Plus de 10 000 œuvres d’art moderne et contemporain : Emma Lavigne dévoile les secrets d’une collection hors norme – Connaissance des Arts







Le Penseur Laurent Vo Anh – L’Art comme Cadavre Exquis de l’Humanité


ACTUALITÉ SOURCE : Plus de 10 000 œuvres d’art moderne et contemporain : Emma Lavigne dévoile les secrets d’une collection hors norme – Connaissance des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Dix mille œuvres. Dix mille cadavres exquis alignés dans les catacombes du goût, dix mille momies du génie humain embaumées dans le formol des institutions. Dix mille fois l’homme a cru s’élever au-dessus de sa condition en barbouillant des toiles, en tordant du métal, en empilant des détritus sacralisés. Et voici qu’une prêtresse des temps modernes, Emma Lavigne, vient nous révéler les « secrets » de cette collection hors norme. Secrets ? Comme si l’art avait jamais été autre chose qu’un miroir brisé où se reflète, depuis Lascaux jusqu’à Baselitz, la même comédie tragique : l’homme cherchant désespérément à donner un sens à son passage sur cette boule de boue et de sang qu’est la Terre.

Dix mille œuvres. Le chiffre est obscène. Non par sa quantité, mais par ce qu’il révèle de notre époque : une frénésie de production, une diarrhée créatrice où plus personne ne sait distinguer l’or de la merde, où tout se vaut parce que rien ne vaut plus rien. Nous sommes les héritiers dégénérés de ces sept étapes cruciales où l’art, ce concept flou et mouvant comme un ver de terre, a tenté de dire quelque chose de l’humain avant de sombrer dans le mutisme des musées et le bavardage des foires d’art contemporain.

1. L’Ère des Chamanes (Lascaux, -17 000 ans)

Tout commence dans l’obscurité humide des grottes, où des hommes nus, couverts de suie et de sang, tracent sur les parois les contours tremblés de leurs peurs et de leurs espoirs. Ces premiers artistes ne signaient pas leurs œuvres. Ils ne les vendaient pas. Ils ne les exposaient pas. Ils les vivaient, dans une transe où l’acte de créer était indissociable de l’acte de survivre. Comme le note Mircea Eliade dans Le Chamanisme, ces peintures rupestres étaient des « machines à voyager », des portails vers d’autres mondes. L’art, alors, n’était pas un objet de contemplation, mais un outil de métamorphose. Nous avons perdu cette magie. Nous ne savons plus que collectionner les coquilles vides de ces rituels oubliés.

2. L’Invention du Sacré (Égypte, -3000 ans)

Avec les pyramides et les bas-reliefs égyptiens, l’art devient l’instrument d’une théocratie. Les pharaons, ces premiers influenceurs de l’histoire, comprennent que l’image peut servir le pouvoir. Les artistes ? Des anonymes, des ouvriers du sublime, condamnés à répéter les mêmes canons pour l’éternité. Comme le souligne Jan Assmann dans Mort et Au-Delà dans l’Égypte ancienne, l’art égyptien est une « machine à immortaliser ». Mais immortaliser quoi ? Des corps momifiés, des âmes prisonnières d’un système où la beauté n’est qu’un leurre pour masquer la terreur de la mort. Déjà, l’art ment. Déjà, il est complice des puissants.

3. Le Triomphe de l’Individu (Renaissance, XVᵉ siècle)

Voici venu le temps des génies. Léonard, Michel-Ange, Raphaël. L’art se détache du religieux pour célébrer l’homme, mesure de toute chose. Vasari invente la notion de « Renaissance », ce mythe d’une régénération après les « ténèbres » du Moyen Âge. Mais cette lumière nouvelle est aussi celle d’un marché naissant : les Médicis collectionnent les artistes comme on collectionne les épices ou les esclaves. Comme le note Arnold Hauser dans Histoire sociale de l’art et de la littérature, « l’artiste de la Renaissance est un entrepreneur ». Déjà, l’œuvre d’art devient une marchandise. Déjà, le talent se monnaie. Déjà, l’art est une affaire de riches.

4. La Révolte des Sens (Romantisme, XIXᵉ siècle)

Géricault et son Radeau de la Méduse, Delacroix et ses Femmes d’Alger, Turner et ses tempêtes. Les romantiques brisent les règles académiques pour célébrer le chaos, la passion, la folie. L’art devient une drogue, un exutoire. Comme l’écrit Baudelaire dans Les Paradis artificiels, « la beauté est toujours bizarre ». Mais cette beauté-là est aussi celle d’une bourgeoisie en mal de sensations fortes. L’artiste romantique se veut maudit, mais il dîne chez les Rothschild. Déjà, l’art est un spectacle. Déjà, il est récupéré par ceux-là mêmes qu’il prétend combattre.

