ACTUALITÉ SOURCE : Présidentielle : Boris Vallaud, chef des députés PS, s’oppose à une primaire à gauche – La Croix
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la gauche ! Ce cadavre encore tiède qu’on promène en procession dans les couloirs aseptisés du pouvoir, ce fantôme qui hante les nuits des derniers idéalistes comme un remords vivant. Boris Vallaud, ce fossoyeur en costume trois-pièces, ce gestionnaire de l’inéluctable, vient de cracher sur l’idée même d’une primaire à gauche avec la morgue tranquille d’un notaire refusant un héritage gênant. « Trop compliqué », « trop risqué », « trop… démocratique », sans doute. Mais derrière ces prétextes de technocrate blasé, se cache une vérité bien plus sordide : la gauche institutionnelle a définitivement renoncé à se battre. Elle préfère se recroqueviller dans les plis du système, comme un chien battu qui lèche encore la main de son maître, plutôt que d’affronter l’orage d’une véritable confrontation idéologique. Car une primaire, voyez-vous, c’est l’horreur absolue pour ces gens-là. C’est le peuple, ce monstre imprévisible, ce troupeau de gueux qui pourrait, par quelque caprice démocratique, choisir autre chose que le candidat lisse et inoffensif, le clone social-libéral, le parfait petit soldat du capitalisme à visage humain. Une primaire, c’est le spectre de la radicalité, l’ombre portée de Mélenchon ou d’un autre trublion qui oserait rappeler que la gauche, autrefois, parlait de révolution, de justice sociale, de rupture avec l’ordre établi. Et ça, bien sûr, c’est intolérable.
Observons un instant ce petit théâtre des vanités. Vallaud, héritier putatif d’un Parti Socialiste qui n’est plus qu’une coquille vide, un logo délavé sur des affiches électorales oubliées, incarne à merveille cette gauche zombie, cette gauche qui a troqué ses idéaux contre des strapontins, ses rêves contre des compromis, et sa dignité contre le droit de siéger dans les commissions où l’on enterre les réformes progressistes. Son refus d’une primaire n’est pas un accident de parcours, c’est la conclusion logique d’un long processus de décomposition intellectuelle et morale. Depuis des décennies, la gauche française – et européenne – s’est convertie au culte de la gestion, à la religion du « réalisme » (ce mot-valise qui justifie toutes les capitulations), à l’adoration des « experts » et des « marchés ». Elle a abandonné l’idée même de transformer la société pour se contenter de l’administrer, de la huiler, de la rendre un peu moins insupportable pour les classes moyennes, tout en laissant les plus pauvres se débrouiller avec les miettes. Une primaire, dans ce contexte, serait une hérésie. Car une primaire, c’est l’irruption du désordre, de la passion, du conflit. C’est le retour en force de ces vieilles lunes que sont la lutte des classes, l’anticapitalisme, l’internationalisme. Et ça, la gauche managériale ne peut plus le supporter. Elle préfère mille fois s’allier avec les centristes, les libéraux, voire les anciens de la droite, plutôt que de risquer de réveiller les vieux démons du peuple.
Mais derrière ce refus, il y a autre chose, quelque chose de bien plus profond et de bien plus sinistre : la peur. La peur de perdre, bien sûr, mais aussi la peur de gagner. Car si la gauche osait se réunifier, si elle osait présenter un front commun, même divisé, même conflictuel, elle devrait alors affronter la réalité crue de son propre déclin. Elle devrait se regarder dans le miroir et constater qu’elle n’est plus qu’une machine à perdre, qu’un parti de notables sans base militante, qu’un repaire de carriéristes sans illusions. Une primaire, ce serait l’occasion pour les électeurs de gauche de constater, une fois de plus, que leurs dirigeants n’ont plus rien à leur proposer, sinon des variations autour du même thème : « On fera un peu mieux que la droite, mais pas trop, hein, faut pas effrayer les investisseurs. » Et ça, c’est insupportable. Mieux vaut donc étouffer dans l’œuf toute velléité de démocratie interne, mieux vaut verrouiller les débats, mieux vaut désigner un candidat par défaut, dans l’ombre des bureaux feutrés, loin des regards indiscrets des militants et des citoyens. Ainsi, quand la défaite arrivera – et elle arrivera, inéluctable –, on pourra toujours dire que c’est la faute aux électeurs, à la conjoncture, à la mondialisation, à la montée des extrêmes, à n’importe quoi, sauf à l’incompétence et à la lâcheté des dirigeants.
