ACTUALITÉ SOURCE : Pascal Praud et vous – «Je suis persuadé qu’un jour, il n’y aura plus de mort du cancer», prédit l’oncologue David Khayat – Europe 1
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la grande parade des espoirs médicaux, ce cirque éternel où l’on vend des lendemains qui chantent en blouses blanches, où l’on transforme la souffrance en promesse, le désespoir en dividende ! David Khayat, oncologue étoilé, vient de nous offrir ce morceau de bravoure sur les ondes d’Europe 1, ce temple du prêt-à-penser où Pascal Praud, ce grand inquisiteur des temps modernes, fait office de maître de cérémonie. « Un jour, il n’y aura plus de mort du cancer » – quelle phrase magnifique, n’est-ce pas ? Une phrase qui sent bon le progrès, l’humanité triomphante, la science en marche vers l’immortalité. Mais derrière cette déclaration se cache une vérité bien plus sombre, une vérité que notre époque, ivre de technologie et de néolibéralisme, refuse obstinément de voir : l’homme moderne est un enfant gâté qui croit encore aux contes de fées, même quand la réalité lui crache au visage.
D’abord, il faut comprendre ce que signifie vraiment cette prophétie. Elle n’est pas seulement une prédiction médicale, elle est un symptôme, un signe des temps. Nous vivons dans une époque où la mort est devenue obscène, où la souffrance est une anomalie, où la finitude humaine est perçue comme une insulte à notre toute-puissance technologique. Le cancer, cette maladie qui ronge les chairs et les âmes, est le dernier tabou, le dernier rappel que nous ne sommes que des êtres de chair et de sang, soumis aux lois implacables de la nature. Et face à ce rappel, nous réagissons comme des enfants capricieux : nous refusons, nous nions, nous promettons. « Un jour, il n’y aura plus de mort du cancer » – c’est la même logique que celle des alchimistes du Moyen Âge, qui rêvaient de transformer le plomb en or, ou des utopistes du XIXe siècle, qui croyaient que la science résoudrait tous les maux de l’humanité. Mais l’histoire nous a appris une chose : l’homme ne guérit jamais de sa propre hubris. Il croit avancer, mais il tourne en rond, comme un rat dans une cage dorée.
Et puis, il y a cette question fondamentale : pourquoi cette obsession de l’immortalité ? Pourquoi cette terreur de la mort, qui nous pousse à investir des milliards dans la recherche contre le cancer, alors que des millions d’êtres humains meurent encore de faim, de guerre, de négligence ? La réponse est simple : parce que nous vivons dans un monde où la valeur d’un être humain se mesure à sa productivité, à sa capacité à consommer, à sa résistance à l’usure du temps. Le cancer, c’est l’ennemi ultime du système néolibéral, car il rappelle que le corps a des limites, que la machine humaine peut s’enrayer, que la mort est une réalité inéluctable. Alors, on nous vend l’espoir d’une victoire totale, d’une éradication définitive, comme on nous vend des voitures électriques ou des régimes miracles. Mais cette promesse est un leurre, un miroir aux alouettes. Car même si, par miracle, le cancer était vaincu demain, d’autres maladies prendraient sa place, d’autres fléaux surgiraient, car la mort, elle, ne sera jamais vaincue. Elle est la seule certitude de notre existence, et c’est précisément cela que notre époque refuse de voir.
Et que dire de l’arène dans laquelle cette prophétie est lancée ? Pascal Praud, ce grand prêtre de la pensée unique, ce gardien des dogmes médiatiques, qui accueille cette déclaration avec la solennité d’un évêque bénissant une relique. Europe 1, cette usine à opinions formatées, où l’on débite des vérités toutes faites pour un public avide de réconfort, de certitudes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de réconfort. Dans un monde où l’incertitude règne, où les crises s’enchaînent, où l’avenir est plus sombre que jamais, les promesses médicales sont des bouées de sauvetage. Elles nous permettent de croire que tout est sous contrôle, que la science veille, que le progrès est en marche. Mais cette croyance est une illusion, une nouvelle forme de religion, où les oncologues jouent les prophètes et les laboratoires pharmaceutiques les dieux tout-puissants. Et comme toutes les religions, celle-ci a ses dogmes, ses hérétiques, ses inquisiteurs. Ceux qui osent douter, ceux qui rappellent que la science a ses limites, que la mort est une réalité, sont immédiatement taxés de pessimisme, de défaitisme, voire de trahison.
