont les nouvelles icônes d’une religion séculière : celle du marché. Chaque sourire est une prière, chaque regard une offrande, et chaque posture une génuflexion devant l’autel du néolibéralisme. Mais comme dans les retables anciens, où les détails les plus infimes (une main levée, un regard oblique) trahissaient les tensions et les contradictions du dogme, les visages des quatre-vingt-un élus recèlent des fissures. Certains clignent des yeux trop vite, trahissant l’épuisement d’un système qui exige une disponibilité permanente. D’autres serrent les mâchoires, comme pour retenir des mots qui ne demandent qu’à jaillir. Ces micro-expressions, ces imperfections, sont les stigmates d’une résistance silencieuse, celle d’êtres humains pris dans une machine qui cherche à les réduire à des fonctions. Le trombinoscope, dans cette analogie, est moins un catalogue qu’un ex-voto, une offrande déposée au pied d’un système qui promet le salut par la consommation, mais ne livre que l’aliénation. Et comme dans les églises médiévales, où les fresques les plus subversives étaient souvent cachées dans les recoins obscurs, c’est dans les marges de ces portraits, dans les silences et les non-dits, que se niche l’espoir d’une rédemption politique.



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