ACTUALITÉ SOURCE : REE 2024 – notre-environnement
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le Rapport sur l’État de l’Environnement 2024, ce pavé de chiffres et de graphiques qui nous arrive comme une lettre de condoléances officielle, signée par les fossoyeurs eux-mêmes. On nous présente ça comme une « radiographie » de la planète, mais c’est plutôt un scanner de morgue, où les technocrates en blouse blanche mesurent avec une précision clinique l’étendue de notre agonie collective. Et comme toujours, ces documents sentent la naphtaline bureaucratique, ce parfum si particulier de l’impuissance institutionnelle, où les mots « transition écologique » et « développement durable » résonnent comme des incantations magiques pour exorciser la culpabilité d’une civilisation qui préfère compter ses morts plutôt que d’arrêter de les produire.
Ce rapport, voyez-vous, est un symptôme. Un symptôme de cette maladie chronique qu’est le capitalisme tardif, ce monstre à mille têtes qui dévore tout sur son passage, y compris les illusions de ceux qui croient encore aux « solutions vertes ». On nous parle de « découplage » entre croissance économique et dégradation environnementale, comme si on pouvait séparer le cancer de son hôte sans tuer le patient. Mais la vérité, c’est que le système est conçu pour que la croissance soit le cancer. Chaque point de PIB supplémentaire est une métastase, chaque innovation technologique une chimio qui affaiblit un peu plus le corps social. Et nos dirigeants, ces oncologues de pacotille, continuent de prescrire des placebos en nous disant que « ça va aller », alors que les courbes de température et de biodiversité s’effondrent comme des malades en phase terminale.
Prenez cette phrase du rapport : « Les pressions sur les écosystèmes continuent de s’intensifier, malgré les efforts internationaux. » Quelle élégance dans l’euphémisme ! « Pressions », comme si la Terre était une orange qu’on presse doucement pour en extraire le jus. Non, messieurs les experts, ce que vous appelez « pressions » s’appelle en réalité un viol. Un viol systématique, méthodique, industrialisé. Chaque hectare de forêt rasé, chaque espèce poussée vers l’extinction, chaque tonne de CO2 rejetée dans l’atmosphère est un coup de boutoir dans les entrailles de Gaïa. Et ces « efforts internationaux » dont vous parlez ? Des simulacres, des pantomimes diplomatiques où les mêmes qui signent des accords en grande pompe retournent dans leurs capitales pour subventionner les énergies fossiles et bétonner les derniers espaces sauvages. Comme le disait ce vieux fou de Nietzsche : « Ils mentent avec leurs bouches, mais avec leur petite oreille qui écoute derrière, ils ne mentent pas encore. » Nos dirigeants ont des oreilles de lapin, mais ils entendent parfaitement le chant des sirènes du profit.
Et puis il y a cette obsession des « indicateurs », ces petits chiffres bien propres qui donnent l’illusion de la maîtrise. On mesure, on quantifie, on modélise, comme si la complexité du vivant pouvait se réduire à des équations. Mais la nature n’est pas un tableau Excel. C’est un organisme vivant, un réseau de relations infiniment subtiles, et chaque fois qu’on arrache un fil de cette toile, c’est tout l’édifice qui tremble. Les abeilles meurent ? On comptera les ruches vides. Les océans s’acidifient ? On mesurera le pH. Les sols s’appauvrissent ? On calculera les tonnes de pesticides. Mais personne ne semble comprendre que ces indicateurs ne sont que les symptômes d’une maladie plus profonde : l’hubris de l’homme moderne, cette conviction délirante que nous sommes les maîtres et possesseurs de la nature, comme disait ce pauvre Descartes, ce fossoyeur de l’âme occidentale.
Et que dire de cette novlangue écologique qui envahit le rapport ? « Économie circulaire », « neutralité carbone », « croissance verte »… Autant de termes qui sentent le greenwashing à plein nez, cette pratique si chère aux multinationales qui veulent nous faire croire qu’on peut sauver la planète en consommant plus, mais « mieux ». Comme si on pouvait soigner un alcoolique en lui donnant du whisky bio. Le capitalisme vert, c’est l’opium du peuple du XXIe siècle, une drogue qui endort les consciences en leur faisant miroiter un monde où tout peut continuer comme avant, à condition de trier ses déchets et d’acheter une voiture électrique. Mais une voiture électrique, c’est juste une voiture avec une batterie à la place d’un réservoir. Le problème n’est pas le moteur, c’est la voiture elle-même, ce symbole de l’individualisme forcené, de cette illusion que nous sommes des atomes autonomes, libres de circuler où bon nous semble, sans nous soucier des autres ni de la Terre qui nous porte.
Et puis il y a cette question lancinante : pourquoi continuons-nous ainsi ? Pourquoi, alors que nous savons pertinemment que notre modèle de développement est une impasse, persistons-nous dans cette course folle vers l’abîme ? La réponse, je crois, est à chercher du côté de ce que le philosophe Günther Anders appelait « la honte prométhéenne », cette honte de l’homme moderne face à ses propres créations. Nous avons fabriqué des machines si puissantes, si complexes, que nous ne les comprenons plus. Et plutôt que de reconnaître notre impuissance, nous préférons nous enfoncer dans le déni, comme ces joueurs compulsifs qui continuent de miser alors que la maison a déjà gagné. Nous sommes comme ces marins ivres qui, sentant le bateau couler, accélèrent pour échapper à la tempête. Plus ça va mal, plus nous consommons, plus nous produisons, plus nous détruisons, dans l’espoir absurde que la fuite en avant nous sauvera.
