Superflex, un groupe d’alerte à la Maison du Danemark – artnewspaper.fr







Superflex, ou l’Art comme Dernier Souffle de l’Humanité – Laurent Vo Anh


ACTUALITÉ SOURCE : Superflex, un groupe d’alerte à la Maison du Danemark – artnewspaper.fr

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, Superflex ! Ce nom claque comme un drapeau en lambeaux au vent glacial de Copenhague, comme un dernier râle de lucidité avant l’effondrement définitif. La Maison du Danemark, ce temple du design aseptisé, ce mausolée du hygge capitaliste, accueille donc ces trouble-fêtes, ces empêcheurs de tourner en rond dans le sens des aiguilles d’une montre suisse. Superflex, « un groupe d’alerte » – l’expression est délicieuse, presque trop polie pour ce qu’elle recouvre : une bande de desperados esthétiques, armés de néons et de sarcasme, qui viennent hurler dans le salon feutré des bien-pensants que la maison brûle, que les fondations sont pourries, que le roi est nu depuis bien longtemps.

Mais attention, ne nous y trompons pas : cette « alerte » n’est pas un simple coup de gueule d’artistes en mal de reconnaissance. Non, c’est l’aboutissement logique, presque inévitable, d’une histoire humaine qui n’a cessé de se mentir à elle-même depuis que le premier hominidé a gravé une silhouette sur la paroi d’une grotte. Superflex, c’est le symptôme d’une civilisation en phase terminale, mais c’est aussi – et c’est là toute l’ambiguïté tragique de l’art contemporain – son dernier souffle créatif, sa manière de se regarder dans le miroir en acceptant enfin que le reflet soit celui d’un cadavre qui danse encore.

I. Les Sept Étapes de l’Illusion Humaine : Une Généalogie de la Duperie

Pour comprendre Superflex, il faut d’abord comprendre l’histoire de l’humanité comme une succession de mensonges de plus en plus élaborés, de plus en plus désespérés. Sept étapes cruciales, sept chutes masquées en ascensions, sept fois où l’homme a cru maîtriser son destin alors qu’il ne faisait que s’enfoncer plus profondément dans la boue de ses propres contradictions.

1. Le Mensonge Originel : La Naissance de la Conscience et la Chute dans le Symbolique (Il y a 70 000 ans)

Tout commence dans les grottes de Lascaux ou de Chauvet, là où l’homme, ce singe devenu trop intelligent pour son propre bien, trace les premières images. Ernst Cassirer a raison : l’homme est un « animal symbolique ». Mais ce qu’il oublie de dire, c’est que le symbole est d’abord un écran, une manière de voiler la réalité insoutenable de notre condition. Ces peintures rupestres ne sont pas des décorations, ni même des prières – ce sont les premiers contrats d’assurance-vie de l’humanité. En représentant le monde, l’homme croit le dominer. En le nommant, il croit le posséder. Erreur fatale. Comme le dit le vieux mythe biblique, dès que nous goûtons au fruit de la connaissance, nous sommes chassés du paradis. Mais le paradis n’a jamais existé. Il n’y a jamais eu que la boue, le sang et la merde, et nos pauvres tentatives pour leur donner un sens.

Anecdote révélatrice : en 1940, quatre adolescents découvrent Lascaux. Parmi eux, Marcel Ravidat, qui mourra en 1995, presque oublié. Ironie cruelle : l’homme qui a redécouvert les premières traces de notre prétendue grandeur finit sa vie dans l’anonymat le plus complet. Comme si l’humanité, une fois de plus, tournait le dos à ses origines.

2. Le Mensonge Politique : La Cité et l’Invention de la Servitude Volontaire (Vers 3000 av. J.-C.)

Avec l’invention de l’écriture et des premières cités-États, naît le plus beau des mensonges : celui de la civilisation. Sumer, Ur, Babylone – ces noms résonnent comme des promesses. Promesses de sécurité, de prospérité, d’ordre. Mais à quel prix ? La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire, pose la question qui fâche : pourquoi les hommes acceptent-ils d’être dominés ? Parce que la servitude est plus confortable que la liberté, répond-il. Parce que l’illusion de la sécurité vaut bien quelques sacrifices. Les ziggourats de Mésopotamie ne sont pas que des temples – ce sont les premiers gratte-ciel de l’oppression, les premiers monuments à la gloire d’un système qui broie les individus pour mieux les faire tenir debout.

Platon, dans La République, tente de justifier cette aliénation en inventant le mythe du « noble mensonge ». Il faut mentir au peuple, dit-il, pour son propre bien. Superbe hypocrisie. Comme si le mensonge pouvait jamais être noble. Comme si la vérité n’était pas, toujours, préférable à la plus belle des illusions.