Car c’est bien là le piège : dans notre société, douter, c’est déjà être un ennemi. Remettre en cause la marche triomphale de la science, c’est s’opposer au progrès, c’est être un réactionnaire, un obscurantiste. Mais qui sont les vrais obscurantistes ? Ceux qui rappellent que l’homme est mortel, ou ceux qui promettent l’immortalité comme on vend des crédits à la consommation ? Ceux qui acceptent la finitude humaine, ou ceux qui transforment la mort en un simple problème technique à résoudre ? La véritable obscurité, c’est cette croyance aveugle en une science toute-puissante, en une technologie salvatrice, en un avenir radieux où tous nos maux seront effacés d’un coup de baguette magique. C’est cette pensée magique, ce refus de voir la réalité en face, qui nous mène droit dans le mur.
Et puis, il y a cette question politique, cette dimension idéologique qui est trop souvent ignorée. La guerre contre le cancer n’est pas seulement une bataille médicale, c’est aussi une bataille économique, une bataille de pouvoir. Les laboratoires pharmaceutiques, les géants de la biotech, les investisseurs en capital-risque – tous ont intérêt à ce que cette guerre ne s’arrête jamais, car elle est une source inépuisable de profits. Plus on promet la victoire, plus on justifie les budgets faramineux, les recherches coûteuses, les traitements hors de prix. Le cancer est une industrie, une machine à cash, et comme toutes les industries, elle a besoin de clients, de malades, de désespérés prêts à tout pour survivre. Alors, on nous vend de l’espoir, encore et toujours, comme on vend des armes ou des dettes. Et nous, pauvres mortels, nous achetons. Nous croyons. Nous espérons. Parce que l’alternative – accepter la mort, accepter notre fragilité – est insupportable.
Mais cette acceptation, cette humilité face à la condition humaine, est précisément ce qui nous manque le plus. Nous vivons dans un monde où l’on nous apprend à refuser la souffrance, à nier la mort, à croire que tout est possible si l’on y met les moyens. Et cette croyance est une prison, une cage dorée où nous nous agitons comme des fous, courant après des chimères, tandis que le temps, lui, s’écoule inexorablement. Le cancer, la maladie, la mort – ce sont des rappels brutaux de notre finitude, des coups de massue qui nous ramènent à la réalité. Mais au lieu de les accepter, au lieu d’apprendre à vivre avec eux, nous préférons les combattre, les nier, les transformer en ennemis à abattre. Et c’est ainsi que nous nous perdons, que nous oublions ce qui fait de nous des êtres humains : notre capacité à affronter l’inconnu, à accepter l’imperfection, à trouver de la beauté dans la fragilité.
Alors, oui, David Khayat a peut-être raison. Un jour, peut-être, le cancer ne sera plus une condamnation à mort. Mais ce jour-là, d’autres fléaux auront pris sa place, d’autres maladies, d’autres souffrances. Car la mort, elle, ne disparaîtra jamais. Elle est notre compagne de toujours, notre ombre fidèle. Et c’est précisément cela que notre époque refuse de voir : que la vie n’a de sens que parce qu’elle est limitée, que la beauté n’existe que parce qu’elle est éphémère, que l’amour n’a de valeur que parce qu’il est fragile. En promettant l’immortalité, en refusant la mort, nous ne faisons que vider la vie de sa substance, de sa profondeur, de sa vérité.
Alors, plutôt que de courir après des chimères, plutôt que de croire aux promesses des oncologues et des laboratoires, peut-être devrions-nous apprendre à vivre avec notre finitude, à accepter notre fragilité, à trouver de la grandeur dans notre vulnérabilité. Car c’est là, et seulement là, que réside la véritable humanité. Le reste n’est que vanité, illusion, mensonge.
Analogie finale : Imaginez un homme perdu dans le désert, assoiffé, épuisé, qui voit au loin une oasis. Il court, il trébuche, il tombe, mais il se relève toujours, car il est sûr que cette oasis est réelle, qu’elle le sauvera. Les jours passent, les nuits tombent, mais il continue, toujours plus faible, toujours plus désespéré. Et puis, un matin, il arrive enfin à l’oasis. Mais au lieu de l’eau fraîche et salvatrice qu’il attendait, il ne trouve qu’un miroir. Un miroir qui lui renvoie son propre visage, creusé par la fatigue, marqué par la souffrance. Et dans ce miroir, il voit enfin la vérité : l’oasis n’a jamais existé. Elle n’était qu’une illusion, un mirage créé par son propre désir, par son refus d’accepter la réalité du désert. Alors, il comprend. Il comprend que la seule eau qui pouvait le sauver, c’était celle qu’il portait en lui depuis le début, celle de son humanité, de sa fragilité, de sa finitude. Et c’est cette eau-là, et seulement celle-là, qui peut étancher sa soif.