Ce renoncement n’est pas seulement une trahison des valeurs de la gauche. C’est une trahison de la démocratie elle-même. Car une primaire, au fond, c’est l’essence même du processus démocratique : le conflit, le débat, le choix. Refuser une primaire, c’est refuser l’idée que le peuple puisse avoir son mot à dire, c’est considérer que les jeux sont faits d’avance, que les élites savent mieux que quiconque ce qui est bon pour le pays. C’est une vision profondément oligarchique, profondément méprisante, qui rappelle les pires heures de la Ve République, quand les partis choisissaient leurs candidats dans des arrière-salles enfumées, loin des regards du vulgum pecus. Mais aujourd’hui, le mépris est encore plus criant, car il s’accompagne d’une hypocrisie sans bornes. On nous parle de « démocratie participative », de « proximité avec les citoyens », de « renouveau », mais dès qu’il s’agit de laisser les gens décider, on sort les arguments les plus éculés : « C’est trop compliqué », « Ça va diviser », « Les Français n’en veulent pas ». Comme si les Français étaient des enfants capricieux qu’il fallait protéger d’eux-mêmes, comme si la politique était une affaire trop sérieuse pour être confiée au peuple.
Et puis, il y a cette question lancinante : pourquoi la gauche a-t-elle si peur de se rassembler ? Pourquoi préfère-t-elle se fragmenter, se disperser, se diluer dans des alliances improbables, plutôt que d’affronter ses propres démons ? La réponse est simple : parce que la gauche, aujourd’hui, n’existe plus. Elle n’est plus qu’un label, une marque déposée, un logo que l’on agite pour rassurer les électeurs modérés. Elle n’a plus de projet, plus de vision, plus d’utopie. Elle n’est plus qu’un appendice du système, une soupape de sécurité pour éviter que la colère sociale ne déborde. Une primaire, ce serait l’occasion de constater cette faillite, ce serait l’occasion pour les électeurs de gauche de se rendre compte qu’ils n’ont plus de maison, plus de famille politique. Et ça, les Vallaud et consorts ne peuvent pas l’accepter. Ils préfèrent jouer les pompiers pyromanes, attiser les divisions, alimenter les rancœurs, plutôt que de risquer de voir leur petit monde s’effondrer.
Mais au-delà de cette lâcheté, il y a une dimension presque métaphysique dans ce refus. La gauche, en renonçant à la primaire, renonce à son propre mythe fondateur. Elle renonce à l’idée que le peuple puisse être acteur de son destin, qu’il puisse choisir son avenir, qu’il puisse se révolter contre l’ordre établi. Elle renonce à l’idée même de progrès, pour se contenter de gérer la décadence. Elle accepte, en somme, de devenir ce qu’elle a toujours combattu : une force de conservation, une gardienne de l’ordre, une complice du statu quo. Et c’est là, peut-être, le plus tragique. Car la gauche, dans son essence, est un mouvement de subversion, de contestation, de révolte. Elle est née dans les barricades, dans les grèves, dans les luttes sociales. Elle est née de la colère des opprimés, de la soif de justice, de l’espoir d’un monde meilleur. Et aujourd’hui, elle n’est plus qu’un parti de notables, un club de technocrates, une machine à perdre des élections. Elle a trahi ses origines, elle a renié ses idéaux, elle a vendu son âme au diable du « réalisme ». Et maintenant, elle refuse même de se battre, elle refuse même de tenter sa chance, elle préfère se coucher avant même que le combat n’ait commencé.
Ce renoncement est d’autant plus pathétique qu’il intervient dans un contexte de crise profonde, de montée des extrêmes, de délitement du lien social. Jamais la gauche n’a été aussi nécessaire, et jamais elle n’a été aussi absente. Les inégalités explosent, la précarité se généralise, la planète brûle, et la gauche, elle, discute de savoir s’il faut ou non organiser une primaire. C’est comme si, face à un incendie, les pompiers discutaient de la couleur de leurs casques au lieu d’éteindre le feu. Mais non, la gauche préfère se perdre dans des querelles de chapelle, des calculs d’appareil, des stratégies de communication. Elle préfère jouer les équilibristes sur le fil du rasoir du « ni droite ni gauche », plutôt que d’assumer son identité et de proposer une alternative crédible. Elle préfère se contenter de gérer la misère, plutôt que de tenter de la combattre. Elle préfère être un parti de gouvernement, plutôt qu’un parti de combat.
