ACTUALITÉ SOURCE : Sooner, nouvelle plateforme de streaming, veut séduire les fans de ciné indépendant et de séries exigeantes – Télérama
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Sooner… Ce nom même est une insulte à l’intelligence, un mot-valise qui pue l’optimisme de start-up et la novlangue managériale. « Sooner », comme si l’urgence était une vertu, comme si la précipitation était compatible avec l’exigence artistique. On nous vend une plateforme pour « fans de ciné indépendant et de séries exigeantes », mais c’est une escroquerie sémantique, une opération de marketing qui flatte l’ego des consommateurs en leur faisant croire qu’ils sont des résistants alors qu’ils ne sont que des otages consentants d’un système qui les méprise.
Commençons par le cinéma indépendant. Qu’est-ce que cela signifie encore, dans un monde où l’indépendance est une catégorie commerciale, un label apposé sur des produits formatés pour plaire à une niche de consommateurs en quête de distinction ? Le cinéma indépendant, autrefois synonyme de liberté créatrice, de risques esthétiques, de subversion, est aujourd’hui un genre comme un autre, avec ses codes, ses festivals, ses subventions et ses stars bankables. Les plateformes comme Sooner ne défendent pas l’indépendance, elles la transforment en contenu, en produit de niche pour bobos en mal d’authenticité. Elles ne sauvent pas le cinéma, elles l’achèvent en le réduisant à une expérience de consommation individualisée, solitaire, désincarnée.
Et que dire de ces « séries exigeantes » ? L’exigence, aujourd’hui, est une monnaie d’échange, un argument de vente. Les séries sont devenues le nouvel opium des intellectuels, ces ersatz de romans-feuilletons pour gens pressés qui n’ont plus le temps de lire mais qui veulent se donner l’illusion de penser. Une série exigeante, c’est une série qui cite des philosophes, qui joue avec les temporalités, qui se permet quelques audaces formelles – mais toujours dans les limites du supportable, toujours dans le cadre rassurant d’un récit qui finit par se résoudre, d’une esthétique qui ne dérange pas trop. Sooner ne propose pas de l’exigence, elle propose du confort intellectuel, une forme de snobisme accessible, une façon de se sentir cultivé sans avoir à affronter la complexité du monde réel.
Derrière cette opération se cache une logique implacable : celle de la marchandisation totale de la culture. Le streaming n’est pas un outil de démocratisation, c’est un outil de contrôle. Il transforme l’art en flux, en données, en algorithmes. Il réduit le spectateur à un profil, à un ensemble de préférences, à une série de clics. Sooner, comme Netflix, comme Amazon Prime, comme Disney+, ne cherche pas à élever le public, il cherche à le fidéliser, à le rendre dépendant, à le maintenir dans un état de consommation passive. Le cinéma indépendant et les séries exigeantes ne sont que des produits d’appel, des leurres pour attirer une clientèle qui se croit rebelle alors qu’elle est parfaitement intégrée au système.
Et puis, il y a cette illusion de choix. Sooner promet un catalogue varié, une alternative aux géants du streaming. Mais c’est une fausse alternative, une illusion de diversité. Les plateformes se multiplient, mais le modèle reste le même : un abonnement, un écran, une solitude. Le cinéma, autrefois expérience collective, rituel social, est devenu une activité solitaire, une distraction entre deux notifications. Sooner ne change rien à cela, elle ne fait que reproduire le schéma dominant, en le parant des atours de la résistance.
Parlons aussi de l’économie de l’attention. Sooner, comme les autres, joue sur notre incapacité à nous concentrer, sur notre addiction aux stimuli. Les séries sont conçues pour être binge-watchées, les films sont découpés en épisodes pour mieux nous tenir en haleine. L’exigence, ici, est une exigence de temps, de disponibilité mentale. Mais cette exigence est perverse, car elle ne vise pas à nous faire réfléchir, à nous faire grandir, mais à nous maintenir dans un état de dépendance. Sooner ne veut pas des spectateurs critiques, elle veut des consommateurs fidèles, des zombies du streaming qui paient leur abonnement mois après mois sans se poser de questions.
Et que dire de l’impact sur les créateurs ? Les plateformes comme Sooner se présentent comme des alliées des artistes, des défenseurs de la création. Mais en réalité, elles imposent leurs règles, leurs formats, leurs budgets. Les cinéastes indépendants sont sommés de s’adapter, de produire du contenu compatible avec les algorithmes, de plaire à une audience toujours plus volatile. L’exigence artistique est sacrifiée sur l’autel de la rentabilité. Sooner ne défend pas les créateurs, elle les instrumentalise, elle les transforme en fournisseurs de contenu pour une machine qui les dépasse.
Enfin, il y a cette question fondamentale : que reste-t-il de l’art quand il est réduit à un service, à un produit de consommation ? Le cinéma, la série, ne sont pas des marchandises comme les autres. Ils sont des formes de résistance, des espaces de liberté, des miroirs tendus à la société. Mais quand ils deviennent des produits de niche pour plateformes de streaming, ils perdent leur pouvoir subversif. Sooner ne propose pas une alternative, elle participe à la normalisation de la culture, à sa réduction à un simple divertissement.
Alors oui, Sooner séduit les fans de cinéma indépendant et de séries exigeantes. Mais c’est une séduction perverse, une façon de les enfermer dans une bulle confortable, de les convaincre qu’ils résistent alors qu’ils ne font que consommer. Sooner n’est pas une solution, c’est un symptôme. Le symptôme d’une culture en voie de disparition, d’un art réduit à l’état de produit, d’une société qui a renoncé à l’exigence au profit du confort.
Analogie finale : Le Dernier Cinéphile
Je suis le dernier cinéphile,
Celui qui se souvient des salles obscures,
Des projecteurs qui crépitent,
Des rires et des larmes partagés.
Je suis le dernier à résister,
À refuser l’écran froid,
Le flux continu,
La solitude algorithmique.
Sooner m’appelle,
Me promet l’indépendance,
L’exigence,
La rébellion.
Mais je sais que c’est un piège,
Une illusion,
Un miroir aux alouettes.
Je suis le dernier cinéphile,
Et je préfère encore
Le silence des salles vides
À la cacophonie des plateformes.