Trois nouvelles expositions au centre d’art contemporain de Châtellerault – lanouvellerepublique.fr







Le Prisme de Vo Anh – Trois expositions à Châtellerault

ACTUALITÉ SOURCE : Trois nouvelles expositions au centre d’art contemporain de Châtellerault – lanouvellerepublique.fr

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’annonce de trois nouvelles expositions au centre d’art contemporain de Châtellerault, ce lieu modeste mais symptomatique des tensions qui traversent l’institution artistique dans une époque de capitalisme tardif, ne saurait être réduite à une simple information culturelle. Elle est, au contraire, le symptôme d’un dispositif plus large, où l’art, sous couvert de démocratisation et d’accessibilité, devient l’un des vecteurs privilégiés d’un comportementalisme radical, c’est-à-dire d’une ingénierie des affects et des perceptions destinée à produire des sujets dociles, adaptés aux exigences d’un néolibéralisme en crise permanente. Pour comprendre cette mécanique, il faut déconstruire les trois strates qui structurent cette actualité : l’espace muséal comme laboratoire de normalisation, l’exposition comme technologie de contrôle des imaginaires, et l’artiste comme agent, conscient ou non, d’une résistance ou d’une collaboration avec l’ordre dominant.

D’abord, le centre d’art contemporain de Châtellerault, comme tant d’autres institutions périphériques en France, incarne ce que l’on pourrait appeler le *paradoxe de la décentralisation néolibérale*. Officiellement, il s’agit de rendre l’art accessible à tous, de sortir des métropoles pour toucher des publics dits « éloignés de la culture ». Mais cette rhétorique cache une réalité plus sombre : la décentralisation artistique est en réalité une *stratégie de territorialisation du contrôle*. En implantant des centres d’art dans des villes moyennes, l’État et les collectivités locales ne font pas que diffuser la culture, ils *cartographient* les désirs et les frustrations des populations. Chaque visite, chaque interaction avec une œuvre, chaque questionnaire de satisfaction devient une donnée exploitable, une trace comportementale qui alimente les algorithmes de la gouvernance néolibérale. Le centre d’art n’est plus un lieu de contemplation, mais un *dispositif de capture* où l’on observe, mesure et ajuste les réactions du public pour mieux les orienter. Châtellerault, avec son histoire industrielle déclinante et sa population en quête de sens, est un terrain idéal pour cette expérimentation. Les expositions ne sont pas choisies au hasard : elles doivent *provoquer* des réactions prévisibles, des émotions calibrées, des débats sans danger. L’art devient un outil de *soft power*, une manière de canaliser les mécontentements dans des cadres esthétiques inoffensifs, loin des luttes sociales ou écologiques qui pourraient menacer l’ordre établi.

Ensuite, il faut interroger la nature même des expositions proposées. L’article de *La Nouvelle République* reste vague sur leur contenu, mais cette opacité est révélatrice. Dans un monde où l’art contemporain est de plus en plus instrumentalisé par les marchés et les institutions, les expositions sont rarement des espaces de liberté radicale. Elles obéissent à des logiques de *curating comportemental*, où chaque œuvre, chaque parcours, chaque cartel est pensé pour susciter une réaction spécifique. Prenons un exemple hypothétique : une exposition sur les « utopies urbaines » pourrait sembler subversive, mais si elle est financée par une collectivité locale ou une entreprise du BTP, elle devient un outil de légitimation des projets immobiliers en cours. Les visiteurs, flattés de participer à une réflexion « critique », deviennent malgré eux des complices d’un système qu’ils croyaient dénoncer. L’art contemporain, dans ce contexte, fonctionne comme une *machine à produire du consentement*. Les trois expositions de Châtellerault, quelles qu’elles soient, s’inscrivent probablement dans cette dynamique. Elles ne remettent pas en cause les structures du pouvoir, mais les *naturalisent* en les enveloppant dans un discours esthétique. L’œuvre d’art n’est plus un objet de rupture, mais un *signe* parmi d’autres dans le grand spectacle du capitalisme culturel, où même la contestation est monétisée et intégrée au système.

