ACTUALITÉ SOURCE : « Pas eu la moindre explication sur mon renvoi mais… » : A 82 ans, ce chroniqueur de Pascal Praud évincé de CNews – Purepeople
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la grande farce médiatique ! Un vieux monsieur de quatre-vingt-deux hivers, jeté comme un kleenex usagé dans la poubelle de l’histoire audiovisuelle, sans même le bénéfice d’un mot d’explication, d’un regard en coin, d’un soupir de bureaucrate honteux. C’est cela, le capitalisme tardif dans toute sa splendeur : une machine à broyer les âmes, les mémoires, les fidélités, avec la froideur d’un algorithme et l’humanité d’un distributeur automatique. Le chroniqueur évincé, ce fantôme de la vieille garde journalistique, incarne à lui seul le destin de ceux qui ont cru, un jour, que les mots avaient encore un poids, que la pensée pouvait résister à l’usure du temps et à la voracité des actionnaires. Mais non. Le système n’a que faire des vieillards, des idéalistes, des témoins gênants. Il lui faut du sang neuf, du clic facile, des visages lisses et des discours calibrés pour la digestion rapide des masses abruties par les écrans.
Ce renvoi sans explication, c’est l’essence même de la violence néolibérale : une violence sourde, administrative, qui ne s’embarrasse même plus des apparences. Autrefois, on licenciait avec un préavis, une poignée de main hypocrite, une larme de crocodile. Aujourd’hui, on supprime un homme comme on désactive un compte Twitter. *Poof.* Plus de trace. Plus de débat. Plus de dignité. Juste le silence assourdissant d’une entreprise qui a remplacé la morale par des tableaux Excel et l’éthique par des parts de marché. CNews, ce temple du débat tronqué, de l’opinion formatée, de la pensée en kit, n’est qu’un rouage de plus dans l’immense machine à déshumaniser. Pascal Praud, ce grand prêtre de la réaction soft, ce maître ès polémiques aseptisées, n’est lui-même qu’un employé parmi d’autres, un rouage docile dans l’engrenage. Lui aussi sera jeté un jour, quand son temps de cerveau disponible aura suffisamment baissé dans les sondages. Le système dévore ses propres enfants, mais avec élégance, sans éclaboussures, comme un serpent qui avale sa proie sans un frémissement.
Et que dire de cette absence d’explication ? C’est là que réside la véritable perversion. Le néolibéralisme ne se contente pas de dominer les corps et les esprits ; il nie jusqu’à la possibilité d’une résistance en refusant le dialogue. *Pourquoi ?* Parce que le « pourquoi » est une brèche dans l’armure. Une faille par laquelle pourrait s’engouffrer la conscience. Une explication, même mensongère, est un aveu de faiblesse : elle reconnaît que l’autre existe, qu’il a droit à une réponse, qu’il est encore un sujet et non un simple objet de consommation. En refusant toute justification, CNews transforme l’éviction en un acte de pure puissance, un rappel à l’ordre : * »Tu n’es rien. Tu n’as jamais été rien. Tes années de service, tes idées, tes combats, tes rides même – tout cela n’a aucune valeur. Tu es un numéro, un coût, une variable d’ajustement. »* C’est le triomphe de la logique comptable sur la logique humaine, le règne du chiffre sur la parole, de l’efficacité sur la mémoire.
Mais ce qui est fascinant, c’est la résignation du chroniqueur. * »Pas eu la moindre explication sur mon renvoi mais… »* Le * »mais »* est lourd de sens. Il trahit une attente, une croyance persistante en une forme de justice, de respect minimal. Comme si, après toutes ces années, il s’étonnait encore que le monde soit aussi brutal. Comme si, malgré tout, il espérait une once d’humanité dans le traitement qui lui est infligé. Cette naïveté est touchante, presque pathétique. Elle révèle l’abîme qui sépare les générations : ceux qui ont cru en un contrat social, en une loyauté réciproque entre l’employé et l’employeur, et ceux pour qui le travail n’est qu’une transaction éphémère, un rapport de force permanent. Le chroniqueur appartient à l’ancien monde, celui des rédactions où l’on fumait des Gauloises en tapant ses articles à la machine, où l’on croyait encore que le journalisme était un sacerdoce. Mais ce monde-là est mort, enterré sous les décombres du numérique, de la précarité généralisée et de la financiarisation de tout.
