Paris, Bordeaux, Lille, Baux-de-Provence… 23 expos et expériences immersives pour illuminer votre hiver dans toute la France – Beaux Arts







L’Hiver des Illusions – Analyse de Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : Paris, Bordeaux, Lille, Baux-de-Provence… 23 expos et expériences immersives pour illuminer votre hiver dans toute la France – Beaux Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, l’hiver ! Cette saison où la lumière se fait rare, où les jours raccourcissent comme les espoirs d’un peuple sous le joug des algorithmes et des gouvernances molles. Et voilà que nos chers médias culturels, ces prêtres modernes de la distraction organisée, nous offrent une liste de vingt-trois « expériences immersives » pour « illuminer » nos cœurs engourdis. Vingt-trois, comme les chromosomes de la servitude volontaire, comme les stations d’un chemin de croix consumériste où l’on nous promet la rédemption par l’image, le son et le pixel. Mais illuminent-elles vraiment, ces expositions ? Ou ne sont-elles que des lanternes magiques projetant sur les murs de nos crânes les ombres chinoises d’un monde en décomposition ?

D’abord, interrogeons cette obsession de l’« immersif ». Le terme est à lui seul un aveu : nous ne voulons plus contempler, nous voulons être engloutis. Nous ne supportons plus la distance critique, ce recul qui fut jadis le propre de l’homme pensant. Non, il nous faut désormais être avalés tout crus par l’œuvre, comme Jonas par la baleine, mais sans la promesse d’une sortie salvatrice. L’immersion, c’est la négation de la pensée. C’est le bain sensoriel où l’on noie son esprit dans un bouillon d’émotions pré-digérées, où l’on abdique toute velléité de résistance. Les caves des Baux-de-Provence, ces catacombes du tourisme culturel, ne sont-elles pas les nouveaux temples d’une religion sans transcendance, où l’on vient s’abîmer dans des jeux de lumières comme d’autres s’enivrent de vin bon marché ? « L’homme est un roseau pensant », disait Pascal. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un roseau vibrant, un capteur passif de stimuli, un consommateur d’expériences calibrées pour flatter ses sens sans jamais éveiller sa conscience.

Et que dire de cette géographie de la distraction ? Paris, Bordeaux, Lille… Les grandes villes, ces monstres froids où l’on entasse les masses pour mieux les divertir. La culture, autrefois ferment de révolte, est devenue un produit d’appel, un argument touristique, une ligne de plus dans le bilan comptable des métropoles. Les maires, ces petits satrapes locaux, se frottent les mains : une exposition immersive, c’est autant de nuitées d’hôtel, de repas au restaurant, de tickets de métro vendus. La culture n’est plus qu’un rouage de l’économie de l’attention, un leurre pour maintenir les populations dans un état de docilité hébétée. « Le divertissement est la continuation de la politique par d’autres moyens », pourrait-on dire en paraphrasant Clausewitz. Et ces « expériences » ne sont que des leurres, des leurres lumineux, certes, mais des leurres tout de même, destinés à nous détourner des vraies questions : pourquoi travaillons-nous autant ? Pourquoi acceptons-nous l’inacceptable ? Pourquoi laissons-nous nos vies se réduire à une succession de stimuli et de réactions ?

Pire encore, ces expositions sont les symptômes d’une société qui a renoncé à l’idée même de vérité. Tout y est affaire de perception, de sensation, d’émotion éphémère. L’art n’est plus là pour révéler, pour dénoncer, pour subvertir, mais pour envelopper, pour caresser, pour endormir. Les grands thèmes de l’humanité – la mort, la souffrance, l’injustice, la quête de sens – sont évacués au profit d’une esthétique lisse, aseptisée, conçue pour ne froisser personne. On nous vend du rêve, mais c’est un rêve sans profondeur, un rêve de surface, un rêve qui ne laisse aucune trace une fois l’expérience terminée. « La culture est ce qui reste quand on a tout oublié », disait Édouard Herriot. Aujourd’hui, il ne reste rien. Rien que le souvenir d’une émotion passagère, d’un frisson sans conséquence, d’une illumination sans lendemain.

