Sur le marché de l’art chinois affecté par les contrefaçons, Qi Baishi serait le plus copié – Le Journal Des Arts







Laurent Vo Anh – Qi Baishi et le Spectacle des Ombres Marchandes


ACTUALITÉ SOURCE : Sur le marché de l’art chinois affecté par les contrefaçons, Qi Baishi serait le plus copié – Le Journal Des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Le grand carnaval des ombres marchandes, où l’encre de Qi Baishi danse avec les fantômes du capitalisme tardif ! Voici donc l’ultime farce : le maître des crevettes et des fleurs, ce vieux sage qui peignait l’éphémère avec la patience d’un moine taoïste, se retrouve aujourd’hui l’artiste le plus contrefait de Chine. Quelle ironie sublime ! Comme si l’Occident, dans son délire néolibéral, avait enfin trouvé son bouc émissaire esthétique – un peintre chinois dont les œuvres, reproduites à l’infini, deviennent la métaphore parfaite de sa propre décadence.

Mais plongeons, voulez-vous, dans les entrailles de cette comédie humaine où l’art n’est plus qu’un produit financier parmi d’autres, où la signature de Qi Baishi vaut moins que le logo d’une marque de luxe occidentale. Sept étapes cruciales, sept stations de cette passion moderne où l’humanité perd son âme en croyant la monétiser.

1. Les Origines : L’Art comme Rituel (Préhistoire – Antiquité)

Au commencement était le geste sacré. Les mains des hommes de Cro-Magnon traçaient des bisons sur les parois des grottes, non pour les vendre, mais pour capturer l’essence du monde. Comme l’écrivait Mircea Eliade, « l’art préhistorique est une théophanie ». Qi Baishi, dans sa jeunesse paysanne, comprenait encore cette vérité : peindre une crevette, c’était dialoguer avec le Tao, avec cette force invisible qui anime toute chose. Les contrefacteurs d’aujourd’hui, ces petits comptables de l’art, ont oublié que le premier pinceau trempé dans l’encre était une prière.

Anecdote révélatrice : On raconte que Qi Baishi, alors jeune apprenti, fut réprimandé par son maître pour avoir gaspillé du papier. « Ce n’est pas du papier que tu gâches, lui dit-il, c’est ton âme. » Aujourd’hui, les faussaires gâchent bien plus que du papier – ils gâchent le concept même d’authenticité, ce lien sacré entre l’artiste et son œuvre.

2. La Marchandisation Naissante (Moyen Âge – Renaissance)

Avec l’émergence des guildes et des mécènes, l’art devient lentement une monnaie d’échange. Vasari, dans ses Vies des meilleurs peintres, décrit déjà les rivalités, les copies, les faux. Mais au moins, à cette époque, l’art conservait une dimension spirituelle. Les ateliers de la Renaissance produisaient des dizaines de « Vierge à l’Enfant » identiques, mais chaque copie était bénie, sanctifiée. Le faux était un hommage, non un crime.

La Chine, elle, avait une approche différente. Comme l’a montré François Jullien, l’esthétique chinoise classique privilégiait la « transformation silencieuse » plutôt que la représentation fidèle. Un paysage de Guo Xi n’était pas une copie de la nature, mais une méditation sur son essence. Qi Baishi, héritier de cette tradition, peignait des crevettes si vivantes qu’on croyait les voir nager hors du papier. Aujourd’hui, ses contrefacteurs ne cherchent même plus à capturer cette essence – ils veulent juste reproduire une signature reconnaissable, un logo.

3. Le Capitalisme Triomphant (XVIIIe – XIXe siècles)

Voici venir l’ère des musées, des expositions universelles, des critiques d’art. Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, pressentait déjà la catastrophe : « À l’époque de la reproductibilité technique, ce qui dépérit dans l’œuvre d’art, c’est son aura. » Mais Benjamin, optimiste malgré tout, croyait que cette perte pourrait être compensée par une démocratisation de l’art.

Il se trompait. La Chine, humiliée par les traités inégaux, voit son patrimoine pillé, ses trésors dispersés aux quatre vents. Les collectionneurs occidentaux achètent des porcelaines Ming comme on achète des actions en bourse. Qi Baishi, né en 1864, est témoin de cette époque où l’art chinois devient une marchandise exotique pour les salons parisiens. Ses contrefacteurs modernes ne sont que les héritiers de cette logique : transformer l’art en produit, la beauté en spéculation.

