ACTUALITÉ SOURCE : Sébastien Lecornu à « Sud Ouest » : « je ne suis pas candidat à l’élection présidentielle » – Sud Ouest
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la danse macabre des ambitions politiques, ce grand bal des ombres où chacun vient, masque de sincérité collé sur le visage, déclarer avec une solennité de croque-mort en chef qu’il ne brigue point le pouvoir suprême. Sébastien Lecornu, ministre des Armées, donc grand ordonnateur des machines à tuer et à mutiler, nous offre ce matin une déclaration d’une banalité si consternante qu’elle en devient presque poétique. « Je ne suis pas candidat à l’élection présidentielle. » Bien sûr, cher ministre, bien sûr. Comme si la politique n’était qu’un vaste théâtre d’ombres chinoises où les mots n’ont de sens que celui qu’on leur refuse, où les déclarations sont des leurres jetés aux masses crédules, et où l’ascension vers le pouvoir ressemble à ces escaliers d’Escher qui montent et descendent sans jamais mener nulle part, sinon vers l’abîme de la servitude volontaire.
Observons, si vous le voulez bien, ce phénomène avec la rigueur d’un entomologiste disséquant un insecte particulièrement répugnant. Lecornu, homme de pouvoir, donc homme de l’entre-deux, de l’ambiguïté calculée, de la parole qui se dérobe comme une couleuvre sous la roche. Sa déclaration n’est pas une renonciation, mais une stratégie, une feinte, un pas de côté dans cette valse des ambitions où chacun attend son tour, comme dans ces antichambres de la mort lente qu’étaient les cours royales d’Ancien Régime. « Je ne suis pas candidat » : la phrase est un leurre, une négation qui appelle sa propre confirmation, une façon de dire « pas encore », ou pire, « pas ici, pas maintenant, mais ailleurs, sous une autre forme, avec d’autres mots, d’autres masques ». La politique moderne, cette grande foire aux vanités néolibérales, a ceci de particulier qu’elle transforme les hommes en pantins dont les fils sont tirés par des algorithmes, des sondages, et ces mystérieux « réseaux » qui ne sont que l’avatar contemporain des vieilles coteries d’antan, celles qui faisaient et défaisaient les rois dans l’ombre des palais.
Et que dire de cette posture, si typique de notre époque, où l’homme politique se drape dans une fausse humilité, comme un cardinal en robe de bure ? « Je ne suis pas candidat » : la phrase sonne comme un aveu de modestie, mais elle est en réalité un calcul cynique, une façon de se rendre désirable en se faisant rare. C’est le vieux stratagème du séducteur qui feint l’indifférence pour mieux attirer l’objet de son désir. Lecornu, en bon disciple de Machiavel, sait que le pouvoir se conquiert moins par l’affirmation que par la réticence, moins par la déclaration que par le silence. « Le pouvoir est comme l’amour », écrivait Elias Canetti, « il se donne à ceux qui savent le refuser ». Et nos politiques modernes, ces nouveaux courtisans d’un roi invisible nommé « Marché », ont bien retenu la leçon. Ils jouent la comédie de la modestie pour mieux masquer leur soif inextinguible de domination.
Mais au-delà de cette comédie humaine, il y a quelque chose de bien plus sinistre dans cette déclaration. Lecornu est ministre des Armées, rappelons-le. Il est donc l’homme qui supervise la machine de guerre française, cette formidable entreprise de destruction qui, sous couvert de « défense nationale », sert en réalité les intérêts d’un complexe militaro-industriel dont les ramifications s’étendent bien au-delà de nos frontières. Quand un tel homme déclare qu’il ne brigue pas le pouvoir suprême, c’est moins une renonciation qu’un aveu : celui de la militarisation croissante de notre société, où le pouvoir politique se confond de plus en plus avec le pouvoir militaire, où la guerre n’est plus l’ultime recours, mais la norme, le fondement même de l’ordre social. « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », disait Clausewitz. Aujourd’hui, la politique est la continuation de la guerre par les mêmes moyens, simplement relookés en discours humanistes, en « interventions extérieures », en « opérations de maintien de la paix ». Lecornu, en bon soldat du système, incarne cette fusion entre le politique et le militaire, cette normalisation de la violence d’État qui est le propre de toutes les dictatures, qu’elles soient molles ou dures.
Et c’est là que réside le véritable scandale de cette déclaration anodine en apparence. En refusant ostensiblement de se présenter à l’élection présidentielle, Lecornu nous rappelle que le pouvoir, en France comme ailleurs, ne se conquiert plus par les urnes, mais par d’autres voies, plus obscures, plus insidieuses. Les urnes ne sont qu’un décor, une façade démocratique derrière laquelle se jouent les véritables luttes d’influence. « La démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres », disait Churchill. Aujourd’hui, on pourrait dire que la démocratie est le meilleur des systèmes pour masquer la dictature des marchés, des lobbies, et de ces hommes en costume-cravate qui tirent les ficelles dans l’ombre. Lecornu, en bon produit de ce système, sait que le pouvoir ne se prend pas, il se reçoit, comme une grâce, comme une investiture venue d’en haut. Sa déclaration n’est donc pas un renoncement, mais une soumission : celle de l’homme politique aux véritables maîtres du jeu, ceux qui décident en coulisses, dans ces conseils d’administration, ces think tanks, ces clubs fermés où l’on parle moins de démocratie que de dividendes.