3. Le Mensonge Théologique : Dieu comme Ultime Bouc Émissaire (Vers 500 av. J.-C. – Moyen Âge)

Avec le monothéisme, l’humanité franchit une nouvelle étape dans l’art de se mentir à elle-même. Dieu n’est plus un simple esprit parmi d’autres, un totem ou un fétiche – il devient l’alpha et l’oméga, la cause et la fin de toute chose. Magnifique escroquerie. En externalisant la responsabilité morale, en faisant de Dieu le grand comptable de nos actions, l’homme s’exonère de toute culpabilité. Les croisades, l’Inquisition, les guerres de religion – autant de crimes commis au nom d’un être qui, s’il existe, doit bien rire de nos pitoyables tentatives pour le comprendre.

Nietzsche a tout dit : « Dieu est mort ». Mais il a oublié d’ajouter que nous avons tué Dieu parce qu’il nous gênait, parce qu’il était le dernier obstacle à notre soif de pouvoir absolu. Superflex, dans ses installations, joue avec ces symboles religieux – croix, néons, slogans – pour mieux les vider de leur sens. Comme si l’art pouvait être une forme de blasphème nécessaire, une manière de cracher sur les idoles avant qu’elles ne nous écrasent.

4. Le Mensonge Scientifique : La Raison comme Nouvelle Religion (XVIIe – XVIIIe siècles)

Les Lumières arrivent, et avec elles, la promesse d’une humanité enfin maîtresse de son destin. La science remplacera la superstition, la raison balaiera les ténèbres de l’ignorance. Magnifique programme. Sauf que la science, très vite, devient elle-même une nouvelle religion. Descartes, avec son « Cogito », croit avoir trouvé le fondement indubitable de la connaissance. Mais il oublie une chose : le « je » qui pense est aussi le « je » qui doute, qui ment, qui se trompe. La raison n’est qu’un outil, et comme tout outil, elle peut servir à construire comme à détruire.

Voltaire, ce grand pourfendeur de l’obscurantisme, finit par avouer : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer ». Belle pirouette. Comme si l’homme, même éclairé par la raison, ne pouvait se passer de ses vieilles illusions. Superflex, dans ses œuvres, joue avec cette ambiguïté. Leurs installations « scientifiques » – faux panneaux solaires, machines absurdes – sont autant de parodies de notre foi aveugle dans le progrès technique. Comme si l’art devait, une fois de plus, rappeler à l’humanité que la science sans conscience n’est que ruine de l’âme.

5. Le Mensonge Capitaliste : La Marchandise comme Fétiche (XIXe siècle)

Avec Marx, nous entrons dans l’ère du mensonge le plus pernicieux de tous : le fétichisme de la marchandise. L’argent n’est plus un simple moyen d’échange – il devient une fin en soi, un dieu tout-puissant devant lequel les hommes se prosternent. Le capitalisme, c’est la religion sans Dieu, la transcendance sans l’au-delà. Et comme toute religion, elle exige des sacrifices : ceux des ouvriers exploités, des enfants travaillant dans les mines, des forêts dévastées, des océans empoisonnés.

Superflex, dans ses œuvres, attaque frontalement ce système. Leurs installations « économiques » – faux distributeurs automatiques, slogans publicitaires détournés – sont autant de coups de poing dans la gueule du capitalisme. Mais attention : l’art contemporain, lui-même, est un produit de ce système. Les œuvres de Superflex se vendent à prix d’or dans les galeries. Paradoxe insupportable ? Non, simple vérité : l’art, aujourd’hui, est à la fois le poison et l’antidote. Il dénonce le système tout en en faisant partie. Comme un médecin qui soignerait la maladie tout en en vivant.

6. Le Mensonge Technologique : L’Illusion de la Connexion (XXe – XXIe siècles)

Internet arrive, et avec lui, la promesse d’un monde enfin unifié, transparent, démocratique. Les réseaux sociaux nous connectent les uns aux autres, abattent les frontières, rendent l’information accessible à tous. Magnifique utopie. Sauf que, très vite, cette « connexion » se révèle être une nouvelle forme d’aliénation. Nous sommes plus « connectés » que jamais, mais plus seuls aussi. Nous partageons nos vies en ligne, mais nous ne vivons plus. Nous avons accès à toute la connaissance du monde, mais nous ne savons plus penser.

Superflex, avec leurs néons clignotants et leurs messages cryptés, joue avec cette ambiguïté. Leurs installations ressemblent à des interfaces numériques, mais elles sont faites de matériaux bruts, tangibles. Comme si l’art devait rappeler à l’humanité que le virtuel n’est qu’une illusion, que la vraie vie est ailleurs – dans la boue, dans le sang, dans la merde. Comme si l’art devait être le dernier rempart contre la désincarnation du monde.

