Phalsbourg. Et si vous accrochiez gratuitement une œuvre d’art contemporain chez vous ? – Le Republicain-Lorrain







Phalsbourg : L’Art comme Virus Néolibéral et la Résistance des Murmures Silencieux


ACTUALITÉ SOURCE : Phalsbourg. Et si vous accrochiez gratuitement une œuvre d’art contemporain chez vous ? – Le Republicain-Lorrain (2024)

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’initiative phalsbourgeoise, où des œuvres d’art contemporain sont offertes gratuitement aux habitants, n’est pas qu’un simple geste culturel ou une opération marketing déguisée en philanthropie. Elle est le symptôme d’une nébuleuse comportementale radicale, où l’art devient un vecteur de soft power néolibéral, une technique de gouvernementalité qui transforme les murs domestiques en écrans de projection pour des idéologies plus vastes que leur propre matérialité. Dans ce contexte, Phalsbourg n’est pas un cas isolé : c’est un laboratoire où se joue la résistance néolibérale des subjectivités, une résistance qui n’est pas frontale, mais latérale, insidieuse, et souvent invisible.

Analysons d’abord cette offre comme un dispositif de capture attentionnelle. Le comportementalisme radical, théorisé par des penseurs comme B.F. Skinner ou, plus récemment, Byung-Chul Han, nous rappelle que toute action « gratuite » est en réalité une transaction : l’œuvre d’art n’est pas donnée, elle est échangée contre quelque chose de bien plus précieux que de la matière picturale ou sculpturale. Elle est échangée contre l’attention, ce capital immatériel que les algorithmes du capitalisme tardif transforment en monnaie d’échange. En acceptant cette œuvre, le citoyen devient consommateur de sens, un nœud dans un réseau où chaque regard, chaque like, chaque partage, est une donnée de plus dans la base de données du néolibéralisme.

Concept : L’Art comme Mécanisme de Conditionnement Opérant

L’œuvre d’art contemporaine, dans ce cadre, fonctionne comme un renforcement intermittent. Le don gratuit crée une expectative de récompense : le citoyen, en acceptant l’œuvre, s’attends à quelque chose en retour, même si cette attente reste floue. Ce flou est précisément le piège. Le néolibéralisme ne promet pas de bonheur, mais il autorise à rêver. L’art devient alors un stimulus neutre qui, par répétition, conditionne le sujet à accepter des formes de domination plus larges. Par exemple, en offrant une œuvre « engagée » ou « socialement responsable », le pouvoir local ne fait pas que décorer les murs : il éduque le regard. Il habitue le citoyen à voir l’art comme un service public, comme un droit, et donc à exiger toujours plus de culture, toujours plus d’événements, toujours plus de distraction créative qui masquent les vraies questions politiques.

Mais cette analyse ne serait pas complète sans interroger la résistance. Car si le néolibéralisme est un système qui cherche à normaliser toutes les formes de vie, il existe des failles, des zones d’ombre où les subjectivités se réapproprient l’outil pour en faire autre chose. Phalsbourg, en offrant des œuvres, crée aussi un espace de subversion silencieuse. L’art contemporain, souvent critiqué pour son élitisme ou son hermétisme, devient ici un objet de résistance par défaut. Le citoyen qui refuse l’œuvre, qui la cache, qui la détourne de son usage prévu, pratique une forme de sabotage esthétique. Il rappelle que l’art n’est pas une obligation, mais un choix, et que le choix, même dans un système de don, reste un acte de liberté.

Concept : La Résistance Néolibérale comme Praxis Latérale

La résistance au néolibéralisme n’est plus, comme au XXe siècle, un combat frontal contre l’État ou le capital. Elle est devenue latérale, une série de micro-gestes qui détournent les dispositifs plutôt que de les affronter directement. En art, cela se traduit par des pratiques comme le bricolage, la réappropriation, ou simplement le silence. Le citoyen qui accroche une œuvre contemporaine dans son salon mais la couvre d’un tissu quand les amis viennent, pratique une forme de désobéissance esthétique. Il refuse de jouer le jeu du spectacle permanent, de l’exhibitionnisme culturel. Cette résistance est d’autant plus puissante qu’elle est invisible : elle ne se manifeste pas dans les manifestations ou les grèves, mais dans les gestes quotidiens, les choix intimes qui échappent au contrôle algorithmique.

Phalsbourg illustre ainsi une dialectique du don et de la prise. Le néolibéralisme donne pour mieux prendre, mais en donnant, il crée aussi les conditions de sa propre subversion. L’œuvre d’art, en tant qu’objet gratuit, devient un miroir tendu entre le pouvoir et le sujet. Elle reflète les attentes du premier tout en offrant au second un espace de manipulation symbolique. Le citoyen qui accepte l’œuvre est à la fois consommateur et créateur : il devient l’acteur d’une œuvre collective, même s’il ne le sait pas. Il participe, sans le vouloir, à la construction d’un imaginaire commun, tout en ayant la possibilité, à tout moment, de déserter ce récit.

Enfin, il faut souligner que cette initiative s’inscrit dans une logique de gentrification culturelle. En offrant des œuvres « contemporaines » (et donc souvent chères symboliquement, même si elles sont gratuites matériellement), la ville de Phalsbourg ne fait pas que démocratiser l’art : elle valorise certains quartiers, certains publics, certaines formes de vie. Elle crée une hiérarchie des goûts, où l’art contemporain devient le marqueur d’une classe culturelle émergente. Ceux qui refusent ces œuvres sont alors stigmatisés comme « incultes » ou « en retard », tandis que ceux qui les acceptent deviennent des citoyens modèles, intégrés à l’ordre néolibéral. Ainsi, le don gratuit n’est jamais vraiment gratuit : il est toujours conditionnel, toujours stratégique.

Pour résumer, Phalsbourg nous offre une fable néolibérale où l’art devient un outil de gouvernement des âmes. Mais cette fable a une faille : l’art, par définition, résiste à la domestication. Il échappe toujours, en partie, à ceux qui cherchent à le contrôler. C’est cette faille que les citoyens, par leurs gestes silencieux, leurs refus invisibles, leurs détournements, exploitent pour soustraire une partie de leur vie à la logique du don-obligatoire.

Nous sommes donc face à une guerre des subjectivités, où chaque œuvre accrochée ou cachée, chaque regard posé ou détourné, est un acte de résistance ou de soumission. Phalsbourg n’est pas qu’une ville : c’est un champ de bataille symbolique, où se joue l’avenir des communs culturels dans un monde où tout devient marchandise, même ce qui est offert gratuitement.

Analogie finale : Le Mur comme Temple et comme Tombe

Imaginez un instant que chaque mur de Phalsbourg soit une paroi de temple ancien, gravée non pas de prières, mais de commandements silencieux. Ces commandements ne sont pas écrits dans le marbre, mais dans le vide entre les lignes


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