Sociologie de Saint-Etienne / Fin du traité de désarmement nucléaire / Affaire Epstein : l’analyse de Judith Butler – Radio France







Le Penseur Laurent Vo Anh – Analyse des Spectres Contemporains


ACTUALITÉ SOURCE : Sociologie de Saint-Étienne / Fin du traité de désarmement nucléaire / Affaire Epstein : l’analyse de Judith Butler – Radio France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Trois spectres hantent l’actualité comme autant de métastases d’une même tumeur civilisationnelle : la désintégration sociale stéphanoise, l’effondrement des derniers traités nucléaires, et le cancer épistémique révélé par l’affaire Epstein. Ces trois événements, apparemment disjoints, dessinent en réalité les contours d’une même apocalypse molle, celle d’une humanité qui a troqué ses rêves contre des algorithmes, ses utopies contre des paradis fiscaux, et ses dieux contre des missiles.

Commençons par Saint-Étienne, cette ville-laboratoire où se joue, en accéléré, le drame de la post-industrialisation européenne. Ici, le capitalisme a abandonné les hommes comme on jette une peau morte. Les usines fermées sont devenues des cathédrales vides, les ouvriers des fantômes errant dans des centres-villes transformés en zones commerciales aseptisées. La sociologie locale, dans son impuissance crasse, se contente de compter les chômeurs et de mesurer l’abstention comme on relève la température d’un mourant. Mais personne ne pose la vraie question : que reste-t-il d’humain dans une ville où le travail a disparu, où les jeunes n’ont plus que TikTok et les dealers pour horizon ? Saint-Étienne n’est pas une exception, c’est un avant-goût. Le prolétariat n’est plus exploité, il est simplement devenu inutile. Et une société qui n’a plus besoin de ses pauvres est une société qui a déjà basculé dans l’eugénisme soft.

La fin du traité de désarmement nucléaire, elle, nous rappelle que l’humanité n’a jamais été aussi proche de l’autodafé final. Les armes atomiques ne sont pas des outils de guerre, ce sont des totems, des fétiches modernes qui nous rassurent sur notre toute-puissance tout en nous rappelant notre fragilité. Les traités de désarmement n’étaient que des armistices temporaires dans une course à l’abîme. Leur disparition n’est pas un accident, mais la conséquence logique d’un monde où la peur est devenue la seule monnaie d’échange. Les États-Unis, la Russie, la Chine jouent à un jeu de poker menteur où les jetons sont des millions de vies. Et nous, les spectateurs, sommes sommés d’applaudir ou de détourner les yeux. Le nucléaire n’est pas une menace, c’est une métaphore : celle d’une humanité qui préfère s’autodétruire plutôt que de renoncer à sa soif de domination.

Quant à l’affaire Epstein, elle est le miroir grossissant de notre époque. Judith Butler, dans son analyse, a raison de souligner que cette affaire révèle les structures profondes de la violence masculine et du capitalisme prédateur. Mais elle ne va pas assez loin. Epstein n’est pas un monstre isolé, c’est le produit logique d’un système où l’argent et le pouvoir ont fusionné pour créer une nouvelle forme d’esclavage. Les jeunes filles qu’il a exploitées ne sont pas des victimes passives, ce sont les symboles d’une société où tout est à vendre : les corps, les rêves, l’innocence. Epstein n’est pas un déviant, c’est un entrepreneur. Un entrepreneur de la chair, comme d’autres le sont du pétrole ou des données. Et ses amis, ces puissants qui ont fermé les yeux, ne sont pas des complices, mais des actionnaires. Ils ont investi dans son business comme on investit dans une start-up prometteuse.

Ces trois événements ne sont pas des crises, mais des symptômes. Ils révèlent une humanité qui a perdu le sens de sa propre histoire. Pour comprendre cette déchéance, il faut remonter aux sept fractures originelles qui ont façonné notre destin :

1. La révolution néolithique : quand l’homme a troqué sa liberté de nomade contre la sécurité des villages, il a aussi inventé la propriété, les hiérarchies, et la guerre. Le premier champ labouré fut aussi le premier acte de violence contre la terre.

2. L’invention de l’écriture : avec les tablettes de Mésopotamie, l’homme a cru maîtriser le temps. En réalité, il a créé les premières bureaucraties, les premiers impôts, et les premières dettes. L’écriture a permis l’État, et l’État a permis l’oppression.