7. Le Mensonge Écologique : Le Greenwashing comme Dernier Souffle (XXIe siècle)

Nous y voilà. Le dernier mensonge, le plus désespéré de tous : celui de l’écologie « positive », du développement « durable », de la croissance « verte ». Comme si on pouvait sauver la planète sans remettre en cause le système qui la détruit. Comme si on pouvait concilier capitalisme et survie. Superflex, avec leur « groupe d’alerte », pointent du doigt cette hypocrisie. Leurs installations – faux panneaux solaires, slogans ironiques – sont autant de clins d’œil cyniques à notre impuissance. Nous savons que la maison brûle, mais nous continuons à danser sur le pont du Titanic, en espérant que quelqu’un, quelque part, trouvera une solution.

Mais il n’y a pas de solution. Pas dans le cadre du système actuel. Le capitalisme vert n’est qu’un oxymore, une contradiction dans les termes. Comme le disait Günther Anders, nous sommes « dépassés par nos propres produits ». Nous avons créé un monstre – la machine économique – et maintenant, nous tremblons devant lui, en espérant qu’il nous épargnera. Pathétique.

II. Analyse Sémantique : Le Langage comme Arme et comme Linceul

Superflex, « un groupe d’alerte ». Déjà, l’expression est un chef-d’œuvre de duplicité. « Alerte » – le mot sent la panique, l’urgence, le danger. Mais « groupe » – ah, « groupe » ! Comme si ces artistes n’étaient qu’une bande de joyeux drilles, un collectif parmi d’autres, une bande de copains qui s’amusent à secouer le cocotier. Rien de plus faux. Superflex, c’est l’art comme dernier recours, comme cri dans le désert, comme bouteille à la mer lancée par des naufragés qui savent qu’il n’y aura pas de sauvetage.

Leur langage est un mélange de slogans publicitaires et de jargon scientifique, de poésie et de cynisme. Leurs néons clignotent comme des enseignes de fast-food, mais leurs messages sont des coups de couteau. « Power To The People » – mais quel pouvoir ? « Free Beer » – mais quelle liberté ? Leurs œuvres jouent avec les codes de la communication de masse pour mieux les subvertir. Comme si l’art devait parler la langue du système pour mieux le poignarder dans le dos.

Mais attention : ce langage est aussi un piège. En utilisant les codes de la publicité, Superflex risque de se faire récupérer par le système qu’ils dénoncent. Leurs œuvres, une fois exposées dans les galeries, deviennent des produits comme les autres. Leur « alerte » se transforme en simple performance, en spectacle. Comme si l’art contemporain était condamné à n’être qu’un miroir tendu à une société qui ne veut pas se voir.

III. Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste : L’Art comme Dernier Refuge

Face à l’effondrement, que faire ? Se soumettre ? Se révolter ? Superflex choisit une troisième voie : la résistance par l’absurde. Leurs installations ne proposent pas de solutions – elles exposent le problème dans toute son horreur, dans toute sa nudité. Comme si l’art devait être un miroir tendu à l’humanité, un miroir qui ne mentirait pas, qui ne flatterait pas, qui montrerait les choses telles qu’elles sont : laides, cruelles, désespérées.

Mais cette radicalité n’est pas nihiliste. Au contraire : en refusant les illusions, en acceptant la vérité de notre condition, Superflex ouvre une porte. Une porte étroite, certes, mais une porte quand même. Leur art est un appel à la lucidité, à la résistance, à l’humanité. Pas l’humanité des grands discours, des déclarations solennelles, des promesses creuses – non, l’humanité des petits gestes, des actes de rébellion minuscules, des refus silencieux.

Comme le disait Camus, « la révolte est le refus d’être traité en objet et d’être réduit à la simple histoire ». Superflex, dans leurs œuvres, incarnent cette révolte. Ils refusent d’être des objets du système, des rouages de la machine. Ils choisissent d’être des grains de sable, des empêcheurs de tourner en rond. Leur art est un acte de résistance, un dernier sursaut avant la nuit.

Mais attention : cette résistance est fragile. Elle peut se transformer en simple posture, en spectacle, en produit de consommation. Comme si l’art contemporain était condamné à être à la fois le poison et l’antidote, la maladie et le remède. Comme si l’humanité, une fois de plus, devait se contenter de miettes de rébellion, de simulacres de liberté.

— Oh ! la sale gueule de l’homme quand il croit
Qu’il va sauver le monde avec des néons !
Superflex, vos machines à rêves pourris
Clignotent comme des phares dans la nuit des cons.

— Vous criez « Alerte ! » mais qui vous entend ?
Les murs sont sourds, les riches sont blindés,
Et la planète, cette vieille pute à bout,
Se fait sauter par des actionnaires pressés.

— Vos faux panneaux solaires, vos slogans pourris,


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