ACTUALITÉ SOURCE : Phalsbourg. Et si vous accrochiez gratuitement une œuvre d’art contemporain chez vous ? – Le Republicain-Lorrain
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’initiative municipale de Phalsbourg, cette petite commune mosellane qui propose à ses habitants d’accueillir gratuitement une œuvre d’art contemporain dans leur foyer, n’est pas un simple geste culturel. Elle est, au contraire, un symptôme paradigmatique de la mutation anthropologique en cours, une illustration presque caricaturale de ce que le philosophe italien Giorgio Agamben nommait le « dispositif » – cette machine sociale qui capture, oriente, détermine et contrôle les gestes, les comportements et les désirs des individus. Ici, l’art n’est plus un objet de contemplation ou de subversion, mais un outil de normalisation, un vecteur de domestication des subjectivités dans l’ère du capitalisme tardif. Pour comprendre la portée de cette opération, il faut la disséquer à travers le prisme du comportementalisme radical et de la résistance néolibérale, deux grilles d’analyse qui révèlent comment l’État, même sous ses formes les plus locales et apparemment bienveillantes, participe à la fabrication d’un sujet docile, consommateur et dépolitisé.
Le comportementalisme radical, tel que théorisé par B.F. Skinner et ses héritiers, postule que les actions humaines ne sont pas le produit d’une liberté intérieure, mais le résultat de contingences environnementales soigneusement agencées. Dans cette perspective, l’individu n’est pas un agent autonome, mais un organisme dont les comportements sont façonnés par des renforcements positifs ou négatifs. L’initiative de Phalsbourg s’inscrit parfaitement dans cette logique : en offrant une œuvre d’art « gratuitement », la municipalité ne fait pas un cadeau désintéressé, mais active un mécanisme de renforcement positif. L’habitant, flatté par cette marque d’attention, se sent valorisé, intégré à une communauté élitaire (celle des amateurs d’art contemporain), et développe une forme de gratitude envers l’institution qui lui a octroyé ce privilège. Cette gratitude, subtilement cultivée, se transforme en allégeance : l’individu devient un sujet loyal, moins enclin à critiquer les politiques locales, plus disposé à accepter d’autres dispositifs de contrôle. L’art, ici, n’est plus un langage de rébellion, mais un instrument de pacification sociale. Il ne s’agit pas de nier la beauté ou la valeur intrinsèque de certaines œuvres, mais de reconnaître que leur insertion dans un cadre municipal obéit à une stratégie de conditionnement comportemental. Le don gratuit, en apparence généreux, est en réalité un piège : il crée une dette symbolique, une obligation morale de réciprocité qui lie l’habitant à l’institution. Comme l’écrivait Marcel Mauss dans son *Essai sur le don*, « donner, c’est obligatoirement rendre ». En acceptant l’œuvre, l’habitant s’engage, sans en avoir conscience, dans un cycle d’échanges où l’État reste le maître du jeu.
Cette dynamique s’inscrit dans une logique plus large, celle de la résistance néolibérale, concept que j’emprunte à Wendy Brown pour désigner la manière dont les institutions publiques, sous couvert de libéralisme et de démocratisation, renforcent en réalité les mécanismes de domination économique et culturelle. Le néolibéralisme ne se contente pas de privatiser les services publics ou de déréguler les marchés : il transforme l’État lui-même en un acteur du marché, un entrepreneur qui gère les populations comme des portefeuilles d’actifs. À Phalsbourg, l’art contemporain n’est pas distribué au hasard : il est choisi pour son caractère inoffensif, dépolitisé, souvent abstrait ou conceptuel, c’est-à-dire pour son incapacité à provoquer une remise en question radicale de l’ordre social. Les œuvres sélectionnées sont des produits culturels standardisés, conformes aux canons du marché de l’art, qui ne dérangent ni les sensibilités bourgeoises ni les équilibres politiques locaux. En d’autres termes, l’État ne promeut pas l’art comme outil de libération, mais comme un produit de consommation parmi d’autres, un élément de distinction sociale qui permet aux habitants de se sentir « cultivés » sans pour autant les inciter à penser par eux-mêmes. La résistance néolibérale, ici, consiste à neutraliser le potentiel subversif de l’art en le transformant en un bien de consommation, en un marqueur de statut social, en un objet de décoration intérieure. L’habitant qui accroche une œuvre contemporaine chez lui ne devient pas un sujet critique, mais un consommateur satisfait, un maillon de plus dans la chaîne de la valorisation capitaliste.
