ACTUALITÉ SOURCE : Qui veut la peau de l’écologie ? – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, l’écologie ! Ce mot-valise, ce totem branlant qu’on agite comme un crucifix devant les vampires du capital, cette nouvelle religion des temps modernes où l’on confesse ses péchés de consommation en triant ses déchets. Radio France nous demande qui veut sa peau, comme si c’était une énigme. Mais la réponse est si évidente qu’elle en devient obscène : tout le monde veut sa peau, et depuis toujours. L’écologie n’est qu’un miroir tendu devant notre propre laideur, un miroir que nous brisons méthodiquement depuis que Prométhée a volé le feu aux dieux pour le donner à ces singes avides que nous sommes.
D’abord, comprenons une chose : l’écologie n’a jamais été une cause, mais un symptôme. Un symptôme de notre schizophrénie collective, de cette dissonance cognitive qui nous fait pleurer devant un documentaire sur la fonte des glaces tout en réservant un vol low-cost pour Marrakech. Nous sommes des Janus modernes, des êtres bifides qui serrent dans une main un panier en osier bio et dans l’autre un smartphone fabriqué par des enfants dans des usines toxiques. L’écologie, c’est le dernier avatar de notre mauvaise conscience, une mauvaise conscience que le système s’empresse de monétiser, de transformer en niche marketing, en greenwashing, en capitalisme vert. Car le capitalisme, voyez-vous, est comme l’eau : il s’infiltre partout, prend toutes les formes, corrode tout. Il a digéré le socialisme, il a avalé le féminisme, il est en train de faire un sort à l’écologie. Et nous, pauvres diables, nous applaudissons, nous achetons des gourdes en bambou made in China, nous votons pour des écolos qui signent des traités avec TotalEnergies.
Mais qui sont ces ennemis de l’écologie ? Ils sont légion, et ils portent des masques divers. Il y a d’abord les négationnistes climatiques, ces nouveaux inquisiteurs qui brandissent des études bidons comme des reliques, ces marchands de doute qui ont appris des leçons de l’industrie du tabac. Leur discours est simple : « Tout va bien, continuez à consommer, la science est une opinion comme une autre. » Ils sont les héritiers directs de ceux qui ont nié l’esclavage, qui ont nié la Shoah, qui ont nié le sida. Leur méthode est toujours la même : semer le doute, créer de la confusion, faire passer les lanceurs d’alerte pour des hystériques. Et ça marche, car l’homme préfère toujours le mensonge confortable à la vérité inconfortable. Comme l’écrivait Orwell : « Dans une époque de supercherie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire. »
Ensuite, il y a les technocrates, ces ingénieurs du désastre qui croient dur comme fer que la technologie va nous sauver. Ils nous parlent de géo-ingénierie, de voitures électriques, de viande synthétique, comme si la solution à un problème créé par la technologie pouvait être… plus de technologie. Ils oublient une chose fondamentale : la technologie n’est jamais neutre. Elle est toujours le reflet des rapports de pouvoir, des structures de domination. Une voiture électrique, c’est une voiture qui roule avec du cobalt extrait par des enfants congolais. Une éolienne, c’est une éolienne construite avec des terres rares arrachées à la terre dans des conditions écocidaires. La technologie, c’est le capitalisme en blouse blanche, c’est le progrès qui avance en écrasant tout sur son passage. Et nous, nous courons derrière, comme des rats dans un labyrinthe, croyant que la sortie est au bout du tunnel, alors qu’il n’y a que le vide.
Et puis, il y a les politiques, ces marionnettes aux mains des lobbies, ces girouettes qui changent de discours selon la direction du vent. Ils nous parlent de transition écologique, de croissance verte, de développement durable, comme si ces oxymores pouvaient tenir debout. Ils signent des accords internationaux qu’ils ne respectent pas, ils votent des lois qu’ils ne font pas appliquer, ils promettent des lendemains qui chantent alors que nous sommes déjà en train de crever. Leur écologie est une écologie de salon, une écologie pour les bobos, une écologie qui ne remet jamais en cause le système. Comme le disait Illich : « La croissance économique est la maladie dont elle prétend être le remède. » Et ces politiques sont les médecins qui prescrivent toujours plus de la même potion empoisonnée.
Mais le pire, peut-être, ce sont les écologistes eux-mêmes, ces nouveaux prêtres d’une religion sans Dieu, ces croisés d’un combat qu’ils ont déjà perdu. Ils se divisent en chapelles, en sectes, en courants, se disputant sur des détails alors que la maison brûle. Les uns veulent une écologie punitive, les autres une écologie joyeuse. Les uns croient au progrès technique, les autres à la décroissance. Les uns militent pour le nucléaire, les autres contre. Et pendant ce temps, le système continue de tourner, de broyer, de détruire. L’écologie est devenue un nouveau marché, un nouveau créneau, une nouvelle façon de vendre des livres, des conférences, des stages de méditation en pleine conscience. Comme le disait Debord : « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image. » Et l’écologie, aujourd’hui, est une image, un spectacle, une marchandise comme une autre.