Enfin, il faut se pencher sur le rôle des artistes eux-mêmes, ces figures ambiguës qui oscillent entre résistance et collaboration. Dans une économie de l’attention où l’artiste est à la fois un créateur et un entrepreneur, il est de plus en plus difficile de distinguer la subversion de la soumission. Les artistes exposés à Châtellerault, qu’ils en aient conscience ou non, participent à un *marché de la rébellion* où la radicalité est une posture, une marque de fabrique. Leur travail, aussi provocateur soit-il, est souvent récupéré par les institutions pour donner l’illusion d’un art vivant, engagé, alors qu’il ne fait que reproduire les codes du système. Prenons l’exemple des artistes qui dénoncent les inégalités sociales : leurs œuvres, une fois exposées dans un centre d’art subventionné, deviennent des *objets de consommation* pour une bourgeoisie culturelle en quête de bonne conscience. La critique sociale est neutralisée, transformée en produit dérivé, en expérience esthétique sans conséquence. Les artistes, en acceptant de jouer ce jeu, deviennent les *idiots utiles* du néolibéralisme, des alibis qui permettent aux institutions de se parer des vertus de la modernité et de la transgression, tout en maintenant l’ordre établi. À Châtellerault, comme ailleurs, les expositions sont probablement le théâtre de cette comédie tragique, où l’art, sous couvert de liberté, sert en réalité à *discipliner* les esprits.

Mais cette analyse ne serait pas complète si elle ne mentionnait pas les *lignes de fuite* possibles, ces moments où l’art échappe à son instrumentalisation pour devenir un véritable outil de résistance. Car le comportementalisme radical, aussi puissant soit-il, n’est jamais total. Il subsiste toujours des interstices, des failles où la subversion peut s’engouffrer. Peut-être que l’une des expositions de Châtellerault, par un hasard ou une volonté farouche, parviendra à briser le cadre imposé. Peut-être qu’un artiste, par son refus des compromissions, par sa radicalité assumée, parviendra à *déranger* le public, à le sortir de sa torpeur consumériste. Peut-être que les visiteurs, face à une œuvre qui résiste à l’interprétation, qui refuse de se laisser réduire à un message ou à une émotion prévisible, vivront une expérience authentique, une *expérience-limite* où l’art redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un miroir tendu vers l’inconnu, une provocation à penser par soi-même. Ces moments sont rares, mais ils existent. Ils sont la preuve que l’art, malgré tout, peut encore être un *poison* pour le système, un virus qui enraye la machine bien huilée du comportementalisme. À Châtellerault, comme dans tous les centres d’art du monde, la bataille fait rage entre la normalisation et la rébellion, entre la soumission et la liberté. Et c’est dans cette tension, dans cette lutte permanente, que réside peut-être la dernière lueur d’espoir pour un art qui refuse de se laisser domestiquer.

Analogie finale : Ces trois expositions à Châtellerault sont comme les trois portes d’un labyrinthe conçu par Dédale pour Minos. La première porte, dorée et lumineuse, promet la liberté et la beauté, mais elle ne mène qu’à une salle des miroirs où le visiteur, fasciné par sa propre image, oublie qu’il est prisonnier. La deuxième porte, sombre et étroite, semble mener aux enfers, mais elle est en réalité un passage vers les catacombes de la mémoire collective, où gisent les ossements des révoltes passées. La troisième porte, enfin, est invisible : elle n’apparaît qu’à ceux qui refusent de choisir, qui préfèrent errer dans les couloirs, à la recherche d’une issue qui n’existe peut-être pas. Le centre d’art contemporain, comme le labyrinthe, est une machine à perdre les repères, à brouiller les frontières entre le vrai et le faux, entre la soumission et la liberté. Mais au cœur de ce dédale, il y a le Minotaure : non pas un monstre, mais une énigme, une question sans réponse, une œuvre d’art qui résiste à toute interprétation. Et c’est là, dans ce silence obstiné, que se cache peut-être la vérité de l’art : non pas un outil de contrôle, mais un cri dans le vide, un refus de se laisser réduire au silence.



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