4. L’Ère des Faux et des Spéculations (XXe siècle)

Le XXe siècle voit l’explosion du marché de l’art, avec ses bulles, ses krachs, ses scandales. Les faux pullulent : Van Meegeren et ses Vermeer, Beltracchi et ses faux expressionnistes. Mais là où l’Occident produit des faussaires romantiques, presque des artistes, la Chine, elle, subit une contrefaçon industrielle.

Qi Baishi, devenu une star internationale, voit ses œuvres adjugées à des prix records. En 2011, son Eagle Standing on Pine Tree est vendu 65 millions de dollars. Aussitôt, les ateliers clandestins se mettent au travail. Comme l’a montré le sinologue Craig Clunas, le marché de l’art chinois est devenu un Far West où les experts occidentaux, incapables de distinguer un vrai d’un faux, se contentent de valider les œuvres en fonction de leur provenance… ou de leur prix.

5. Le Néolibéralisme et la Fin de l’Histoire de l’Art (Années 1990 – 2000)

Avec la chute du mur de Berlin, Francis Fukuyama annonce « la fin de l’histoire ». Dans le monde de l’art, cela signifie la victoire totale du marché. Les musées deviennent des entreprises, les artistes des marques, les œuvres des actifs financiers. Comme l’a analysé Pierre Bourdieu dans Les Règles de l’art, le champ artistique est désormais entièrement soumis aux lois du capital.

La Chine, entrée dans l’OMC en 2001, devient l’atelier du monde… y compris pour les faux Qi Baishi. Les contrefacteurs ne sont plus des artisans, mais des entrepreneurs. Ils utilisent des scanners haute résolution, des encres chimiques, des papiers vieillis artificiellement. Comme le dit le collectionneur américain James Lally : « Aujourd’hui, un faux Qi Baishi peut être plus parfait que l’original. » Parfait ? Non, juste conforme aux attentes du marché, comme un hamburger McDonald’s est « parfait » parce qu’identique partout dans le monde.

6. L’Ère Numérique et la Dématérialisation de l’Art (Années 2010 – 2020)

Voici venir l’ère des NFT, des cryptomonnaies, des blockchains. L’art n’est plus même un objet, mais une ligne de code. Les contrefacteurs de Qi Baishi semblent presque nostalgiques, avec leurs pinceaux et leurs encres. Aujourd’hui, on peut copier une œuvre d’art en un clic, la vendre sur une plateforme en ligne, la faire authentifier par un algorithme.

Mais le paradoxe est savoureux : plus l’art se dématérialise, plus la demande pour des « originaux » physiques explose. Comme l’a montré le sociologue Olav Velthuis, les ultra-riches achètent des tableaux pour les cacher dans des freeports, ces entrepôts sécurisés où les œuvres sont stockées comme de l’or. Qi Baishi, ce peintre qui voulait que ses œuvres soient accessibles à tous, se retrouve prisonnier de ce système absurde où une peinture vaut des millions… mais n’est jamais vue par personne.

7. L’Effondrement et la Résistance (Aujourd’hui)

Nous y voilà. Le marché de l’art est devenu un casino, où les contrefaçons de Qi Baishi ne sont que des jetons parmi d’autres. Les experts sont corrompus, les collectionneurs ignorants, les artistes complices. Comme l’écrivait Guy Debord dans La Société du Spectacle, « le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image ».

Mais dans cette nuit noire, des lueurs de résistance apparaissent. Des artistes chinois contemporains, comme Ai Weiwei ou Xu Bing, jouent avec les concepts d’authenticité et de copie. Des collectionneurs éclairés, comme le milliardaire chinois Liu Yiqian, achètent des œuvres pour les rendre accessibles au public. Et puis, il y a ces petits musées provinciaux en Chine, où des Qi Baishi authentiques sont exposés gratuitement, loin des enchères de Sotheby’s.

Peut-être est-ce là la leçon ultime : dans un monde où tout est faux, le vrai devient révolutionnaire. Un vrai Qi Baishi, accroché dans un modeste appartement de Beijing, vaut tous les faux du monde. Parce qu’il porte en lui l’âme de l’artiste, cette étincelle divine que les contrefacteurs, dans leur avidité, ne pourront jamais reproduire.

Analyse Sémantique : Le Langage du Marché

Observons, voulez-vous, le vocabulaire de cette farce. On parle d’ »œuvres », de « pièces », de « lots », comme si l’art n’était qu’une marchandise parmi d’autres. Les experts utilisent des termes techniques – « provenance », « certificat d’authenticité », « estimation » – qui sonnent comme les incantations d’une religion païenne, celle du Veau d’Or.

