ACTUALITÉ SOURCE : Récits pour une écologie populaire : renouer avec les préoccupations des Français. – WWF France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les récits ! Les belles histoires qui bercent les consciences endormies, les fables modernes où l’on se drape dans les oripeaux d’une vertu écologique enfin accessible au bon peuple. Le WWF, cette noble institution qui a troqué les safaris humanitaires contre des powerpoints bien léchés, nous propose aujourd’hui de « renouer avec les préoccupations des Français ». Quelle générosité ! Quelle magnanimité ! Comme si le peuple français, ce grand enfant capricieux, avait un jour perdu le fil de ses propres angoisses, et qu’il fallait, d’un geste paternel, le lui tendre à nouveau. Mais attention, pas n’importe quel fil : un fil vert, bien sûr, un fil bio, équitable, labellisé « transition juste ». Car l’écologie, voyez-vous, n’est plus une science, ni même une urgence – c’est une *narration*. Et comme toute bonne narration, elle doit être *populaire*, c’est-à-dire suffisamment édulcorée pour ne froisser personne, suffisamment vague pour s’adapter à toutes les oreilles, et surtout, suffisamment inoffensive pour ne pas déranger les puissants.
Le grand mensonge de notre époque, c’est de croire que les récits peuvent sauver le monde. Comme si les mots, ces pauvres outils usés par des siècles de propagande, pouvaient soudain se muer en leviers d’émancipation. Le WWF, avec son rapport sur « l’écologie populaire », ne fait que recycler une vieille ruse : celle qui consiste à transformer une crise systémique en problème de *communication*. « Si seulement nous parlions mieux, si seulement nous racontions des histoires plus belles, plus proches du peuple, alors les Français comprendraient enfin l’urgence climatique ! » Quelle naïveté ! Ou plutôt, quelle duplicité. Car derrière cette rhétorique se cache une vérité bien plus sombre : l’écologie, telle qu’elle est aujourd’hui instrumentalisée, n’est qu’un nouvel avatar du capitalisme vert, une façon de vendre du rêve éthique à ceux que le système a déjà broyés. On ne résout pas une crise existentielle avec des contes de fées. On ne guérit pas une civilisation malade en lui offrant de nouvelles illusions.
L’histoire de la pensée nous a pourtant appris une chose : les récits dominants ne sont jamais neutres. Ils sont les instruments des vainqueurs, les armes des oppresseurs. Que ce soit la religion, la nation, le progrès ou aujourd’hui l’écologie, chaque époque forge son grand récit pour justifier l’ordre établi. Et aujourd’hui, le récit écologique, dans sa version « populaire », n’est rien d’autre qu’une tentative désespérée de sauver le système en le repeignant en vert. « Regardez, nous disent-ils, nous aussi nous nous soucions des pauvres, des ouvriers, des précaires ! Nous aussi nous voulons une transition *juste* ! » Mais une transition juste pour qui ? Pour les actionnaires de TotalEnergies, qui continuent de s’enrichir en vendant des crédits carbone ? Pour les politiques, qui signent des accords climatiques tout en fermant les yeux sur les délocalisations polluantes ? Pour les classes moyennes, qui achètent des voitures électriques en se donnant bonne conscience, tandis que les plus pauvres crèvent de la pollution dans les banlieues industrielles ?
Le comportementalisme radical qui sous-tend cette approche est d’une perversité sans nom. On ne cherche pas à changer le système – on cherche à changer *les gens*. À les rendre plus dociles, plus adaptables, plus résignés. « Soyez écoresponsables ! », « Consommez mieux ! », « Votez vert ! » Mais jamais : « Révoltez-vous ! », « Expropriez les pollueurs ! », « Brûlez les banques qui financent la destruction du monde ! » Non, bien sûr. Car une écologie vraiment populaire, une écologie qui prendrait au sérieux les préoccupations des Français, serait une écologie *dangereuse*. Elle exigerait des ruptures, des sacrifices, des combats. Elle ne se contenterait pas de jolis mots et de belles images. Elle parlerait de redistribution, de nationalisations, de décroissance, de résistance. Et ça, le WWF ne peut pas se le permettre. Car le WWF, comme toutes les grandes ONG, est financé par les mêmes entreprises qui détruisent la planète. Il est pris dans une contradiction insoluble : comment critiquer le système tout en en étant l’un des piliers ? La réponse est simple : en ne critiquant jamais *vraiment* le système. En se contentant de petits aménagements, de petites réformes, de petits récits.
