ACTUALITÉ SOURCE : Paris reçoit une donation exceptionnelle de 14 œuvres de Christo et Jeanne-Claude, les « empaqueteurs » de monuments – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Paris ! Toujours prompt à s’enorgueillir de ses reliques, à se parer des oripeaux de la culture comme un vieux dandy se badigeonne de poudre avant de s’effondrer dans le caniveau. Quatorze œuvres de Christo et Jeanne-Claude viennent donc rejoindre le panthéon muséal de la Ville Lumière, ces « empaqueteurs » de monuments, ces illusionnistes du tissu et de la corde, qui ont passé leur vie à voiler ce que le monde s’évertue à exhiber. Une donation, nous dit-on. Un geste généreux. Une offrande à la postérité. Mais derrière ces mots ronflants, que se cache-t-il vraiment ? Une nouvelle couche de vernis sur le cercueil de l’art contemporain, ou bien le symptôme d’une époque qui ne sait plus distinguer l’emballage de la substance, le simulacre de la vérité ?
Christo et Jeanne-Claude, ces saltimbanques du capitalisme tardif, ont bâti leur légende sur l’éphémère. Leur art, c’est le triomphe du provisoire, du clinquant, de l’instantané qui s’évapore comme la fumée d’une cigarette après une nuit de beuverie. Ils ont empaqueté le Reichstag, voilé le Pont-Neuf, dressé des portes dorées dans Central Park, et chaque fois, la foule s’est pressée, les appareils photo ont crépité, les réseaux sociaux ont explosé. Mais que reste-t-il de ces spectacles une fois les bâches retirées, les cordes coupées, les foules dispersées ? Rien. Ou si peu : quelques photos jaunies, des souvenirs évanescents, et cette étrange mélancolie qui saisit ceux qui ont cru, ne serait-ce qu’un instant, que l’art pouvait encore être autre chose qu’un produit de consommation parmi d’autres. Leur génie, si tant est que le mot ait encore un sens, réside dans cette capacité à transformer l’éphémère en monument, le néant en événement. Ils ont compris avant tout le monde que l’ère néolibérale ne vénère plus que le spectacle, que l’image, que la surface. Leur art est le miroir parfait de notre temps : brillant, vide, et profondément triste.
Mais revenons à cette donation. Quatorze œuvres offertes à Paris, cette ville qui se meurt lentement sous le poids de son propre mythe. Paris, qui fut jadis le creuset des révolutions, le phare des Lumières, le refuge des artistes maudits, n’est plus aujourd’hui qu’un parc à thème pour touristes fortunés et bobos en mal de culture. Les musées y poussent comme des champignons après la pluie, chacun plus clinquant que le précédent, chacun promettant une « expérience immersive », un « voyage sensoriel », une « rencontre avec l’art ». Et voici que Christo et Jeanne-Claude, ces maîtres de l’emballage, viennent ajouter leur pierre à l’édifice. Leurs œuvres, bien sûr, seront exposées avec tout le faste requis : catalogues luxueux, visites guidées, audioguides susurrant des commentaires prétentieux, et cette odeur de désinfectant qui flotte dans les couloirs des musées, comme pour rappeler aux visiteurs qu’ils ne sont que des corps parmi d’autres, des consommateurs d’images en transit vers le prochain selfie.
Mais au-delà du cynisme apparent, il y a quelque chose de profondément pathétique dans cette donation. Christo et Jeanne-Claude, en offrant leurs œuvres à Paris, ne font pas seulement un geste artistique. Ils signent l’acte de décès d’une certaine idée de l’art, celle qui croyait encore à la subversion, à la provocation, à la transcendance. Leur art, en effet, n’a jamais été subversif. Il a toujours été consensuel, inoffensif, parfaitement adapté aux exigences du marché. Empaqueter un monument, c’est le rendre inoffensif, c’est le neutraliser, le transformer en objet de contemplation passive. Le Reichstag voilé ? Une métaphore trop facile de l’Allemagne post-nazie, un clin d’œil complice à ceux qui préfèrent oublier plutôt que de se souvenir. Le Pont-Neuf empaqueté ? Une façon de dire que Paris n’est plus qu’un décor, une carte postale géante où les touristes viennent poser leurs pas dans ceux de leurs prédécesseurs. Leur art est l’art de l’esquive, de la diversion, de la belle apparence qui cache le vide. Et Paris, en acceptant cette donation, avalise cette vision du monde : un monde où l’art n’est plus qu’un produit, où la beauté n’est plus qu’un argument de vente, où la culture n’est plus qu’un alibi pour justifier l’injustifiable.
Mais il y a pire. Car cette donation, comme toutes les donations, comme tous les gestes prétendument généreux des puissants, est aussi une façon de s’acheter une conscience. Christo et Jeanne-Claude, en offrant leurs œuvres à la ville, se drapent dans les oripeaux de la philanthropie, comme ces milliardaires qui financent des fondations pour mieux échapper à l’impôt. Leur art, après tout, a toujours été un art de riches, un art qui coûte des millions et qui ne peut exister que grâce à la complaisance des mécènes et des institutions. Empaqueter le Reichstag, cela n’a rien d’un geste gratuit : il a fallu des années de négociations, des montagnes de paperasse, des compromis en tout genre. Leur art est l’art du compromis, l’art de ceux qui savent que pour exister, il faut plaire, séduire, amadouer. Et Paris, en acceptant cette donation, se fait complice de cette mascarade. La ville se vend, une fois de plus, au plus offrant, et transforme l’art en monnaie d’échange, en outil de soft power, en instrument de domination culturelle.