Et que dire de cette manie de tout « illuminer » ? Comme si la lumière était en soi une valeur, comme si l’obscurité était nécessairement un mal à combattre. Mais l’obscurité a aussi ses vertus : elle permet de voir les étoiles, elle favorise l’introspection, elle révèle les contours de nos peurs et de nos désirs les plus profonds. Les sociétés modernes, obsédées par la lumière artificielle, ont perdu le goût de l’ombre, et avec lui, le sens du mystère. Elles croient que tout peut être éclairé, expliqué, rationalisé, alors que l’essentiel – l’amour, la mort, la transcendance – échappe toujours à la raison. Ces expositions « lumineuses » ne sont que des feux d’artifice, des éclairs dans la nuit, qui aveuglent plus qu’ils n’éclairent. Elles nous donnent l’illusion de comprendre, de maîtriser, de posséder, alors qu’elles ne font que nous distraire de notre ignorance fondamentale.

Mais le plus inquiétant, peut-être, c’est cette complicité passive du public. Personne ne semble se révolter contre cette infantilisation généralisée. Personne ne semble se demander pourquoi on nous propose toujours plus d’expériences, toujours plus de sensations, toujours plus de divertissements, mais jamais plus de pensée. Personne ne semble s’indigner de voir l’art réduit à une attraction foraine, à un produit de consommation comme un autre. Nous acceptons cette dégradation avec une résignation qui confine à la complicité. Nous sommes comme ces prisonniers de la caverne de Platon, qui prennent les ombres pour la réalité et qui, lorsqu’on leur propose de sortir à la lumière, préfèrent rester dans leur prison dorée. « Le pire des esclavages est celui où l’esclave croit être libre », écrivait Spinoza. Nous sommes ces esclaves, et ces expositions ne sont que les chaînes dorées qui nous retiennent dans notre servitude volontaire.

Alors, que faire ? Faut-il boycotter ces expositions, ces temples de la distraction ? Non, car le boycott est encore une forme de soumission, une reconnaissance de leur pouvoir. La vraie résistance, c’est de refuser le jeu. C’est de regarder ces « expériences immersives » avec le détachement d’un anthropologue étudiant les rites d’une tribu primitive. C’est de se souvenir que l’art, le vrai, n’a pas besoin de projecteurs, de casques de réalité virtuelle ou de sons surround pour toucher l’âme. Il suffit parfois d’un livre, d’un tableau, d’une mélodie, d’un silence. La vraie illumination, celle qui ne s’éteint pas avec les lumières de l’exposition, vient de l’intérieur. Elle naît de la confrontation avec l’œuvre, mais aussi avec soi-même, avec ses doutes, ses peurs, ses espoirs. Elle naît de la pensée, cette activité si démodée, si peu « immersive », mais qui reste le dernier rempart contre la barbarie douce du divertissement généralisé.

En définitive, ces vingt-trois expositions ne sont que les symptômes d’une maladie plus profonde : celle d’une société qui a perdu le goût de la vérité, le sens du sacré, la capacité de s’émerveiller devant l’invisible. Elles sont les miroirs de notre époque, des miroirs déformants qui reflètent nos peurs, nos désirs, nos renoncements. Mais un miroir, aussi brillant soit-il, ne montre jamais que des apparences. Derrière les lumières, derrière les images, derrière les sensations, il y a le vide. Et c’est ce vide qu’il nous faut affronter, non pas avec des casques de réalité virtuelle, mais avec les armes de la pensée, de la critique, de la révolte. Car, comme le disait Camus, « la vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent ». Et le présent, aujourd’hui, exige autre chose que des illusions. Il exige de la lucidité, de la résistance, de l’humanité.

Analogie finale : Imaginez un homme perdu dans le désert. Il marche depuis des jours, assoiffé, épuisé, les lèvres gercées par le soleil. Soudain, il aperçoit au loin une oasis, un mirage de palmiers et d’eau fraîche. Il court, il tend les bras, il croit enfin être sauvé. Mais lorsqu’il arrive, il ne trouve qu’un écran géant projetant l’image de l’oasis, tandis qu’un haut-parleur diffuse le bruit d’une cascade. L’homme s’assoit, désespéré, et regarde l’écran. Autour de lui, d’autres hommes, tout aussi assoiffés, tout aussi épuisés, s’assoient à leur tour. Ils regardent l’image, ils écoutent le son, et peu à peu, ils oublient leur soif. Ils oublient qu’ils sont perdus. Ils oublient qu’ils vont mourir. Ils se contentent de regarder, d’écouter, de rêver. Et c’est ainsi que l’humanité, assoiffée de sens, se contente aujourd’hui des mirages que lui offrent les marchands d’illusions. Les expositions immersives ne sont que ces écrans géants, ces haut-parleurs, ces leurres destinés à nous faire oublier notre soif. Mais une soif étanchée par des images reste une soif. Et un homme qui se contente d’images reste un homme perdu.



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