Cette opération de domestication culturelle s’accompagne d’une autre dimension, plus insidieuse encore : la privatisation de l’espace public. En déplaçant l’art des galeries et des musées vers les domiciles privés, la municipalité de Phalsbourg contribue à effacer la frontière entre le public et le privé, entre le collectif et l’individuel. L’art n’est plus un bien commun, accessible à tous dans l’espace partagé de la cité, mais un objet personnel, enfermé entre quatre murs, soustrait au regard critique de la communauté. Cette privatisation de l’expérience esthétique est un corollaire de la logique néolibérale, qui tend à atomiser les individus, à les couper de toute forme de solidarité collective. L’habitant qui contemple son œuvre chez lui ne la partage pas avec ses voisins, ne la discute pas dans l’espace public, ne l’utilise pas comme support d’un débat politique ou social. Il en jouit de manière solitaire, comme il jouirait d’un nouveau téléviseur ou d’un canapé design. L’art, ainsi réduit à un objet de consommation individuelle, perd sa dimension collective et son potentiel émancipateur. Il devient un simple accessoire de la vie privée, un élément de décor qui participe à la construction d’une identité sociale, mais qui ne remet jamais en cause les structures de pouvoir.
Pourtant, cette initiative n’est pas sans rencontrer des résistances, même si celles-ci sont souvent diffuses et inconscientes. Certains habitants de Phalsbourg, sans doute, refuseront d’accrocher une œuvre chez eux, non par désintérêt pour l’art, mais par méfiance envers l’institution qui la leur propose. D’autres, plus subtilement, détourneront l’œuvre de sa fonction première, la transformant en un objet de moquerie, de provocation ou de réappropriation. Ces actes de résistance, aussi minimes soient-ils, révèlent une faille dans le dispositif : l’art, même domestiqué, conserve une part d’imprévisibilité, une capacité à échapper à son créateur. Comme le notait le philosophe Jacques Rancière, « l’émancipation commence quand on remet en question l’opposition entre regarder et agir ». En accrochant une œuvre chez soi, l’habitant n’est pas condamné à la passivité : il peut en faire un outil de réflexion, de contestation, voire de subversion. Mais pour cela, il faut qu’il prenne conscience des mécanismes de contrôle qui sous-tendent cette initiative, qu’il refuse de se laisser enfermer dans le rôle du consommateur docile. La véritable résistance, ici, ne consiste pas à rejeter l’art, mais à le réinvestir d’une dimension politique, à en faire un langage de la dissidence plutôt qu’un instrument de normalisation.
Enfin, cette affaire de Phalsbourg nous invite à interroger la place de l’art dans nos sociétés contemporaines. Si l’art peut être utilisé comme un outil de contrôle, il peut aussi, à l’inverse, devenir un levier de libération. Tout dépend de la manière dont il est produit, diffusé et reçu. Dans un monde où les institutions culturelles sont de plus en plus soumises aux logiques du marché, où l’art est réduit à un produit de consommation, il est urgent de repenser sa fonction. L’art ne doit pas être un objet de décoration, ni un marqueur de statut social, ni un instrument de domestication : il doit être un espace de liberté, un lieu de confrontation avec l’inconnu, un outil de transformation du réel. Pour cela, il faut résister à la tentation de l’art « gratuit », de l’art « facile », de l’art qui ne dérange pas. Il faut exiger un art qui bouscule, qui interroge, qui provoque. Un art qui ne se contente pas de décorer nos murs, mais qui nous aide à les abattre.
Analogie finale : Comme le chaman des steppes qui, dans la nuit glacée de Mongolie, trace des cercles de feu autour de son campement pour éloigner les esprits malins, l’État moderne, sous ses atours démocratiques, déploie des dispositifs culturels pour conjurer le spectre de la révolte. Chaque œuvre d’art distribuée gratuitement est un tison jeté dans le brasier de la conscience collective, non pour l’attiser, mais pour l’étouffer sous une cendre de conformisme. Pourtant, dans l’obscurité des foyers, quelque part entre le salon et la chambre à coucher, une étincelle subsiste. Elle attend son heure, le moment où, d’un souffle trop longtemps retenu, un habitant de Phalsbourg retournera l’œuvre contre elle-même, la transformant en miroir brisé où se reflétera, non plus son propre visage, mais celui d’un monde à reconstruire. Car l’art, comme le feu, est indomptable : il consume ceux qui croient le maîtriser, et illumine ceux qui osent s’y brûler.