Alors, que faire ? Faut-il baisser les bras, se résigner, accepter que l’humanité soit une espèce condamnée, une erreur de l’évolution ? Non, bien sûr. Mais il faut d’abord comprendre une chose : l’écologie ne sera jamais une priorité tant que nous vivrons dans un système qui repose sur la destruction, sur l’exploitation, sur la croissance infinie dans un monde fini. Tant que nous accepterons que des hommes, des femmes et des enfants meurent pour que nous puissions avoir des smartphones, des vêtements à la mode, des vacances exotiques, l’écologie restera une chimère, un vœu pieux, une utopie. Comme le disait Camus : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. » Et ce présent, il est temps de le prendre à bras-le-corps, de le secouer, de le révolutionner.
Il faut une écologie radicale, une écologie qui ne se contente pas de recycler des bouteilles en plastique, mais qui remette en cause les fondements mêmes de notre société. Une écologie qui refuse le productivisme, le consumérisme, le capitalisme. Une écologie qui soit aussi une lutte sociale, une lutte contre les inégalités, contre le racisme, contre le patriarcat. Une écologie qui soit intersectionnelle, comme on dit aujourd’hui, c’est-à-dire qui comprenne que toutes les luttes sont liées, que la destruction de la nature est indissociable de l’exploitation de l’homme par l’homme. Comme le disait Rosa Luxemburg : « Celui qui ne bouge pas ne sent pas ses chaînes. » Et nos chaînes, aujourd’hui, sont celles d’un système qui nous aliène, qui nous détruit, qui détruit la planète.
Il faut aussi une écologie qui soit humble, qui reconnaisse que nous ne savons pas tout, que nous ne maîtrisons pas tout, que la nature est plus complexe, plus mystérieuse, plus sacrée que toutes nos équations, tous nos modèles, toutes nos technologies. Il faut une écologie qui soit spirituelle, qui redonne à la Terre sa dimension sacrée, qui fasse de nous non pas des maîtres, mais des gardiens, des jardiniers, des frères et sœurs de toutes les formes de vie. Comme le disait le chef Seattle : « La Terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la Terre. » Et cette appartenance, nous l’avons oubliée, nous l’avons piétinée, nous l’avons vendue au plus offrant.
Enfin, il faut une écologie qui soit joyeuse, qui ne se contente pas de dénoncer, mais qui propose, qui invente, qui crée. Une écologie qui fasse de la politique autrement, qui réinvente la démocratie, qui redonne du pouvoir aux citoyens, aux communautés, aux territoires. Une écologie qui soit aussi une fête, une célébration, une renaissance. Comme le disait Nietzsche : « Il faut encore avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante. » Et nous avons besoin de danser, de chanter, de rire, de vivre, avant que tout ne s’effondre.
Alors, qui veut la peau de l’écologie ? Personne et tout le monde. Le système, bien sûr, mais aussi nous-mêmes, avec nos contradictions, nos lâchetés, nos compromissions. L’écologie est un combat, mais c’est aussi un miroir. Et ce miroir, nous ne voulons pas le regarder, car il nous renvoie une image trop laide, trop insupportable. Alors nous le brisons, nous le cachons, nous le vendons. Mais il est temps de le ramasser, de le nettoyer, de le regarder en face. Car l’écologie, ce n’est pas une option, c’est une nécessité. C’est la condition même de notre survie. Et cette survie, elle passe par une révolution, une métamorphose, une renaissance. Comme le disait Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Alors, sauvons-nous. Sauvons la Terre. Sauvegardons l’avenir.
Analogie finale : Imaginez un arbre millénaire, un chêne centenaire, dont les racines plongent profondément dans la terre, dont les branches s’étendent vers le ciel comme des bras tendus vers l’infini. Cet arbre, c’est l’écologie, c’est la vie, c’est nous. Autour de lui, des hommes armés de scies, de haches, de tronçonneuses. Ils veulent l’abattre, le débiter, le transformer en planches, en meubles, en papier. Ils veulent le réduire à néant, le nier, l’oublier. Mais l’arbre résiste. Ses racines sont profondes, ses branches sont fortes. Il sait que l’hiver vient, que la tempête gronde, que les hommes sont fous. Mais il sait aussi que le printemps reviendra, que la sève remontera, que les bourgeons éclateront. Il sait que la vie est plus forte que la mort, que l’écologie est plus forte que la destruction. Alors il attend, il résiste, il espère. Et nous, nous sommes ses feuilles, ses fleurs, ses fruits. Nous sommes l’écologie. Nous sommes la vie. Et la vie, toujours, finit par triompher.