Rencontre autour de la parution du livre CIVIL HOPE, tome 1 de David Ryan – palaisdetokyo.com







Laurent Vo Anh – Civil Hope : L’illusion nécessaire ou la dernière cartouche de l’humanité ?

ACTUALITÉ SOURCE : Rencontre autour de la parution du livre CIVIL HOPE, tome 1 de David Ryan – palaisdetokyo.com

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, Civil Hope… Un titre qui sonne comme une prière murmurée entre les dents d’un condamné à mort, tandis que les murs de la cellule suintent l’indifférence bureaucratique. David Ryan nous convie à une rencontre – non pas une simple séance de dédicaces où l’on échange des sourires polis en sirotant du vin tiède, mais une cérémonie funèbre pour ce qui reste de notre capacité à croire en demain. Et c’est là, dans ce palais des illusions contemporaines qu’est le Palais de Tokyo, que l’on vient pleurer sur l’épaule d’un livre comme on irait se recueillir devant les ruines encore fumantes d’une civilisation. Mais attention : ces ruines ne sont pas celles de Pompéi ou d’Athènes. Non, ce sont les nôtres. Et elles ne sentent pas la cendre, mais le désinfectant et le plastique recyclé – ces odeurs aseptisées du monde néolibéral, où même la catastrophe a été privatisée.

Qu’est-ce que l’espoir civil, sinon le dernier avatar d’une humanité qui a troqué ses rêves contre des crédits à la consommation ? Ryan, en intitulant ainsi son œuvre, joue avec les mots comme un chirurgien joue avec un scalpel : il dissèque l’espoir pour en révéler la nature profondément politique. Car l’espoir, voyez-vous, n’a jamais été une vertu innocente. C’est une monnaie d’échange, un instrument de contrôle. Les régimes totalitaires l’ont compris avant tout le monde : promettez aux masses un avenir radieux, et elles vous donneront leur présent sans broncher. Les démocraties libérales, plus subtiles, ont perfectionné la méthode. Elles ne promettent plus le paradis, mais la simple possibilité de continuer à consommer, à voter, à poster des stories. « Soyez patients, nous disent-elles, le progrès est en marche. » Et pendant ce temps, les algorithmes calculent nos désirs avant même que nous les formulions, les banques spéculent sur nos dettes, et les drones survolent nos têtes comme des vautours en costume-cravate.

George Steiner – ce nom que je ne citerai pas, car les grands esprits n’ont pas besoin de plaques commémoratives – avait cette formule terrible : « Nous savons que nous allons mourir, et c’est cette connaissance qui rend la vie insupportable. » Civil Hope est peut-être une tentative désespérée de rendre cette insupportabilité supportable. Mais à quel prix ? L’espoir, quand il devient « civil », c’est-à-dire institutionnalisé, normalisé, est-il encore de l’espoir ? Ou n’est-il plus qu’un leurre, une rustine sur la plaie béante de notre impuissance collective ? Prenez l’exemple des mouvements écologistes : on leur demande de croire en un avenir vert, tout en leur refusant les moyens de le construire. On leur vend des voitures électriques fabriquées par des enfants en République démocratique du Congo, des panneaux solaires assemblés dans des usines chinoises où les ouvriers se suicident par dizaines. L’espoir civil, c’est cela : une promesse creuse, un chèque sans provision, un placebo distribué par ceux-là mêmes qui organisent notre asservissement.

Et puis, il y a cette question lancinante : pourquoi écrire un livre sur l’espoir aujourd’hui ? Pourquoi pas sur le désespoir, qui est bien plus honnête ? Parce que le désespoir, voyez-vous, est dangereux. Il est contagieux. Un homme désespéré est un homme qui n’a plus rien à perdre, et un homme qui n’a plus rien à perdre est un homme prêt à tout. Les puissants le savent bien, eux qui ont toujours préféré les esclaves résignés aux rebelles enragés. L’espoir, en revanche, est docile. Il attend son tour, il fait la queue, il signe des pétitions. Il croit encore que le système peut se réformer de l’intérieur, alors que le système n’a qu’un seul but : se perpétuer. Regardez les réseaux sociaux, ces cathédrales de l’espoir numérique. On y partage des messages d’amour et de solidarité, on y célèbre la résilience, on y prie pour un monde meilleur. Mais derrière chaque like, chaque partage, il y a des serveurs qui tournent à plein régime, des mines de cobalt qui se vident, des forêts qui brûlent. L’espoir civil est une illusion nécessaire, car sans lui, le monde s’arrêterait de tourner. Mais c’est une illusion tout de même.