Et puis, il y a l’âge. Quatre-vingt-deux ans. Un âge où, dans les sociétés traditionnelles, on devient un sage, un conteur, un gardien de la mémoire collective. Mais dans notre époque, l’âge n’est qu’un handicap, une preuve d’obsolescence. Le vieux journaliste est un dinosaure, un vestige d’un temps où l’on prenait encore le temps de réfléchir, où l’on osait encore nuancer, douter, complexifier. Aujourd’hui, la pensée doit être instantanée, binaire, spectaculaire. Elle doit tenir en 280 caractères, en un titre choc, en une punchline qui fera réagir les algorithmes. Le chroniqueur évincé, avec ses quatre-vingt-deux ans, ses rides, ses silences, ses hésitations, est un anachronisme. Il rappelle, malgré lui, que le monde d’avant existait, qu’il y avait une autre façon de faire, de dire, de vivre. Et ça, le système ne peut pas le tolérer. Parce que la nostalgie est un poison pour l’ordre établi. Elle fait vaciller les certitudes, elle éveille les consciences. Alors on le jette. Comme on jette les vieux livres, les vieux meubles, les vieilles idées. *Hors de ma vue, relique !*
Mais au fond, cette éviction est un symptôme bien plus large. Elle révèle la crise profonde de nos démocraties, où les médias ne sont plus des contre-pouvoirs, mais des courroies de transmission au service des puissants. Où l’information n’est plus qu’un produit, où la vérité est négociable, où l’opinion se fabrique en usine. CNews, avec ses débats surchauffés, ses chroniqueurs interchangeables, ses polémiques montées de toutes pièces, n’est qu’un miroir grossissant de cette dérive. Un miroir qui reflète notre propre abdication : notre incapacité à exiger mieux, à résister, à nous révolter contre l’abrutissement généralisé. Nous avons accepté que le débat public soit réduit à un spectacle, que la pensée soit remplacée par l’émotion, que la complexité soit sacrifiée sur l’autel de l’audience. Et maintenant, nous en payons le prix : une société où plus personne ne sait écouter, où plus personne ne sait réfléchir, où les vieux sont jetés comme des déchets parce qu’ils rappellent, par leur simple présence, que tout cela n’a pas toujours été ainsi.
* »La civilisation, c’est l’effort désespéré de l’homme pour donner un sens à l’insensé »*, écrivait un jour un philosophe oublié. Mais aujourd’hui, l’insensé a gagné. Il règne en maître, avec son cortège de licenciements sans explication, de vies brisées sans remords, de pensées étouffées sous le poids des impératifs économiques. Le chroniqueur évincé n’est qu’une victime parmi des millions, un symbole de cette défaite collective. Mais son histoire, aussi triste soit-elle, est aussi un rappel : tant qu’il y aura des hommes et des femmes pour s’étonner de l’injustice, pour refuser le silence, pour exiger des réponses, alors l’espoir subsistera. Même à quatre-vingt-deux ans. Même dans un monde qui n’a plus de place pour eux.
Car au fond, que reste-t-il quand on vous arrache tout ? Que reste-t-il quand on vous vole jusqu’à la dignité d’une explication ? Il reste la colère. La colère, cette flamme qui refuse de s’éteindre, cette force qui pousse les hommes à se relever, encore et toujours, malgré les coups, malgré les humiliations. * »La colère est une vertu »*, disait Spinoza. Peut-être est-ce là la seule réponse possible à l’arbitraire : ne pas se soumettre, ne pas accepter, ne pas oublier. Même à quatre-vingt-deux ans. Même quand le monde vous tourne le dos.
Analogie finale : Ce chroniqueur évincé est comme ces vieux chênes centenaires que l’on abat dans les forêts pour faire place à des plantations industrielles. On ne leur demande pas leur avis. On ne leur explique pas pourquoi. On les scie à la base, et on les laisse pourrir sur place, tandis que les machines avancent, indifférentes. Mais les racines, elles, restent. Profondes, tenaces, vivaces. Et un jour, peut-être, de ces racines jaillira une nouvelle pousse, un nouvel arbre, plus fort, plus résistant. Parce que la vie, voyez-vous, est têtue. Elle refuse de se laisser étouffer. Elle revient toujours, sous une forme ou sous une autre. Même après quatre-vingt-deux ans. Même après l’oubli.