Et c’est là que réside la véritable tragédie. La gauche n’a plus peur de perdre. Elle a peur de gagner. Elle a peur de ce qui pourrait arriver si, par miracle, elle revenait au pouvoir. Car elle sait, au fond d’elle-même, qu’elle n’a plus les moyens de ses ambitions. Elle sait qu’elle est prisonnière du système qu’elle prétend combattre. Elle sait qu’elle est condamnée à gérer la crise, plutôt qu’à la résoudre. Elle sait qu’elle est devenue une force d’appoint du capitalisme, une variable d’ajustement, un faire-valoir. Et cette prise de conscience est insupportable. Alors, plutôt que d’affronter cette réalité, elle préfère se réfugier dans le déni, dans l’illusion, dans le mensonge. Elle préfère croire qu’elle peut encore gagner en jouant la carte de la modération, de la respectabilité, de la normalité. Elle préfère croire qu’elle peut séduire les électeurs en leur promettant un peu moins d’austérité, un peu plus de pouvoir d’achat, un peu plus de « justice sociale ». Mais elle oublie une chose essentielle : les électeurs ne veulent pas un peu moins de malheur. Ils veulent un monde radicalement différent. Et ça, la gauche ne peut plus le leur offrir.
Alors, que reste-t-il ? Rien, ou presque. Il reste des individus isolés, des militants épuisés, des intellectuels désabusés, des citoyens en colère. Il reste des fragments d’une gauche qui refuse de mourir, qui résiste encore, qui croit encore en l’utopie. Mais ces fragments sont dispersés, divisés, affaiblis. Ils n’ont plus de boussole, plus de repères, plus de leader. Ils errent dans le désert politique, à la recherche d’une issue, d’une lueur d’espoir. Et face à eux, il y a cette gauche institutionnelle, cette gauche zombie, qui continue de hanter les couloirs du pouvoir, comme un cadavre ambulant, comme un rappel sinistre de ce que la gauche a été, et de ce qu’elle n’est plus.
Dans ce contexte, le refus de Vallaud d’organiser une primaire n’est pas seulement un renoncement. C’est une déclaration de décès. C’est l’acte de décès officiel d’une gauche qui a choisi de mourir plutôt que de se battre. C’est la preuve, s’il en fallait encore une, que la gauche française a définitivement tourné le dos à ses idéaux, à son histoire, à son peuple. Elle a choisi le confort des strapontins plutôt que l’inconfort des luttes. Elle a choisi la respectabilité plutôt que la radicalité. Elle a choisi la gestion plutôt que la transformation. Et maintenant, elle paie le prix de cette trahison : elle n’est plus qu’un fantôme, un souvenir, une ombre qui s’efface dans la nuit de l’histoire.
Mais attention : les fantômes, parfois, reviennent hanter les vivants. Et la colère, quand elle est trop longtemps contenue, finit toujours par exploser. La gauche institutionnelle peut bien refuser les primaires, elle peut bien se recroqueviller dans ses certitudes, elle peut bien croire qu’elle a encore un avenir. Mais le peuple, lui, n’a pas dit son dernier mot. Et quand il se réveillera, quand il comprendra enfin que personne ne viendra le sauver, quand il réalisera que la gauche l’a abandonné, alors il se tournera vers d’autres forces, d’autres mouvements, d’autres utopies. Et ce jour-là, la gauche institutionnelle découvrira, trop tard, qu’elle a creusé sa propre tombe. Ce jour-là, elle comprendra que son refus des primaires n’était pas un acte de sagesse, mais un acte de lâcheté. Et l’histoire, cette grande justicière, lui fera payer cher ce renoncement.
Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, voyant son jardin envahi par les mauvaises herbes, déciderait non pas de les arracher, mais de les cultiver avec amour, de les arroser, de les protéger du soleil, de peur qu’elles ne meurent et ne laissent place à… quoi, au juste ? À des fleurs, peut-être ? À des plantes vigoureuses, capables de résister aux tempêtes ? Non, bien sûr. Car les mauvaises herbes, voyez-vous, sont bien plus faciles à gérer. Elles poussent toutes seules, sans qu’on ait besoin de s’en occuper. Elles ne demandent rien, ne réclament rien, ne menacent rien. Elles sont dociles, prévisibles, inoffensives. Et surtout, elles ne risquent pas de troubler l’ordre établi, de bousculer les habitudes, de remettre en cause l’autorité du jardinier. Alors, pourquoi prendre le risque de planter autre chose ? Pourquoi s’embarrasser de fleurs, de fruits, de légumes, quand on peut se contenter de ce désert bien ordonné, de cette monotonie rassurante ? La gauche de Vallaud est ce jardinier-là. Elle a choisi de cultiver les mauvaises herbes par peur du vide, par peur de l’inconnu, par peur, surtout, de sa propre impuissance. Elle a choisi de renoncer à faire pousser quoi que ce soit, plutôt que de risquer de voir son jardin s’épanouir sans elle. Et maintenant, elle contemple son œuvre avec une satisfaction morose : un champ stérile, un paysage désolé, une terre morte. Mais attention : les mauvaises herbes, un jour, finissent toujours par étouffer le jardinier.