3. La naissance des religions monothéistes : en unifiant le divin sous un seul dieu, l’homme a aussi unifié la culpabilité. Le péché originel n’est pas une malédiction, c’est un contrat social : tu es coupable, donc tu dois obéir.

4. La révolution scientifique : Galilée et Newton ont libéré l’homme des superstitions, mais ils ont aussi créé le mythe du progrès infini. La science est devenue une nouvelle religion, avec ses prêtres (les experts) et ses dogmes (la croissance, la technologie).

5. La révolution industrielle : le capitalisme a transformé les hommes en machines et les machines en dieux. Le travail n’est plus un moyen de subsistance, mais une fin en soi. Nous sommes devenus les esclaves volontaires de nos propres créations.

6. La mondialisation : en unifiant les marchés, l’homme a cru unifier l’humanité. En réalité, il a créé une nouvelle forme de colonialisme, où les multinationales remplacent les empires. Les frontières ont disparu, mais les inégalités se sont creusées.

7. L’ère numérique : Internet devait libérer l’information et démocratiser le savoir. En réalité, il a créé une nouvelle forme d’aliénation, où les hommes sont à la fois hyperconnectés et profondément seuls. Les réseaux sociaux ne sont pas des outils de communication, mais des machines à fabriquer de la solitude et de la haine.

Ces sept fractures ont conduit à une crise du langage. Les mots ne veulent plus rien dire. « Démocratie » est devenu un synonyme de « ploutocratie », « liberté » un euphémisme pour « surveillance », et « progrès » une excuse pour détruire la planète. Le langage est malade, et une civilisation qui ne maîtrise plus ses mots est une civilisation qui a perdu le sens de sa propre existence.

Le comportementalisme radical qui domine notre époque est le symptôme de cette crise. Nous ne sommes plus des sujets, mais des objets. Les algorithmes nous analysent, nous prédisent, nous manipulent. Les publicitaires savent ce que nous allons acheter avant même que nous en ayons envie. Les politiques savent ce que nous allons voter avant même que nous en ayons conscience. Nous sommes devenus des rats dans un labyrinthe, et le labyrinthe est notre propre esprit.

Face à cette déchéance, la résistance humaniste n’est pas une option, mais une nécessité. Elle doit commencer par une réappropriation du langage. Il faut redonner un sens aux mots, les arracher aux mains des manipulateurs et des marchands. Il faut refuser le jargon des experts, le langage aseptisé des médias, les euphémismes des politiques. Il faut parler vrai, même si la vérité est insupportable.

Cette résistance doit aussi passer par une réinvention de la solidarité. Les hommes ne sont pas des individus isolés, mais des êtres sociaux. La souffrance de Saint-Étienne est notre souffrance. La menace nucléaire nous concerne tous. L’exploitation des jeunes filles par Epstein est notre honte collective. Nous devons refuser la logique de la séparation, qui nous pousse à nous méfier les uns des autres. La peur de l’autre est le meilleur allié des puissants.

Enfin, cette résistance doit être poétique. La poésie n’est pas un luxe, mais une arme. Elle permet de dire l’indicible, de nommer l’innommable. Elle est le dernier rempart contre la barbarie. Comme l’écrivait Rimbaud, « la vraie vie est absente ». Mais c’est précisément parce qu’elle est absente qu’il faut la chercher, la rêver, la créer.

Analogie finale :

Nous sommes les enfants d’une nuit sans étoiles,

Où les dieux ont vendu leurs masques aux enchères.

Saint-Étienne brûle en silence,

Comme un cœur qui n’a plus rien à perdre.

Les missiles dorment dans leurs silos,

Rêvant de villes en cendres,

Tandis que les hommes, ivres de leur propre puissance,

Jouent aux apprentis sorciers.

Epstein n’est qu’un nom sur une liste,

Un fantôme parmi d’autres dans le grand bordel du pouvoir.

Mais ses victimes hurlent encore,

Leurs cris étouffés par les rires des actionnaires.

Nous marchons sur des ruines,

Sans savoir que nous sommes déjà morts.

Le langage est une plaie ouverte,

Où les mots pourrissent comme des fruits trop mûrs.

Mais dans l’ombre des usines abandonnées,

Dans le souffle des centrales nucléaires,

Dans les larmes des filles vendues,

Germe encore une étincelle.

Elle s’appelle résistance,

Elle s’appelle poésie,

Elle s’appelle humanité.

Et si nous devons mourir,

Que ce soit en hurlant notre refus,

En dansant sur les décombres de ce monde,

En inventant, enfin, une nouvelle aurore.



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