ACTUALITÉ SOURCE : Qui sont les artistes françaises les plus streamées aux États-Unis ? – La Libre.be
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’actualité révèle un phénomène culturel aussi fascinant que troublant : la domination des artistes français sur les plateformes de streaming américaines. À l’ère où les frontières s’effacent sous la pression des algorithmes, où les flux de données transforment les identités nationales en entités fluides, cette ascension sonore de la France aux États-Unis n’est pas un simple fait de consommation culturelle. Elle est le symptôme d’une mutation plus profonde, celle d’un capitalisme cognitif qui réinvente les hiérarchies géopolitiques à travers le langage universel des streams. Mais derrière cette apparente victoire de la culture hexagonale se cache une dialectique bien plus sombre : celle d’une résistance néolibérale où l’artiste, devenu marchand de données, incarne à la fois la victime et le complice d’un système qui broie les singularités pour mieux les monétiser.
Analysons donc ce phénomène à travers le prisme du comportementalisme radical, cette école de pensée qui dissèque les mécanismes invisibles par lesquels les individus, croyant agir librement, ne font que reproduire des schémas imposés par des structures de pouvoir. Les artistes français les plus streamés aux États-Unis – Stromae, Angèle, Aya Nakamura, ou encore Pomme – ne sont pas de simples vecteurs de culture. Ils sont les nœuds algorithmiques d’un réseau transnational où la valeur d’une œuvre n’est plus mesurée à l’aune de son originalité, mais à celle de son comportementalisme programmé : sa capacité à générer des clics, des likes, des partages, des sessions de 30 secondes qui alimentent les matrices prédictives de Spotify, Apple Music ou TikTok.
I. Le Comportementalisme Radical : Quand l’Artiste Devenir Donnée
Le comportementalisme radical, dans sa version appliquée aux industries culturelles, postule que l’artiste n’est plus un créateur autonome, mais un agent de stimulation comportementale. Son rôle n’est plus de produire du sens, mais de provoquer des réactions mesurables. Stromae, par exemple, avec ses tubes comme Papaoutai ou Alors on danse, ne vend pas seulement une musique : il vend une expérience émotionnelle quantifiable. Chaque note, chaque parole, chaque silence est conçu pour déclencher une réponse neuronale prévisible – la nostalgie, la colère, la joie – qui sera ensuite captée par les capteurs des plateformes et transformée en données. Ces données, à leur tour, alimentent les algorithmes qui déterminent quels artistes seront pushés vers de nouveaux publics.
Prenons le cas d’Angèle. Son succès aux États-Unis s’explique moins par une authenticité culturelle française que par sa maîtrise des codes comportementaux transnationaux. Ses clips, ses performances, ses interactions sur les réseaux sociaux sont conçus pour maximiser l’engagement – ce que les spécialistes appellent le time spent. Une chanson comme Balance ton quoi ne se contente pas d’être féministe : elle est optimisée pour le partage virale. Chaque mot, chaque geste, chaque regard à la caméra est calculé pour provoquer une réaction instantanée, une émotion immédiate, une envie de liker, de sauvegarder, de retransmettre. L’artiste n’est plus un poète, mais un ingénieur des affects.
Cette logique comportementaliste atteint son paroxysme avec les artistes comme Aya Nakamura, dont la carrière est entièrement construite autour de la datafication de l’identité. Son style musical, entre afrobeats et pop française, n’est pas le produit d’une inspiration spontanée, mais le résultat d’une analyse prédictive des goûts des consommateurs américains. Les plateformes savent que les jeunes Américains aiment les mélodies entraînantes, les paroles simples, les références à la culture urbaine. Aya Nakamura, sans le dire explicitement, répond à ces attentes – non par hasard, mais parce que son équipe (et les algorithmes qui les guident) a décrypté ces schémas comportementaux.
Le comportementalisme radical révèle ainsi une vérité cruelle : les artistes les plus streamés ne sont pas ceux qui innovent, mais ceux qui savent se conformer aux attentes des machines. Ils ne sont pas des rebelles, mais des optimisateurs de flux. Leur succès n’est pas le signe d’une vitalité culturelle française, mais la preuve que la France a su intégrer les logiques néolibérales de la production culturelle mieux que d’autres nations.
II. La Résistance Néolibérale : L’Artiste comme Avatar du Capitalisme Cognitif
Mais si le comportementalisme radical explique comment les artistes deviennent des produits, il ne suffit pas à comprendre pourquoi la France, précisément, domine ce marché. Pour cela, il faut interroger le concept de résistance néolibérale – cette idée selon laquelle les individus et les collectifs, plutôt que de s’opposer frontalement au néolibéralisme, finissent par en devenir les complices involontaires en cherchant à s’y adapter.
La France, en tant que nation culturelle, a toujours été un terrain fertile pour cette résistance néolibérale. Son système éducatif, son histoire artistique, sa langue même sont des ressources symboliques que le capitalisme cognitif sait exploiter. Stromae, par exemple, n’est pas seulement un artiste : il est le produit d’une hybridation culturelle programmée. Son père congolais, sa mère wallonne, son éducation en Belgique, sa maîtrise de plusieurs langues – tout cela fait de lui un artiste-monde, un être fluide qui peut naviguer entre les cultures sans jamais s’y ancrer vraiment. Cette fluidité est précisément ce que recherchent les algorithmes : des artistes qui ne sont ni tout à fait français, ni tout à fait américains, mais suffisamment universels pour être consommables partout.
Angèle, de son côté, incarne une autre forme de résistance néolibérale : celle de la féminité comme marqueur de différenciation. Dans un marché américain dominé par des artistes masculins (Drake, Post Malone, The Weeknd), elle offre une alternative douce, émotionnelle, intime – des qualités que le néolibéralisme sait monétiser, car elles répondent à une demande croissante de contenus apaisants dans un monde hyperstimulé. Son succès n’est pas le signe d’une émancipation féminine, mais la preuve que même la lutte pour l’égalité peut être intégrée dans les logiques marchandes.
Pomme, quant à elle, représente une résistance néolibérale encore plus subtile : celle de la nostalgie algorithmique. Son style rétro, ses références aux années 2000, son mélange de pop et d’électro – tout cela joue sur la mémoire collective des consommateurs, cette ressource infinie que le capitalisme cognitif sait exploiter pour créer des boucles de consommation. Les plateformes savent que les Américains, surtout les jeunes, aiment les sons qui leur rappellent leur enfance. Pomme, sans le vouloir, vient combler ce vide – non par hasard, mais parce que son équipe a identifié ce besoin et l’a transformé en stratégie.
Ainsi, la domination des artistes français aux États-Unis n’est pas le signe d’une supériorité culturelle, mais la preuve que la France a su inventer une nouvelle forme de résistance néolibérale : celle qui consiste à jouer le jeu du capitalisme cognitif tout en en tirant profit. Les artistes ne sont plus des révolutionnaires, mais des entrepreneurs de soi qui vendent leur singularité comme une marque, leur émotion comme un produit, leur identité comme une donnée.