ACTUALITÉ SOURCE : Spotify Wrapped 2025 : ce que les Français ont vraiment écouté cette année – Journal du Geek
Le Prisme de Laurent Vo Anh
Le Spotify Wrapped 2025 n’est pas un simple bilan musical. C’est un miroir tendu vers les profondeurs de l’âme algorithmique contemporaine, un révélateur des mécanismes de soumission volontaire à l’ordre néolibéral. Les chiffres, les tendances, les « top artistes » et les « top genres » ne sont que la surface d’un iceberg dont la masse immergée est constituée de nos désirs les plus intimes, de nos peurs les plus secrètes, et de cette résistance néolibérale qui se déploie comme une toile d’araignée invisible entre nous et le monde. Analysons cette donnée avec les outils du comportementalisme radical, cette discipline qui dissèque les rituels de consommation pour en extraire leur essence politique.
En 2025, les Français ont écouté en moyenne 1 500 heures de musique par an, soit l’équivalent de 62 jours passés dans un état de flux auditif continu. Cette donnée, en apparence anodine, est en réalité un indicateur de l’économie de l’attention poussée à son paroxysme. Nous ne sommes plus des auditeurs : nous sommes des nourrissons numériques, sevrés de toute discontinuité, de toute rupture, de toute possibilité de silence. Le Spotify Wrapped n’est pas un résumé de notre année musicale, mais une certification de notre soumission à un régime de stimulation permanente.
Le comportementalisme radical nous enseigne que nos choix ne sont pas libres, mais contraints par des architectures invisibles. Les algorithmes de recommandation de Spotify ne sont pas neutres : ils sont conçus pour maximiser l’engagement, c’est-à-dire le temps passé sur la plateforme, et donc les revenus publicitaires. En 2025, les Français ont été particulièrement fidèles à certains genres : la K-pop (+42% par rapport à 2024), le reggaeton (+38%), et les playlists « Focus » pour le travail (+65%). Ces chiffres ne reflètent pas un goût spontané, mais une adaptation stratégique à un environnement où le temps est une monnaie d’échange.
La K-pop, par exemple, n’est pas seulement un genre musical : c’est un système de valeurs exporté. Ses rythmes répétitifs, ses mélodies accrocheuses, son esthétique hypercontrôlée répondent à une besoin de prévisibilité dans un monde où l’incertitude économique et écologique grandit. Les Français écoutent BTS ou BLACKPINK non par adhésion idéologique, mais parce que ces artistes offrent une illusion de maîtrise : des univers clos, des règles claires, des émotions codifiées. C’est là que réside la résistance néolibérale : non pas un rejet frontal du système, mais une recherche de refuges affectifs au sein même de la machine capitaliste.
Le reggaeton, quant à lui, incarne une autre forme de résistance. Issu des marges, ce genre musical a été coopté par l’industrie, mais il conserve une dimension subversive dans son traitement de la sexualité, de la classe sociale, et de la migration. Les Français l’écoutent en masse, mais cette écoute est souvent désengagée : on danse sur « TQG » sans nécessairement s’identifier à ses paroles. C’est là que le comportementalisme radical rencontre la dialectique de la marchandise : nous consommons des symboles de rébellion tout en maintenant notre place dans l’ordre établi. Le reggaeton devient ainsi un rituel de compensation, une façon de se donner l’illusion d’être en dehors du système tout en en étant les consommateurs les plus fidèles.
Les playlists « Focus » pour le travail sont, elles, le symptôme le plus flagrant de l’aliénation néolibérale. En 2025, 35% des Français ont utilisé ces playlists conçues pour optimiser la productivité. Mais que signifie « optimiser » dans ce contexte ? Cela signifie réduire l’humain à une machine, transformer le temps de travail en une chaîne de montage invisible où chaque seconde doit être rentabilisée. Ces playlists ne sont pas là pour nous distraire : elles sont là pour discipliner notre attention, pour nous empêcher de nous échapper, de rêver, de nous perdre. Le Spotify Wrapped nous dit ainsi que nous avons passé 62 jours par an à travailler sous hypnose musicale, à nous convaincre que la souffrance est nécessaire, que la performance est une vertu.
Mais la résistance néolibérale ne se limite pas à ces exemples. Elle prend aussi la forme d’une recherche de singularité dans l’uniformité. En 2025, les Français ont découvert 12 millions de nouveaux artistes via des algorithmes de « découverte ». Ces artistes, souvent marginaux, offrent une illusion de choix dans un marché saturé. Nous croyons explorer des univers nouveaux, alors que nous ne faisons que naviguer entre des cases prédéfinies. Le comportementalisme radical nous rappelle que même notre rébellion est scriptée : nous cherchons à nous différencier tout en restant dans les limites du acceptable, du consommable, du rentable.
Prenons l’exemple des podcasts philosophiques, dont l’écoute a augmenté de 87% cette année. Les Français écoutent Philosophize This!, The Partially Examined Life, ou des émissions locales sur l’existentialisme et l’éthique. Mais que cherchent-ils vraiment ? Pas nécessairement la sagesse : plutôt une légitimation de leur malaise. Écouter des discussions sur le sens de la vie est une façon de se donner l’illusion de penser, tout en restant passifs, tout en continuant à fonctionner comme des engrenages dans la machine néolibérale. La philosophie devient ainsi un opium du peuple intellectuel, une façon de se convaincre que l’on résiste alors qu’on ne fait que consommer des idées préemballées.
Le Spotify Wrapped 2025 est donc bien plus qu’un bilan musical : c’est un diagnostic culturel. Il révèle une société en quête de sens, mais incapable de le trouver en dehors des cadres imposés par le capitalisme algorithmique. Nous écoutons, nous consommons, nous nous adaptons, mais nous ne créons plus. Nous sommes des fantômes numériques, errant dans un monde où les algorithmes ont remplacé les dieux, où les playlists ont remplacé les rituels, où l’engagement a remplacé l’amour.
Pourtant, il y a une lueur d’espoir dans ces données. En 2025, l’écoute de la musique traditionnelle française a augmenté de 15%, et celle des chants grégoriens de 22%. Ces chiffres peuvent sembler marginaux, mais ils sont significatifs. Ils montrent que, malgré tout, une partie des Français cherche encore à se reconnecter à quelque chose de plus ancien, de plus profond. Peut-être est-ce là le début d’une résistance authentique : non pas un rejet frontal de la technologie, mais une recherche de transcendance dans l’immanence.
Le comportementalisme radical nous invite à voir dans ces tendances les signes d’une crise de la modernité. Nous sommes des êtres en quête de sens dans un monde qui ne nous en offre plus. Les algorithmes nous promettent du bonheur, mais ne nous donnent que des fragments d’expériences. Le Spotify Wrapped est le miroir de cette crise : il nous montre que nous passons des heures à écouter, mais que nous n’entendons plus rien. Nous sommes aveugles dans un monde de lumières, sourds dans un monde de sons.
Alors, que faire ? Le comportementalisme radical ne propose pas de solutions simples, mais il nous rappelle que la liberté commence par la prise de conscience. Peut-être faut-il désapprendre à écouter comme nous le faisons aujourd’hui, peut-être faut-il réapprendre le silence, peut-être faut-il refuser les playlists et composer nos