ACTUALITÉ SOURCE : Piloter des projets d’écologie industrielle : nouvelle formation d’ingénieurs en alternance d’IMT Atlantique, à Nantes – Ouest-France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, l’écologie industrielle ! Voici donc la dernière trouvaille des ingénieurs en mal de rédemption, ces nouveaux prêtres d’un monde qui se meurt, non pas par manque de solutions, mais par excès de bonne conscience technocratique. IMT Atlantique, temple du savoir utilitaire, nous propose une formation en alternance pour « piloter des projets d’écologie industrielle ». Quelle élégance dans le vocabulaire ! Comme si l’on pouvait piloter la nature comme on pilote un drone, comme si l’on pouvait industrialiser la survie sans industrialiser la mort. Mais allons plus loin, car derrière cette annonce se cache l’une des plus grandes impostures de notre époque : l’idée que l’on peut sauver le monde en le soumettant toujours plus aux lois du marché et de la technique.
D’abord, comprenons bien ce que signifie « écologie industrielle ». Ce n’est pas une révolution, c’est une adaptation. Une adaptation du capitalisme à sa propre crise, une manière de recycler ses déchets en profits, de transformer la catastrophe en opportunité. Comme le disait si bien Günther Anders, « l’homme est aujourd’hui antérieur à ses produits », et cette formation en est la parfaite illustration. On ne forme pas des ingénieurs pour repenser le monde, mais pour le réparer tout en le maintenant dans le même système qui l’a détruit. L’écologie industrielle, c’est le greenwashing ultime, celui qui ne se contente pas de repeindre en vert les usines, mais qui les intègre dans un cycle prétendument vertueux, où chaque pollution devient une matière première, où chaque gaspillage devient une ressource. Mais une ressource pour qui ? Pour les mêmes qui ont toujours exploité, toujours dominé, toujours réduit le vivant à une équation comptable.
Cette formation est un symptôme de notre époque, une époque où l’on croit encore que la technique peut tout résoudre, même les problèmes qu’elle a créés. Comme si l’on pouvait soigner un empoisonnement en avalant toujours plus de poison, mais cette fois-ci « bio ». Les ingénieurs formés ici ne seront pas des révolutionnaires, mais des gestionnaires de crise, des experts en optimisation, des comptables de l’apocalypse. Leur mission ? Faire en sorte que le système tienne encore un peu, le temps que les actionnaires puissent vendre leurs dernières actions avant l’effondrement. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’écologie industrielle n’est pas une solution, c’est un sursis. Un sursis pour le capitalisme, un sursis pour la croissance infinie dans un monde fini, un sursis pour l’illusion que l’on peut continuer à produire, consommer et jeter sans conséquences.
Et que dire de cette alternance, ce mot magique qui fait briller les yeux des politiques et des patrons ? L’alternance, c’est le mariage parfait entre l’exploitation et l’endoctrinement. On envoie les étudiants sur le terrain, non pas pour qu’ils apprennent à penser, mais pour qu’ils apprennent à obéir. Ils seront les petites mains de l’industrie, formés à résoudre des problèmes sans jamais les remettre en cause. Leur savoir sera technique, jamais critique. Ils sauront comment recycler les déchets d’une usine, mais jamais pourquoi cette usine existe. Ils sauront comment optimiser une chaîne de production, mais jamais qui en paie le prix. L’alternance, c’est l’école de la soumission douce, celle qui vous apprend à aimer vos chaînes en vous faisant croire qu’elles sont légères.
Cette formation est aussi un miroir tendu à notre société. Une société qui a renoncé à l’utopie, qui ne croit plus en la révolution, mais seulement en la gestion. Une société qui préfère former des ingénieurs en écologie industrielle plutôt que des philosophes, des artistes ou des rêveurs. Car l’écologie industrielle, c’est l’écologie sans la poésie, sans la révolte, sans la beauté. C’est l’écologie des chiffres, des graphiques et des rapports, celle qui ne parle pas de la terre, mais de « ressources », qui ne parle pas des rivières, mais de « flux ». C’est une écologie désincarnée, une écologie sans âme, une écologie qui a oublié que le monde n’est pas une machine, mais un mystère.
Et puis, il y a cette idée sous-jacente que l’on peut « piloter » l’écologie, comme on pilote un avion ou une entreprise. Comme si la nature était un système que l’on pouvait contrôler, ajuster, corriger. Mais la nature n’est pas un tableau de bord, elle n’a pas de boutons à presser, pas de leviers à actionner. Elle est ce qui nous dépasse, ce qui nous englobe, ce qui nous rappelle à chaque instant notre fragilité. Vouloir la piloter, c’est comme vouloir piloter le vent ou les marées. C’est une illusion de toute-puissance, une folie technocratique qui nous mène droit dans le mur. Comme le disait Spinoza, « la nature n’a pas de finalité, elle est ce qu’elle est ». Vouloir la plier à nos désirs, c’est déjà la trahir.