Et nous, pauvres hères que nous sommes, nous continuons à nous émerveiller devant ces spectacles, comme des enfants devant un feu d’artifice. Nous croyons encore que l’art peut sauver le monde, qu’il peut nous révéler des vérités cachées, qu’il peut nous élever au-dessus de notre condition misérable. Mais l’art de Christo et Jeanne-Claude, comme l’art contemporain en général, n’a plus rien à nous dire. Il est devenu un langage mort, une coquille vide, un rituel sans signification. Il ne nous parle plus de beauté, ni de vérité, ni de révolte. Il nous parle seulement de pouvoir, d’argent, de domination. Il nous parle de ce monde où tout se vend, tout s’achète, tout se consomme, même nos rêves, même nos illusions.
Alors oui, cette donation est un symptôme. Le symptôme d’une époque qui a perdu le sens des valeurs, qui ne croit plus en rien, qui se contente de simulacres et d’apparences. Christo et Jeanne-Claude, en empaquetant les monuments, ont empaqueté notre âme. Ils ont transformé l’art en produit, la beauté en marchandise, la culture en divertissement. Et nous, en acceptant ce cadeau empoisonné, nous avalisons leur vision du monde. Nous devenons complices de notre propre aliénation.
Mais il y a peut-être une lueur d’espoir dans cette nuit noire. Car l’art, le vrai, celui qui blesse, qui dérange, qui provoque, n’a pas dit son dernier mot. Il continue de hanter les marges, les sous-sols, les arrière-cours, là où les institutions ne vont pas, là où les mécènes ne regardent pas. Il est dans le graffiti sur un mur de banlieue, dans la performance clandestine, dans le poème griffonné sur un ticket de métro. Il est dans la résistance obstinée de ceux qui refusent de se soumettre, de ceux qui continuent de croire que l’art peut encore être une arme, un cri, un acte de révolte. Et c’est peut-être là, dans ces interstices, que se joue l’avenir de l’art. Pas dans les musées, pas dans les galeries, pas dans les donations généreuses des puissants, mais dans la rue, dans l’ombre, dans le refus obstiné de se laisser empaqueter.
Alors, devant cette donation de Christo et Jeanne-Claude, devant ce geste qui sent la naphtaline et le désinfectant, posons-nous la seule question qui vaille : et si l’art, le vrai, était ailleurs ? Et si, au lieu de nous émerveiller devant ces emballages vides, nous devions chercher la beauté là où elle se cache, là où personne ne pense à regarder ? Et si, finalement, le plus grand acte de résistance était de refuser ce cadeau empoisonné, de déchirer le voile, de regarder en face le vide qu’il recouvre ?
Car au fond, l’art de Christo et Jeanne-Claude, comme toute l’esthétique néolibérale, n’est qu’un leurre. Un leurre destiné à nous faire croire que tout va bien, que le monde est beau, que la culture est sauve. Mais nous savons, nous, que ce n’est pas vrai. Nous savons que derrière les emballages clinquants se cache un monde en lambeaux, un monde où les inégalités explosent, où les libertés reculent, où la barbarie avance à visage découvert. Nous savons que l’art, le vrai, ne peut pas se contenter d’être un décor, une distraction, un produit de consommation. Il doit être un miroir tendu vers nos visages, un miroir qui nous renvoie l’image de notre propre misère, de notre propre lâcheté, de notre propre complicité.
Alors non, cette donation n’est pas une bonne nouvelle. Elle est le signe d’une capitulation, d’une reddition. Elle est la preuve que l’art contemporain, dans sa grande majorité, a renoncé à son rôle subversif, à sa fonction critique, à sa capacité à changer le monde. Elle est la preuve que nous vivons dans un monde où tout se vend, tout s’achète, tout se consomme, même nos rêves, même nos illusions. Mais elle est aussi, peut-être, un rappel. Un rappel que l’art, le vrai, est toujours là, quelque part, dans l’ombre, attendant son heure. Un rappel que nous ne devons pas nous laisser empaqueter, que nous ne devons pas accepter les cadeaux empoisonnés des puissants, que nous devons continuer à chercher, à résister, à créer, même quand tout semble perdu.
Car au fond, l’art n’est pas mort. Il est seulement en exil. Et c’est à nous, artistes, penseurs, rêveurs, de le ramener à la lumière. De lui redonner sa force, sa virulence, sa capacité à blesser, à provoquer, à transformer. De refuser les emballages vides et les apparences trompeuses. De chercher la vérité là où elle se cache, dans les marges, dans les interstices, dans les recoins obscurs du monde. Et de ne jamais, jamais, nous laisser empaqueter.
Analogie finale : Imaginez un instant que l’humanité soit une immense toile, tendue entre les mains de dieux indifférents. Cette toile, nous la tissons chaque jour avec nos rêves, nos espoirs, nos mensonges, nos lâchetés. Et voici que Christo et Jeanne-Claude, ces tisserands du néant, viennent y poser leurs doigts légers, y dessiner des motifs éphémères, des arabesques de soie et de corde, avant de tout effacer d’un geste. Leur art est comme ces prières murmurées dans le vent, ces offrandes jetées à la mer : belles, peut-être, mais sans poids, sans substance, sans mémoire. Ils croient empaqueter le monde, mais en réalité, ils n’empaquettent que leur propre impuissance, leur propre résignation. Car la toile, elle, continue de vibrer sous leurs doigts, indifférente à leurs jeux. Elle porte en elle les cicatrices de l’histoire, les traces de nos combats, les ombres de nos défaites. Et un jour, peut-être, quelqu’un viendra qui saura la déchirer, cette toile, pour en révéler la vérité nue, crue, insupportable. Ce jour-là, l’art redeviendra ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un cri dans la nuit, une lame dans la plaie, un refus obstiné de se laisser empaqueter.