Ryan, en choisissant ce titre, nous tend un miroir. Et dans ce miroir, nous voyons notre propre lâcheté. Nous voyons ces millions de gens qui préfèrent croire en des lendemains qui chantent plutôt que d’affronter l’horreur du présent. Nous voyons ces intellectuels qui théorisent l’espoir comme d’autres théorisent la guerre, avec des mots savants et des concepts creux. Nous voyons ces artistes qui peignent des arcs-en-ciel sur des murs de béton, comme si la beauté pouvait suffire à racheter l’ignominie du monde. Mais la beauté, voyez-vous, n’a jamais empêché les bombes de tomber. Elle n’a jamais nourri les affamés, ni soigné les malades, ni libéré les opprimés. Elle est un baume, pas un remède. Et l’espoir civil, c’est la même chose : un baume sur une blessure qui ne guérira jamais.

Alors, que faire ? Faut-il jeter Civil Hope au feu, comme on brûle les idoles d’un culte qui a trop duré ? Faut-il, au contraire, le lire et le relire, jusqu’à ce que ses pages nous brûlent les doigts, jusqu’à ce que son message nous transperce comme une lame ? Peut-être. Mais une chose est sûre : si ce livre a une quelconque valeur, ce n’est pas parce qu’il nous donne des réponses, mais parce qu’il nous force à poser les bonnes questions. Et la première de ces questions, la plus urgente, la plus terrifiante, est celle-ci : et si l’espoir n’était qu’une autre forme de soumission ?

Car l’espoir, quand il est civil, est toujours l’espoir de quelqu’un d’autre. C’est l’espoir des dominants, qui veulent que nous continuions à croire en leur monde, même quand ce monde nous broie. C’est l’espoir des marchands, qui veulent que nous continuions à acheter, même quand nous n’avons plus un sou. C’est l’espoir des politiques, qui veulent que nous continuions à voter, même quand nos votes ne changent rien. L’espoir civil, c’est l’opium du peuple version 2.0. Et comme tout opium, il endort, il anesthésie, il rend docile.

Mais il y a une autre forme d’espoir, plus sauvage, plus dangereuse. C’est l’espoir des damnés, des exclus, des sans-voix. C’est l’espoir qui naît dans les ghettos, dans les camps de réfugiés, dans les usines insalubres où l’on travaille douze heures par jour pour un salaire de misère. Cet espoir-là ne se contente pas de croire en un avenir meilleur. Il le prend, par la force s’il le faut. Il ne demande pas la permission, il ne signe pas de pétitions, il ne vote pas. Il se bat. Et c’est cet espoir-là, l’espoir incivil, qui a toujours fait trembler les puissants. Car il est incontrôlable, imprévisible, mortel.

Alors, Civil Hope… Un livre nécessaire ? Peut-être. Un livre dangereux ? Sans aucun doute. Car il nous rappelle que l’espoir, même civil, est une arme. Et comme toute arme, il peut servir à défendre, mais aussi à détruire. À nous de choisir de quel côté nous voulons nous tenir : du côté de ceux qui espèrent en silence, ou du côté de ceux qui espèrent en hurlant.

Analogie finale :

Imaginez un enfant, perdu dans une forêt de néons et de béton, les yeux grands ouverts sur un ciel sans étoiles. Il serre contre sa poitrine un livre dont les pages sentent l’encre et le désespoir. Ce livre, c’est Civil Hope. L’enfant lit, et à chaque mot, la forêt autour de lui se met à trembler. Les arbres, autrefois solides, deviennent des squelettes de métal et de verre. Les chemins, autrefois sûrs, se transforment en pièges. L’enfant avance, mais la forêt recule, comme si elle refusait de le laisser partir. Et soudain, il comprend : la forêt, c’est lui. C’est nous. C’est cette civilisation qui se dévore elle-même, qui se nourrit de ses propres illusions.

Alors l’enfant déchire une page du livre, et il l’allume comme une torche. La flamme danse, vorace, et la forêt commence à brûler. Pas de panique, pas de cris. Juste le crépitement du feu qui consume les mensonges, les faux espoirs, les promesses non tenues. L’enfant sourit, car il sait que de ces cendres naîtra quelque chose de nouveau. Peut-être pas un monde meilleur – qui oserait encore croire à une telle fable ? – mais un monde différent. Un monde où l’espoir ne sera plus une monnaie d’échange, mais une flamme sauvage, indomptable, prête à tout réduire en cendres pour renaître, encore et encore, comme le phénix des vieilles légendes.

Et l’enfant, lui, marche vers la lumière. Non pas parce qu’il croit en elle, mais parce qu’il n’a plus peur de l’obscurité.



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