Cette formation est aussi le reflet d’une époque où l’on croit encore que l’on peut sauver le monde sans changer de vie. Où l’on croit que l’on peut continuer à consommer, à produire, à gaspiller, à condition de le faire « proprement ». Mais l’écologie industrielle n’est pas une solution, c’est un leurre. Un leurre qui nous fait croire que l’on peut continuer à vivre comme avant, à condition de recycler nos déchets et d’optimiser nos usines. Mais la crise écologique n’est pas une crise de gestion, c’est une crise de sens. Une crise qui nous demande de repenser notre rapport au monde, pas de l’améliorer. Une crise qui nous demande de renoncer à notre soif de domination, pas de la verdir.
Et que dire de ces ingénieurs en devenir ? Des jeunes gens brillants, sans doute, mais formés pour devenir les rouages d’un système qui les dépasse. Ils croiront sauver la planète, alors qu’ils ne feront que la maintenir en vie artificielle. Ils croiront être des héros, alors qu’ils ne seront que des techniciens. Leur formation leur apprendra à résoudre des problèmes, mais jamais à les poser. À trouver des solutions, mais jamais à questionner les causes. Ils seront les médecins d’un monde en phase terminale, condamnés à lui administrer des soins palliatifs sans jamais pouvoir le guérir.
Car c’est bien là le piège de l’écologie industrielle : elle nous fait croire que l’on peut soigner le monde sans le transformer. Qu’il suffit de mieux gérer les déchets, de mieux recycler, de mieux optimiser. Mais la crise écologique n’est pas une crise de gestion, c’est une crise de civilisation. Une crise qui nous demande de renoncer à notre mode de vie, pas de l’améliorer. Une crise qui nous demande de repenser notre rapport à la nature, pas de le techniciser. L’écologie industrielle, c’est l’écologie des petits pas, celle qui avance à reculons, celle qui croit que l’on peut sauver le monde en le laissant intact.
Et puis, il y a cette idée insidieuse que l’écologie est une affaire d’ingénieurs, de techniciens, d’experts. Comme si la survie de la planète dépendait de savoir-faire techniques, et non de choix politiques, de valeurs, de visions du monde. Comme si l’on pouvait résoudre la crise écologique sans remettre en cause le capitalisme, sans questionner la croissance, sans repenser notre rapport au travail, à la consommation, à la propriété. L’écologie industrielle, c’est l’écologie sans la politique, l’écologie sans la philosophie, l’écologie sans l’humain. C’est une écologie aseptisée, déshumanisée, une écologie qui a oublié que le monde n’est pas une machine, mais un tissu de relations, de symboles, de rêves.
Enfin, cette formation est le symptôme d’une époque où l’on croit encore que l’on peut sauver le monde sans se sauver soi-même. Où l’on croit que l’on peut continuer à vivre dans l’illusion de la toute-puissance technique, sans jamais remettre en cause notre propre désir de domination. Car l’écologie industrielle, c’est aussi une écologie de la soumission. Une soumission à la technique, au marché, à la croissance. Une soumission qui nous fait croire que nous sommes les maîtres du monde, alors que nous en sommes les prisonniers. Comme le disait si bien Heidegger, « la technique n’est pas neutre, elle est l’expression de notre volonté de puissance ». Et cette formation en est la parfaite illustration : elle forme des ingénieurs pour perpétuer cette volonté, pas pour la questionner.
Alors oui, cette formation est une bonne nouvelle pour les industriels, pour les actionnaires, pour tous ceux qui ont intérêt à ce que le système tienne encore un peu. Mais pour le reste d’entre nous, pour ceux qui croient encore que le monde mérite mieux que des soins palliatifs, c’est une mauvaise nouvelle. Car elle nous rappelle que nous avons renoncé à l’utopie, que nous avons choisi la gestion plutôt que la révolution, la technique plutôt que la poésie. Elle nous rappelle que nous avons accepté de vivre dans un monde où l’écologie n’est plus une question de survie, mais une question de profit.
Et pourtant, malgré tout, il reste un espoir. L’espoir que ces ingénieurs, une fois formés, comprendront l’absurdité de leur mission. Qu’ils réaliseront que l’écologie industrielle n’est qu’un leurre, une manière de gagner du temps sans rien changer. Qu’ils refuseront de devenir les complices d’un système qui détruit le monde au nom du profit. Qu’ils choisiront, enfin, de devenir des rebelles, des rêveurs, des poètes. Car c’est cela, la vraie écologie : non pas une affaire de technique, mais une affaire d’amour. Un amour pour le monde, pour la vie, pour la beauté. Un amour qui nous pousse à refuser la domination, à refuser l’exploitation, à refuser la mort. Un amour qui nous pousse à vivre autrement, à penser autrement, à être autrement.
Analogie finale : Cette formation en écologie industrielle, c’est comme un jardinier qui, voyant une forêt brûler, se contenterait de planter des arbres résistants au feu. Il ne cherche pas à éteindre l’incendie, il ne cherche pas à comprendre pourquoi la forêt brûle, il se contente d’adapter les arbres à la chaleur. Mais un jour, la chaleur deviendra trop forte, même pour les arbres résistants. Et ce jour-là, le jardinier réalisera qu’il a passé sa vie à cultiver des illusions, tandis que la forêt, elle, n’était qu’un souvenir. Car l’écologie industrielle, c’est l’art de vendre des cages dorées à des oiseaux qui n’ont plus d’ailes. C’est l’art de faire croire que l’on peut voler, alors que l’on ne fait que tomber plus lentement.