L’écologie populaire, telle qu’elle est vendue aujourd’hui, est une écologie de la résignation. Elle dit aux gens : « Oui, le monde va mal, mais vous pouvez encore agir à votre échelle. Triez vos déchets, mangez bio, prenez les transports en commun. » Comme si ces gestes, aussi louables soient-ils, pouvaient inverser la tendance. Comme si le problème était une question de *comportement* et non de *structure*. Comme si les multinationales, les gouvernements et les marchés financiers allaient soudain se convertir à la sobriété parce que quelques millions de Français auront changé leurs habitudes. C’est une escroquerie intellectuelle, une façon de détourner l’attention du vrai combat : celui qui oppose les peuples aux prédateurs qui les exploitent. Car l’écologie, la vraie, n’est pas une question de morale individuelle – c’est une question de *pouvoir*. Qui décide ? Qui possède ? Qui pollue ? Qui paie ? Tant que ces questions ne seront pas posées, tant que l’écologie restera cantonnée à des discours lénifiants sur « l’engagement citoyen », elle sera un leurre, une diversion, une nouvelle forme d’opium du peuple.
Et puis, il y a cette idée grotesque que les Français auraient *perdu* le contact avec l’écologie. Comme s’ils étaient soudain devenus sourds aux cris de la Terre, comme si leur indifférence était une fatalité. Mais qui a vraiment perdu le contact ? Les paysans, qui voient leurs terres empoisonnées par les pesticides ? Les ouvriers, qui respirent des particules fines dans les zones industrielles ? Les habitants des quartiers populaires, qui subissent les îlots de chaleur et les logements insalubres ? Non. Ce sont les élites qui ont perdu le contact – les élites politiques, économiques, médiatiques, qui vivent dans des bulles aseptisées, loin des réalités du monde. Ce sont elles qui ont besoin de « récits » pour se donner bonne conscience, pour se convaincre qu’elles font quelque chose. Les Français, eux, n’ont pas besoin de récits – ils ont besoin de *justice*.
La résistance humaniste à cette forme de domination douce passe par une prise de conscience radicale : l’écologie ne sera populaire que lorsqu’elle sera *subversive*. Tant qu’elle restera cantonnée à des incantations creuses sur « l’urgence climatique » et « la transition écologique », elle ne sera qu’un outil de plus pour maintenir l’ordre établi. Il faut cesser de croire aux contes de fées. Il faut regarder la réalité en face : le capitalisme vert est une imposture, les marchés carbone sont une arnaque, et les « solutions » technocratiques ne sont que des pansements sur une jambe de bois. La seule écologie qui vaille, c’est celle qui remet en cause les fondements mêmes de notre société : la croissance infinie, la propriété privée des moyens de production, la financiarisation du monde. C’est une écologie qui exige des sacrifices, des luttes, des ruptures. Une écologie qui ne se contente pas de « renouer avec les préoccupations des Français », mais qui *les arme* contre ceux qui les exploitent.
Car au fond, le vrai problème n’est pas que les Français ne comprennent pas l’écologie – c’est qu’ils comprennent *trop bien* le système. Ils savent que les promesses de « transition juste » sont des mensonges, que les « emplois verts » sont des mirages, que les « économies durables » ne sont que des alibis pour continuer à piller la planète. Ils savent que derrière les beaux discours se cachent les mêmes mécanismes de domination, les mêmes logiques d’exploitation, les mêmes rapports de force inégalitaires. Et c’est pour ça qu’ils se détournent. Pas par ignorance, mais par lucidité. Par lassitude. Par désespoir.
Alors oui, parlons d’écologie populaire. Mais pas celle des rapports du WWF, des conférences TED et des chartes éthiques. Parlons de l’écologie des zadistes, des faucheurs de OGM, des grévistes du climat. Parlons de l’écologie qui bloque les autoroutes, qui sabote les machines, qui occupe les terres. Parlons de l’écologie qui ne demande pas la permission, qui ne négocie pas, qui ne se contente pas de « récits ». Parce que le monde ne se sauvera pas par des histoires – il se sauvera par des actes. Et ces actes, ce sont les peuples qui les accompliront, ou personne.
Analogie finale : Imaginez un homme enchaîné au fond d’un puits, les pieds dans l’eau qui monte. Il crie, il supplie, il se débat, mais personne ne l’entend. Alors un jour, un passant s’approche du bord et lui lance une corde. « Tiens, lui dit-il, accroche-toi à cette histoire. Elle est belle, elle est inspirante, elle te donnera de l’espoir. » L’homme regarde la corde, puis l’eau qui lui arrive maintenant aux genoux. Il sait que cette corde ne le sauvera pas. Mais il s’y accroche quand même, parce que c’est tout ce qu’on lui offre. Et tandis que l’eau continue de monter, il écoute le passant lui raconter des récits sur la résilience, sur la force de l’esprit humain, sur la beauté de la lutte. Il écoute, il hoche la tête, il sourit même parfois. Mais au fond de lui, il sait qu’il va mourir. Et que ces récits ne sont que des chants funèbres déguisés en berceuses.