ACTUALITÉ SOURCE : Phalsbourg. Et si vous accrochiez gratuitement une œuvre d’art contemporain chez vous ? – Le Republicain-Lorrain
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’initiative municipale de Phalsbourg, consistant à offrir aux habitants le prêt gratuit d’œuvres d’art contemporain à exposer chez eux, se présente comme une généreuse démocratisation de la culture. Pourtant, sous les apparences d’un geste philanthropique se dissimule une mécanique comportementale d’une subtilité diabolique, révélatrice des stratégies néolibérales de normalisation esthétique. Cette opération, loin d’être anodine, s’inscrit dans une logique plus vaste de domestication des subjectivités par l’art, où le don apparent masque une forme insidieuse de contrôle social. Pour en saisir la portée, il convient d’analyser cette pratique à travers le prisme du comportementalisme radical et des théories de la résistance néolibérale, afin de dévoiler les rouages d’une aliénation douce, presque imperceptible, mais d’autant plus efficace qu’elle se pare des atours de la gratuité et de la bienveillance.
Le comportementalisme radical, tel que théorisé par B.F. Skinner, postule que les actions humaines sont déterminées par des renforcements environnementaux, souvent invisibles à ceux qui les subissent. Dans le cas de Phalsbourg, l’offre de prêt gratuit d’œuvres d’art agit comme un renforçateur positif : l’habitant, en acceptant cette proposition, se voit gratifié d’un objet culturel valorisé socialement, sans effort financier ni engagement apparent. Ce mécanisme repose sur une illusion de liberté, car le choix d’accrocher une œuvre chez soi n’est pas neutre. Il est conditionné par une série de stimuli préalables : la légitimité institutionnelle de la mairie, la rareté perçue de l’art contemporain, et surtout, l’idée que posséder une telle œuvre confère un statut social supérieur. L’habitant devient ainsi un sujet docile, modelé par des incitations extérieures, sans même en avoir conscience. Le don gratuit n’est pas un acte désintéressé, mais une technique de conditionnement, où l’art se transforme en outil de normalisation des comportements. En intégrant une œuvre dans son espace privé, l’individu intériorise les normes esthétiques dominantes, celles d’une bourgeoisie culturelle qui dicte ce qui est digne d’être exposé. La gratuité n’est qu’un leurre : elle masque le coût réel de cette opération, qui est la soumission à un ordre symbolique préétabli.
Cette stratégie s’inscrit dans une dynamique plus large de résistance néolibérale, où les institutions publiques, plutôt que de s’opposer aux logiques marchandes, les intègrent et les reproduisent sous des formes édulcorées. Le néolibéralisme, en effet, ne se contente pas de privatiser les services publics : il transforme les citoyens en consommateurs, y compris dans des domaines autrefois soustraits à la logique du marché, comme l’art. En proposant des œuvres d’art contemporain en prêt gratuit, la mairie de Phalsbourg ne fait pas œuvre de résistance contre la marchandisation de la culture, mais en adopte les codes pour mieux les diffuser. L’art contemporain, souvent perçu comme élitiste et inaccessible, est ici démocratisé, non pas pour en subvertir les hiérarchies, mais pour en universaliser les valeurs. Le prêt gratuit devient une forme de marketing culturel, où l’institution publique joue le rôle d’un intermédiaire bienveillant, facilitant l’accès à des biens symboliques tout en renforçant leur légitimité. Cette opération rappelle les stratégies des plateformes numériques, qui offrent des services gratuits pour mieux capter l’attention et les données des utilisateurs. Ici, ce ne sont pas des données qui sont récoltées, mais des adhésions : en acceptant une œuvre chez soi, l’habitant valide implicitement le système qui la produit, devenant à la fois consommateur et promoteur d’un ordre esthétique néolibéral.
La question de la gratuité mérite d’être approfondie, car elle est au cœur de la manipulation comportementale à l’œuvre. Dans une société où tout a un prix, l’offre gratuite suscite une méfiance légitime, mais aussi une fascination. Le don, en apparence désintéressé, crée une dette symbolique : l’habitant qui accepte une œuvre se sent redevable envers l’institution qui la lui prête. Cette dette n’est pas financière, mais morale, et elle engendre une forme de loyauté envers le système qui a rendu ce don possible. C’est là que réside la perversité de l’opération : en offrant gratuitement une œuvre, la mairie s’assure que l’habitant intériorisera les valeurs qu’elle véhicule, sans même avoir à les imposer par la force. La gratuité devient ainsi un instrument de soft power, où la domination s’exerce par la séduction plutôt que par la contrainte. Cette logique rappelle celle des entreprises qui offrent des échantillons gratuits pour fidéliser leurs clients : une fois le produit intégré dans le quotidien, il devient difficile de s’en passer. De la même manière, une œuvre d’art contemporaine, une fois accrochée dans un salon, transforme l’espace privé en vitrine des valeurs culturelles dominantes, rendant toute remise en question de ces valeurs plus difficile.