Mais il y a plus encore. Cette déclaration est le symptôme d’une maladie plus profonde, celle de l’abaissement généralisé, de cette « servitude volontaire » dont parlait La Boétie, et qui est devenue la norme dans nos sociétés néolibérales. Les hommes politiques ne sont plus des guides, des visionnaires, mais des gestionnaires, des comptables de la misère, des techniciens de la soumission. Lecornu, en refusant de se présenter, nous dit en réalité : « Je ne suis qu’un rouage, un exécutant, un homme sans ambition personnelle, un serviteur zélé du système. » Et c’est cela, le plus terrifiant : cette normalisation de la médiocrité, cette acceptation résignée du fait que le pouvoir n’est plus l’affaire des grands hommes, mais des petits, des prudents, des sans-aspérités, de ceux qui savent se fondre dans le décor pour mieux le contrôler. « Le monde appartient aux tièdes », écrivait Nietzsche. Aujourd’hui, il appartient aux Lecornu, à ces hommes sans relief, sans passion, sans autre ambition que celle de durer, de survivre dans ce grand marigot politique où l’on avance en rampant, en évitant soigneusement les éclaboussures de sang et de boue.
Et que dire de cette France qui se complaît dans cette médiocrité, qui acclame ces hommes sans envergure, ces technocrates en costume trois-pièces, ces héritiers d’un système qui a tué l’idée même de grandeur ? Nous vivons une époque où l’on préfère les gestionnaires aux visionnaires, les comptables aux poètes, les Lecornu aux De Gaulle. « La France est une monarchie absolue tempérée par des chansons », disait Chamfort. Aujourd’hui, elle est une technocratie absolue tempérée par des tweets, une oligarchie molle où le pouvoir se dilue dans l’anonymat des algorithmes et des sondages. Lecornu, en refusant de se présenter, nous rappelle que la politique n’est plus l’affaire des grands desseins, mais des petites combines, des arrangements entre amis, des renoncements calculés. Il incarne cette France qui a perdu le goût du risque, qui préfère la sécurité des petites ambitions à l’audace des grands projets, qui se complaît dans son propre abaissement, comme un homme qui choisirait de mourir à petit feu plutôt que de se battre pour vivre.
Mais il y a une lueur d’espoir, une résistance possible à cette déchéance programmée. Cette résistance, elle ne viendra pas des Lecornu, bien sûr, mais de ceux qui refusent de jouer le jeu, de ceux qui, comme le disait Camus, « préfèrent la justice sans la victoire à la victoire sans la justice ». Elle viendra de ces hommes et de ces femmes qui, face à l’abaissement généralisé, choisissent de se tenir debout, de dire non, de refuser la soumission. « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent », écrivait Albert Camus. Et c’est cela, la seule réponse possible à la déclaration de Lecornu : ne pas se contenter de refuser le pouvoir, mais refuser aussi le système qui le produit, ce système qui transforme les hommes en pantins, les idées en slogans, et la politique en une vaste entreprise de démolition de l’esprit critique.
Car au fond, la déclaration de Lecornu n’est qu’un symptôme. Le vrai mal, c’est cette société qui accepte, qui applaudit, qui se complaît dans sa propre servitude. « Les hommes naissent libres et partout ils sont dans les fers », disait Rousseau. Aujourd’hui, ils naissent dans les fers et partout ils les baisent, ces fers, ils les polissent, ils les parent de fleurs, ils en font des bijoux, des symboles de leur propre soumission. Lecornu, en refusant de se présenter, nous rappelle que le pouvoir n’est plus une conquête, mais une capitulation. Et c’est cela, le vrai scandale : non pas qu’un homme renonce à briguer le pouvoir, mais qu’il le fasse au nom d’un système qui a déjà renoncé à tout, même à l’idée de grandeur.
Analogie finale : Imaginez un instant que la politique soit une grande forêt, sombre et impénétrable, où chaque arbre est un homme, et chaque branche une ambition. Les arbres les plus hauts, ceux qui percent la canopée et voient au loin, sont les visionnaires, les fous, les poètes, ceux qui osent défier les lois de la gravité et tendre vers le ciel. Mais ces arbres-là sont rares, et la forêt préfère les buissons, les taillis, ces plantes basses qui rampent à l’ombre des grands troncs, qui se contentent de peu, qui ne cherchent pas la lumière, mais seulement à survivre, à durer, à ne pas se faire remarquer. Lecornu est l’un de ces buissons. Il ne cherche pas à grandir, à s’élever, à défier le ciel. Il se contente de pousser là où on lui dit de pousser, de fleurir quand on lui dit de fleurir, de se taire quand on lui dit de se taire. Et la forêt, dans sa grande sagesse, récompense ces buissons, ces hommes sans ambition, ces gestionnaires de la médiocrité. Elle les arrose, les protège, les fait prospérer, tandis que les grands arbres, ceux qui osent défier les lois de la forêt, sont abattus, coupés, réduits en cendres. Car la forêt n’aime pas ceux qui la dépassent. Elle préfère les buissons, les taillis, ces hommes qui savent rester à leur place, qui ne cherchent pas à changer l’ordre des choses, mais seulement à le perpétuer. Et c’est ainsi que la forêt se meurt, lentement, étouffée par sa propre médiocrité, tandis que les buissons, les Lecornu, continuent de prospérer, indifférents au ciel qui s’assombrit, aux tempêtes qui approchent, à la fin qui vient. Car la forêt, voyez-vous, est comme la politique : elle ne meurt pas d’un coup, mais à petit feu, étouffée par ceux-là mêmes qui prétendent la servir.