5. Le Meurtre de la Peinture (Avant-Gardes, XXᵉ siècle)

Dada, le surréalisme, l’abstraction. Duchamp signe un urinoir et déclare que « tout est art ». Pollock pisse de la peinture sur des toiles. Warhol sérigraphie des boîtes de soupe. L’art se suicide en direct, et le public applaudit. Comme le note Arthur Danto dans La Transfiguration du banal, « l’art contemporain est une philosophie qui a pris la forme d’objets ». Mais quelle philosophie ? Celle du « tout se vaut », du « n’importe quoi », du « pourquoi pas ? ». L’avant-garde, née pour dynamiter les institutions, devient elle-même une institution. Les musées exposent des détritus. Les collectionneurs achètent de l’air en boîte. Déjà, l’art est un concept vide, un jeu pour initiés.

6. L’Ère du Spectacle (Art contemporain, fin XXᵉ – XXIᵉ siècle)

Voici venu le temps des Jeff Koons, des Damien Hirst, des Ai Weiwei. L’art n’est plus une question de beauté, de technique ou même de concept. C’est une question d’argent, de buzz, de provocation calculée. Comme le dénonce Jean Baudrillard dans Le Complot de l’art, « l’art contemporain est une simulation de la transgression ». Une vache coupée en deux dans du formol ? Un ballon en forme de chien vendu 58 millions de dollars ? Une performance où l’artiste se tire une balle dans le bras ? Tout est permis, tout est marketé, tout est récupéré. Les collectionneurs ne sont plus des mécènes, mais des spéculateurs. Les musées ne sont plus des temples, mais des supermarchés. Déjà, l’art est un produit comme un autre, un placement financier, un outil de blanchiment pour oligarques.

7. La Collection Hors Norme (Aujourd’hui)

Et nous voici arrivés à aujourd’hui, avec ces 10 000 œuvres « hors norme » dévoilées par Emma Lavigne. Hors norme ? Le mot est un aveu. Il signifie que plus personne ne sait ce qu’est la norme, que plus personne ne sait ce qu’est l’art. Ces 10 000 pièces sont les symptômes d’une époque malade, où la surproduction artistique est le miroir de notre surconsommation généralisée. Comme le note Boris Groys dans Le Post-scriptum communiste, « l’art contemporain est le cimetière des utopies ». Nous collectionnons les ruines de nos rêves. Nous exposons nos échecs. Nous célébrons notre impuissance.

Dix mille œuvres. Dix mille tentatives avortées de donner un sens à l’existence. Dix mille échecs glorieux, pathétiques, sublimes. Car l’art, malgré tout, reste cette chose étrange et nécessaire : le dernier refuge de l’humain dans un monde qui n’en a plus que faire. Même réduit à une marchandise, même vidé de sa substance, il continue de hanter nos consciences. Comme l’écrit George Steiner dans La Mort de la tragédie, « l’art est le seul témoignage que nous ayons de ce que l’homme aurait pu être ».

Analyse sémantique : Le Langage de la Collection

Regardons les mots. « Collection hors norme ». « Secrets ». « Dévoile ». Le vocabulaire est celui du sacré, mais d’un sacré profané. La « collection » est un terme qui vient du latin collectio, « action de rassembler ». Mais rassembler quoi ? Des objets ? Non. Des trophées. Des preuves de notre capacité à posséder, à classer, à dominer. Le collectionneur est un nouveau pharaon, entassant des trésors pour son voyage dans l’au-delà médiatique.

« Hors norme » : l’expression est un oxymore. Si c’est hors norme, c’est que la norme existe. Mais quelle est-elle ? Celle des académies ? Celle des marchés ? Celle du bon goût ? Non. La norme, aujourd’hui, est celle de l’absence de norme. « Hors norme » signifie donc : « conforme à l’anarchie actuelle ». C’est un aveu d’impuissance. Un constat de faillite.

« Secrets » : le mot est révélateur. Il suppose qu’il y a quelque chose à cacher, quelque chose de précieux, de mystérieux. Mais quels secrets peut bien receler une collection d’art contemporain ? Le secret de sa vacuité ? Le secret de son prix exorbitant ? Le secret de son inanité ? Non. Le seul secret, c’est que plus personne ne croit en rien, mais que tout le monde fait semblant. Comme le note Roland Barthes dans Mythologies, « le mythe est une parole dépolitisée ». La collection « hors norme » est un mythe. Un mensonge qui se prend pour une vérité.

« Dévoile » : le verbe est théâtral. Il suppose un voile à lever, un mystère à percer. Mais quel voile ? Celui de la valeur marchande ? Celui des réseaux d’influence ? Celui de la spéculation ? Non. Le seul voile, c’est celui de notre propre crédulité. Nous voulons croire que ces 10 000 œuvres ont un sens. Nous voulons croire qu’elles valent quelque chose. Nous voulons croire, parce que croire est plus facile que penser.