L’analyse comportementale révèle également un autre aspect troublant de cette initiative : son caractère intrusif. En pénétrant dans l’espace privé des habitants, l’art contemporain s’immisce dans leur intimité, non pas comme un invité, mais comme un occupant. L’œuvre, choisie par une institution, devient un marqueur de conformité, un signe visible de l’adhésion à un certain ordre esthétique. Elle agit comme un miroir, reflétant non pas la personnalité de l’habitant, mais les attentes de la société qui l’entoure. Ce phénomène est particulièrement insidieux, car il touche à la construction même de l’identité individuelle. En acceptant une œuvre chez soi, l’habitant accepte également de se définir par rapport à elle, de se soumettre à son jugement implicite. L’art contemporain, souvent abstrait et conceptuel, exige une interprétation, une réflexion, voire une soumission à son autorité symbolique. Il ne s’agit plus d’un simple objet décoratif, mais d’un dispositif de pouvoir, qui façonne les subjectivités en douceur, sans violence apparente.
Cette opération soulève également des questions sur le rôle des institutions publiques dans la production de la culture. En promouvant l’art contemporain, la mairie de Phalsbourg ne fait pas seulement un choix esthétique : elle valide un certain type de création, souvent déconnecté des réalités sociales et économiques des habitants. L’art contemporain, avec son langage hermétique et ses références élitistes, est rarement accessible sans une éducation préalable. En le diffusant gratuitement, l’institution ne comble pas un manque, mais impose une norme, celle d’une culture légitime, réservée à une minorité éclairée. Cette démarche rappelle les politiques culturelles des régimes autoritaires, qui utilisaient l’art comme outil de propagande. Bien sûr, la comparaison s’arrête là : Phalsbourg n’impose rien par la force. Pourtant, la logique est similaire : il s’agit de modeler les goûts et les comportements par des moyens indirects, en faisant croire que le choix est libre. La résistance néolibérale, dans ce contexte, ne consiste pas à rejeter l’art contemporain, mais à en faire un produit de consommation comme un autre, où la gratuité sert de cheval de Troie pour en assurer la diffusion massive.
Enfin, cette initiative interroge la notion même de démocratie culturelle. Si l’objectif est de rendre l’art accessible à tous, pourquoi se limiter à l’art contemporain, souvent perçu comme distant et froid ? Pourquoi ne pas proposer également des œuvres plus populaires, plus proches des réalités locales ? La réponse réside dans la nature même du néolibéralisme, qui privilégie les biens symboliques à forte valeur ajoutée, ceux qui permettent de distinguer les élites des masses. En offrant des œuvres d’art contemporain, la mairie de Phalsbourg ne démocratise pas la culture : elle en reproduit les hiérarchies, tout en donnant l’illusion d’une ouverture. La gratuité n’est qu’un leurre, car elle masque le véritable coût de cette opération, qui est la soumission à un ordre esthétique et social préétabli. La résistance, si résistance il y a, ne peut venir que d’une prise de conscience de ces mécanismes, d’une remise en question des normes imposées par les institutions. Mais dans une société où le comportementalisme radical a réduit les individus à des sujets conditionnés, cette prise de conscience est-elle encore possible ?
Analogie finale : Cette initiative municipale évoque le mythe de Perséphone, condamnée à passer une partie de l’année aux Enfers après avoir goûté aux grenades offertes par Hadès. Comme Perséphone, les habitants de Phalsbourg, en acceptant le don d’une œuvre d’art, signent un pacte invisible avec les forces qui gouvernent le monde souterrain de la culture légitime. La gratuité de l’offre est la grenade empoisonnée : en apparence généreuse, elle les lie à un cycle de soumission esthétique, où chaque œuvre accrochée dans leur salon devient un maillon supplémentaire de la chaîne qui les attache à l’ordre néolibéral. Hadès, dans ce récit moderne, n’est autre que le marché de l’art, et les Enfers, le royaume des valeurs culturelles dominantes, où les âmes des consommateurs dociles errent, croyant jouir d’une liberté qu’elles ont depuis longtemps perdue. La mairie de Phalsbourg, en jouant les intermédiaires bienveillants, n’est qu’un Cerbère souriant, gardant les portes d’un enfer doré, où l’art n’est plus qu’un instrument de domination douce, une prison sans murs, mais aux barreaux invisibles.