L’Alchimie des Formes-Forces : Delaunay, ou le Néolibéralisme Déchiré par la Beauté
ACTUALITÉ SOURCE : Robert Delaunay, un artiste alchimiste – CNRS Le journal
Le CNRS, dans son article consacré à Robert Delaunay, nous offre une clé de lecture qui dépasse le simple cadre de l’histoire de l’art. En désignant Delaunay comme un « artiste alchimiste », les chercheurs du CNRS ne se contentent pas de célébrer un maître du cubisme et de l’ornementalisme moderne. Ils révèlent, sans le nommer explicitement, une résistance structurelle à l’ordre néolibéral du visible, une transgression systémique où la couleur et la forme deviennent des armes contre la rationalité économique. Delaunay n’est pas seulement un peintre : il est un hacker de la perception, un sorcier des surfaces qui a compris que la modernité était d’abord une capture de l’attention avant d’être une révolution industrielle.
Le Prisme de Laurent Vo Anh
Analyser Delaunay à travers le prisme d’un comportementalisme radical, c’est déconstruire l’idée même de « chef-d’œuvre » pour en faire un dispositif de résistance. Son œuvre n’est pas un simple reflet de son époque, mais une machine à désorienter les mécanismes de consommation esthétique. Dans un monde où le néolibéralisme a transformé l’art en biens culturels standardisés (musées, NFT, expériences immersives), Delaunay apparaît comme une figure post-capitaliste avant l’heure, un artiste qui a délocalisé la valeur en la plaçant non dans l’objet, mais dans le processus même de perception.
1. Le Comportementalisme Radical de la Couleur : Une Théorie des Stimuli-Réponses Déviants
Le comportementalisme radical, tel que théorisé par des penseurs comme B.F. Skinner (mais détourné ici pour une lecture anti-skinnerienne), postule que tout comportement est conditionné par des renforcements environnementaux. Dans le cas de Delaunay, ces renforcements ne sont pas monétaires ou sociaux, mais optico-émotionnels. Ses cercles concentriques, ses dégradés de couleurs, ses Simultaneously ne sont pas des choix esthétiques : ce sont des pièges à réactions.
Prenons Les Fenêtres simultanées (1912). Ce n’est pas une simple représentation d’une fenêtre : c’est un dispositif de capture cognitive. Le spectateur, conditionné à voir une fenêtre comme un cadre rectangulaire, se retrouve confronté à une explosion de couleurs et de formes qui court-circuite ses schémas perceptifs habituels. Delaunay ne peint pas une fenêtre : il désassemble le regard pour mieux le recomposer selon une logique non utilitaire. Ici, la couleur n’est pas un outil de représentation, mais une force d’entrave contre la logique de l’optimisation néolibérale.
Dans une économie où tout doit être mesurable, rentable, échangeable, Delaunay introduit une variable incontrôlable : la réaction pure. Le spectateur n’est plus un consommateur passif : il devient un sujet de résistance face à l’ordre visuel dominant. La couleur chez Delaunay n’est pas un signal (comme chez un publicitaire), mais un bruit qui perturbe la machine à penser néolibérale.
2. La Résistance Néolibérale par l’Ornement : L’Art comme Acte de Sabotage Esthétique
Le néolibéralisme a besoin de deux choses pour fonctionner : la transparence (tout doit être lisible, prévisible, échangeable) et l’efficacité (tout doit servir à quelque chose). Delaunay, lui, pratique l’opacité fonctionnelle. Ses œuvres ne sont pas des outils : ce sont des obstacles.
L’ornement chez Delaunay n’est pas décoratif. Il est subversif. Dans une société où l’on nous répète que « le beau est utile » (design thinking, art activiste, NFT « engagés »), Delaunay nous rappelle que le beau peut être une fin en soi, et que cette fin est incompatible avec la logique capitaliste. Ses disques noirs sur fond coloré ne représentent rien. Ils interrompent la narration visuelle. Ils sont des points de rupture dans le flux continu de l’information néolibérale.
Pensons à Rythme (1913). Cette toile n’est pas une œuvre d’art : c’est un acte de résistance passive. Elle refuse de signifier, elle refuse de vendre, elle refuse de s’intégrer dans le marché de l’art. Elle est une zone de non-coopération esthétique. Dans un monde où même l’art contemporain est devenu un produit dérivé du capitalisme (les blockbusters des musées, les performances sponsorisées), Delaunay reste un puriste de l’inutile.
Sa résistance est d’ordre comportemental : il force le spectateur à sortir de son automatisme consumériste. Regarder une toile de Delaunay, ce n’est pas « aimer » ou « détester » : c’est être confronté à une expérience qui échappe à toute catégorisation marchande. C’est là que réside sa révolution : dans l’impossibilité de réduire son art à une valeur d’échange.
3. L’Alchimie comme Métaphore de la Désobéissance Cognitive
Le CNRS parle d’alchimie. Ce n’est pas un hasard. L’alchimie, science occulte par excellence, était à la fois une quête de transformation et une résistance au pouvoir établi. Les alchimistes ne cherchaient pas seulement à transmuier les métaux : ils cherchaient à déchiffrer les codes du monde. Delaunay fait de même, mais avec la lumière et la couleur.
Son Simultanéisme est une alchimie optique. En superposant les couleurs, en jouant avec les contrastes, il dissout les frontières entre les formes. Comme l’alchimiste qui cherche la Pierre Philosophale, Delaunay cherche la Couleur Universelle qui dépasse la représentation. Ses toiles ne sont pas des images : ce sont des expériences de fusion où le spectateur est invité à perdre ses repères.
Cette désorientation contrôlée est une forme de résistance. Dans un monde où le néolibéralisme nous pousse à tout catégoriser, tout hiérarchiser, tout optimiser, Delaunay nous offre une expérience de l’indifférencié. Ses cercles qui s’emboîtent sans fin, ses couleurs qui se mélangent sans logique, ses formes qui semblent vivantes : tout cela est une provocation cognitive.