Comportementalisme radical et résistance humaniste

Face à cette mascarade, que faire ? Deux options s’offrent à nous : le cynisme ou la résistance.

Le cynisme, c’est celui des collectionneurs, des galeristes, des critiques. C’est le cynisme de ceux qui savent que l’art n’est plus qu’un jeu, mais qui continuent d’y jouer parce que c’est lucratif. Comme le dit le personnage de Harry Lime dans Le Troisième Homme, « en Italie, sous les Borgia, ils ont eu la guerre, la terreur, le meurtre, le sang, mais ils ont produit Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. En Suisse, ils ont eu l’amour fraternel, cinq cents ans de démocratie et de paix, et qu’ont-ils produit ? Le coucou. » Le cynique préfère le sang et la merde de l’art contemporain à la paix ennuyeuse des musées vides. Il préfère le scandale à l’indifférence. Il préfère le bruit au silence.

La résistance, c’est autre chose. C’est le refus de jouer le jeu. C’est le choix de ne pas collectionner, de ne pas spéculer, de ne pas cautionner. C’est le choix de créer sans attendre de reconnaissance, sans espérer de rétribution. C’est le choix de l’art comme acte de foi, comme geste gratuit, comme don. Comme l’écrit Albert Camus dans L’Homme révolté, « la révolte est le refus d’être traité en objet et d’être réduit à la simple histoire ». L’artiste résistant est celui qui refuse d’être un objet de spéculation. Il est celui qui crée parce qu’il ne peut pas faire autrement, parce que c’est sa façon de respirer, de lutter, d’exister.

Mais la résistance a un prix. Elle signifie souvent la pauvreté, l’oubli, la solitude. Elle signifie de refuser les honneurs, les prix, les expositions. Elle signifie de préférer l’intégrité à la réussite. Comme le dit le vieux peintre dans Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac, « l’art est une religion qui n’a plus de fidèles ». L’artiste résistant est un prêtre sans église, un prophète sans disciples. Il crie dans le désert, et le désert lui répond par le silence.

Alors, que choisir ? Le cynisme ou la résistance ? Peut-être n’y a-t-il pas de choix. Peut-être sommes-nous tous, déjà, des cyniques malgré nous. Peut-être la résistance n’est-elle qu’une illusion, un dernier sursaut avant la capitulation définitive. Peut-être l’art est-il condamné à n’être plus qu’une marchandise, un jouet pour riches, un hochet pour intellectuels en mal de sensations.

Mais peut-être, aussi, y a-t-il une troisième voie. Celle de l’ironie. Celle du rire. Celle de la provocation gratuite, sans calcul, sans arrière-pensée. Celle de l’art comme farce, comme canular, comme pied de nez à ceux qui prennent tout au sérieux. Comme le disait Duchamp, « l’art est un jeu entre tous les hommes de toutes les époques ». Alors jouons. Jouons à nous moquer des collectionneurs, des critiques, des institutions. Jouons à créer des œuvres qui n’ont ni queue ni tête, qui ne valent rien, qui ne veulent rien dire. Jouons à être libres, ne serait-ce qu’un instant, ne serait-ce que pour rire de notre propre impuissance.

Car au fond, qu’est-ce que l’art ? Rien. Une illusion. Un mensonge. Une façon de tuer le temps en attendant la mort. Mais c’est notre illusion. Notre mensonge. Notre façon à nous de dire : nous avons été là, nous avons existé, nous avons essayé de donner un sens à cette absurdité qu’est la vie. Et si ce sens n’existe pas, si tout cela n’est qu’une vaste blague, alors rions. Rions de nous-mêmes. Rions de notre prétention à vouloir laisser une trace. Rions, parce que c’est tout ce qui nous reste.


Les musées sont des cimetières
Où l’on enterre nos rêves sous le marbre
Dix mille cadavres alignés
Dix mille échecs glorifiés

Les collectionneurs sont des fossoyeurs
Qui creusent des trous dans nos poches
Pour y fourrer des toiles sans âme
Des sculptures sans corps

Nous marchons parmi les ruines
De ce que l’art aurait pu être
Un temple, une cathédrale
Un cri dans la nuit

Mais il ne reste que des échos
Des rires étouffés dans la poussière
Des ombres qui dansent sur les murs
En attendant la fin

Alors prenons nos pinceaux
Et barbouillons les murs
De merde et de sang
De rire et de larmes

Car l’art n’est qu’un cadavre exquis
Un jeu de dupes, une farce
Mais c’est notre cadavre
Notre dupe, notre farce

Et si tout doit finir en poussière
Que ce soit au moins avec panache
Que ce soit en riant
Que ce soit en dansant



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