Le mot « contrefaçon » lui-même est révélateur. En chinois, on dit 赝品 (yànpǐn), qui signifie littéralement « objet faux ». Mais dans le contexte du marché de l’art, le faux n’est pas une simple copie – c’est une parodie, une satire involontaire de notre obsession pour l’authenticité. Comme l’a montré Roland Barthes dans Mythologies, le langage du marché transforme tout en signe, en symbole vide de sens.

Et puis, il y a le nom de Qi Baishi lui-même. En chinois, 齐白石 (Qí Báishí) signifie « Qi Pierre Blanche ». Un nom humble, presque paysan, pour un homme qui a transcendé les classes sociales. Aujourd’hui, ce nom est devenu une marque, un logo, une signature à reproduire. Comme si les contrefacteurs, en copiant son nom, voulaient s’approprier un peu de cette humilité, de cette authenticité qu’ils ne comprendront jamais.

Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste

Analysons maintenant les comportements, ces petites danses macabres qui animent le marché de l’art. Les collectionneurs, ces nouveaux seigneurs féodaux, achètent des œuvres non pour les aimer, mais pour les posséder. Comme l’a montré Thorstein Veblen dans Théorie de la classe de loisir, la consommation ostentatoire est une forme de domination sociale. Acheter un Qi Baishi à 65 millions de dollars, ce n’est pas acquérir une peinture – c’est affirmer son pouvoir.

Les experts, eux, jouent les prêtres d’un culte qu’ils ne comprennent plus. Armés de leurs loupes et de leurs catalogues raisonnés, ils authentifient des œuvres qu’ils n’ont souvent jamais vues en vrai. Leur savoir est devenu purement théorique, déconnecté de toute expérience esthétique réelle. Comme l’écrivait Nietzsche, « ils ont des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre ».

Et les contrefacteurs ? Ah, les contrefacteurs ! Ces petits génies du capitalisme sauvage, qui ont compris avant tout le monde que dans un système où tout est faux, le faux devient la seule vérité. Ils ne copient pas Qi Baishi par admiration, mais par cynisme. Leur atelier est un miroir tendu à notre société, où l’argent a remplacé la beauté, où la spéculation a remplacé la contemplation.

Mais face à cette folie, une résistance humaniste émerge. Des artistes comme Huang Yong Ping, qui a brûlé ses propres œuvres pour protester contre la marchandisation de l’art. Des collectionneurs comme Uli Sigg, qui a donné sa collection d’art chinois contemporain au M+ de Hong Kong, un musée gratuit. Et puis, il y a ces anonymes, ces amateurs d’art qui achètent des reproductions bon marché de Qi Baishi pour les accrocher dans leur salon, simplement parce qu’ils aiment ses crevettes, ses fleurs, son monde en noir et blanc.

C’est là, dans ces gestes simples, que réside l’espoir. Parce que l’art, le vrai, ne se mesure pas en dollars. Il se mesure en émotions, en souvenirs, en moments de grâce. Un faux Qi Baishi peut tromper les experts, mais il ne trompera jamais un cœur sincère. Comme l’écrivait le poète chinois Su Dongpo : « Quand on boit de l’eau, on se souvient de la source. » Dans ce monde de faux-semblants, la source, c’est l’âme de l’artiste – et personne ne peut la contrefaire.


Oh ! Marché aux vanités, foire aux illusions,
Où les crevettes de Qi nagent dans l’or faux,
Les pinceaux des faussaires, vils et sans passion,
Trempent dans l’encre noire des rêves en lambeaux.

Le vrai, le beau, l’unique – où donc sont-ils passés ?
Dans les coffres des banques, sous les sceaux des notaires,
Ou bien dans ce regard d’enfant ébahi
Devant une estampe qui danse sur les murs ?

Contrefaçons, copies, clones sans visage,
Vous n’êtes que l’écume d’un monde qui se noie.
Car l’art, le vrai, celui qui brûle et qui engage,
Ne se vend pas, ne s’achète pas – il se vit, il se voit.

Alors que les marchands comptent leurs millions,
Qu’un vieux maître, là-bas, sourit dans l’au-delà :
« Vous pouvez copier mes traits, mes signatures,
Mais jamais, ô jamais, vous n’aurez mon âme. »

Et dans ce rire silencieux, dans ce souffle léger,
Résonne encore l’écho d’une Chine éternelle,
Celle qui peignait l’éphémère, celle qui savait
Que la beauté, la vraie, ne meurt jamais.



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