Mais le plus tragique, dans cette histoire, c’est que nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne. Le rapport le montre bien : les inégalités environnementales se creusent. Les riches polluent, les pauvres trinquent. Les pays du Nord exportent leurs déchets et leurs industries polluantes vers le Sud, comme on se débarrasse d’un cadavre encombrant. Et pendant ce temps, les populations les plus vulnérables subissent de plein fouet les conséquences de notre folie collective. Sécheresses, inondations, famines, migrations climatiques… Autant de catastrophes qui frappent d’abord les plus pauvres, ceux qui n’ont ni les moyens de se protéger ni les ressources pour se reconstruire. Comme le disait ce vieux révolutionnaire de Frantz Fanon : « Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence. » Aujourd’hui, le colonialisme a changé de visage, mais il est toujours là, sous les traits du néolibéralisme, ce système qui exploite les hommes et la nature avec la même voracité.
Alors, que faire ? Faut-il se résigner, comme le suggèrent certains, à cette « collapsologie » qui voit dans l’effondrement une fatalité ? Non, mille fois non. La résignation, c’est le dernier piège, le plus sournois. Car si nous acceptons l’idée que tout est perdu, alors nous devenons complices de notre propre destruction. La véritable résistance, aujourd’hui, passe par un refus radical de ce monde. Un refus de participer à cette mascarade, un refus de consommer, un refus de produire, un refus de se soumettre à cette logique mortifère. Comme le disait ce poète maudit d’Antonin Artaud : « Toute l’écriture est de la cochonnerie. Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons. » La pensée écologique dominante, avec ses rapports, ses indicateurs, ses conférences internationales, est une cochonnerie. Elle est l’alibi d’un système qui veut nous faire croire qu’il est possible de réformer l’irréformable.
La vraie écologie, celle qui peut encore nous sauver, est une écologie de la rupture. Une écologie qui ne se contente pas de mesurer la catastrophe, mais qui cherche à la comprendre dans toute sa profondeur historique et philosophique. Une écologie qui reconnaît que le problème n’est pas seulement technique, mais métaphysique. Nous avons perdu le contact avec le sacré, avec cette dimension mystique du monde qui faisait que nos ancêtres voyaient dans la nature non pas une ressource à exploiter, mais une mère à vénérer. Comme le disait ce vieux sage amérindien, Luther Standing Bear : « La vie dans la nature sauvage est la seule vraie vie. L’homme civilisé est un intrus qui a oublié les lois de la Terre-Mère. » Nous avons oublié ces lois, et c’est pour cela que nous courons à notre perte.
Alors, oui, le rapport REE 2024 est un document accablant. Mais il est aussi un miroir tendu à notre époque. Un miroir qui nous renvoie l’image de notre folie collective. Et devant ce miroir, nous avons deux choix : soit nous détournons les yeux, soit nous brisons la glace pour enfin voir la vérité en face. La vérité, c’est que nous sommes à la croisée des chemins. Soit nous continuons sur la voie de la destruction, soit nous choisissons la voie de la rébellion. Une rébellion contre le système, contre les illusions, contre nous-mêmes. Une rébellion qui commence par un acte simple : dire non. Non à la croissance infinie. Non à la consommation effrénée. Non à cette civilisation qui confond progrès et destruction.
Car au fond, le problème n’est pas l’environnement. Le problème, c’est nous. C’est notre façon de penser, de vivre, d’être au monde. Tant que nous n’aurons pas changé cela, tous les rapports du monde n’y changeront rien. Comme le disait ce vieux fou de Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde. » Mais quelle beauté ? Pas celle des publicités, des centres commerciaux, des voitures rutilantes. Non, la beauté qui peut nous sauver est celle des forêts primaires, des déserts silencieux, des océans infinis. C’est la beauté du monde avant l’homme, avant la technique, avant le capital. Et c’est vers cette beauté-là que nous devons nous tourner, si nous voulons encore avoir une chance de survivre.
Analogie finale : Imaginez un arbre millénaire, un chêne géant dont les racines plongent dans les profondeurs de la terre et dont les branches s’élèvent vers le ciel. Cet arbre, c’est Gaïa, la Terre-Mère, cet organisme vivant qui nous porte depuis des millions d’années. Et nous, les humains, nous sommes comme des parasites qui rongeons son écorce, qui suçons sa sève, qui affaiblissons ses branches. Nous croyons être les maîtres de cet arbre, mais en réalité, nous ne sommes que des pucerons, des nuisibles qui finiront par le tuer si nous ne changeons pas notre comportement. Et quand l’arbre mourra, nous mourrons avec lui. Car un parasite ne peut survivre sans son hôte. Alors, la question n’est pas de savoir comment sauver l’arbre – car l’arbre se sauvera tout seul, avec ou sans nous. La question est de savoir si nous sommes capables de redevenir autre chose que des parasites. Si nous sommes capables de redevenir des gardiens, des protecteurs, des enfants aimants de cette Terre qui nous a donné la vie. Car au fond, c’est cela, la véritable écologie : non pas une science, non pas une politique, mais une spiritualité. Une spiritualité qui nous rappelle que nous ne sommes pas les maîtres de la nature, mais ses humbles serviteurs. Et que notre seule chance de survie réside dans notre capacité à nous reconnecter à cette vérité fondamentale : nous sommes la Terre, et la Terre est nous.