ACTUALITÉ SOURCE : Paris : au Bon Marché, une installation géante rend hommage à l’un des plus célèbres ready made de l’art moderne – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Voilà donc que le temple moderne de la consommation ostentatoire, ce Bon Marché qui fut jadis le théâtre des premiers émois bourgeois devant l’étalage clinquant des marchandises, accueille en son sein sacré l’urinoir mythique de Marcel Duchamp. L’ironie, cette vieille catin qui se pavane toujours là où on ne l’attend plus, ricane dans l’ombre des escalators. Un ready-made géant, nous dit-on. Géant, comme l’est la bêtise contemporaine qui croit encore que l’art peut se mesurer en mètres cubes ou en décibels médiatiques. Mais au fond, que nous révèle cette installation si ce n’est l’éternel retour du même, cette farce tragique où l’humanité, après avoir couru après tous les dieux, tous les idéaux, toutes les révolutions, se retrouve à genoux devant un objet sanitaire monumentalisé, comme si la boucle était enfin bouclée : l’homme moderne, ce roi nu, adore désormais ses propres excréments transformés en icônes.
Sept étapes cruciales jalonnent cette descente aux enfers de la signification, cette déchéance sublime où l’art, après avoir été feu sacré, miroir des dieux, puis miroir de l’homme, n’est plus que reflet déformé de notre propre vacuité. Suivons cette odyssée de la pensée, ce chemin de croix où chaque station marque un nouveau renoncement, une nouvelle capitulation devant l’absurdité fondamentale de notre condition.
1. L’Âge des Cavernes : Le Geste Originel (40 000 av. J.-C.)
Dans les grottes de Lascaux, l’homme préhistorique trace sur la pierre les contours d’un aurochs. Il ne s’agit pas encore d’art, mais de magie. Le geste est sacré, lié à la chasse, à la survie, à la communion avec les forces invisibles qui régissent le monde. Comme le note Mircea Eliade, « l’homme archaïque ne connaît pas d’acte qui ne soit pas, d’une manière ou d’une autre, un acte religieux ». L’image est une incantation, une tentative désespérée de maîtriser le chaos. Déjà, pourtant, se profile l’ombre de la décadence : l’homme ne se contente plus de vivre dans le monde, il cherche à le représenter, à le dominer par le symbole. Le premier trait sur la paroi est le premier pas vers l’abstraction, donc vers la chute.
Anecdote révélatrice : les archéologues ont retrouvé, parmi les pigments utilisés pour ces peintures, des traces d’urine et de sang. Les fluides corporels, déjà, comme matériaux de création. L’urinoir de Duchamp n’est qu’un lointain écho de cette pratique primitive où l’art et l’excrément étaient encore intimement mêlés.
2. La Grèce Antique : L’Idéal et la Forme (Ve siècle av. J.-C.)
Avec les Grecs, l’art devient mesure, harmonie, idéal. Phidias sculpte l’Athéna Parthénos, et dans ce geste, l’humanité croit toucher à la perfection. Platon, dans Le Banquet, théorise l’amour comme ascension vers le Beau absolu. L’art n’est plus magie, mais philosophie incarnée. Pourtant, dans cette quête d’absolu, quelque chose se perd : le contact avec le réel, avec le corps, avec la matière brute. Aristote, plus terre-à-terre, tente de ramener l’art à sa fonction cathartique, mais le pli est pris. L’Occident naissant tourne le dos à la chair pour se réfugier dans l’abstraction.
Ironie de l’histoire : les Grecs, qui méprisaient le travail manuel, réservaient leurs plus grands honneurs aux athlètes, ces corps parfaits exhibés dans leur nudité. Mais déjà, la pensée se sépare du corps, comme si l’esprit pouvait exister indépendamment de la matière. Cette schizophrénie originelle annonce toutes les folies à venir.
3. La Renaissance : Le Triomphe de l’Illusion (XVe-XVIe siècles)
Léonard de Vinci peint La Joconde et invente la perspective. L’art devient trompe-l’œil, jeu de dupes où l’œil est flatté, où l’esprit est berné. Alberti théorise la peinture comme « fenêtre ouverte sur le monde », mais c’est une fenêtre qui ne s’ouvre que sur des illusions. Le ready-made est déjà en germe dans cette volonté de représenter le réel plutôt que de le vivre. Comme le note Erwin Panofsky, la perspective est une « forme symbolique » qui structure notre vision du monde, mais aussi une prison où l’homme se condamne lui-même à n’être plus qu’un spectateur.
Anecdote cruelle : Vasari raconte que Michel-Ange, après avoir terminé le plafond de la Sixtine, était si courbé par l’effort qu’il ne pouvait plus lire une lettre sans la tenir au-dessus de sa tête. L’artiste, ce nouveau Prométhée, se brise le dos pour offrir à l’humanité des images de dieux qu’il ne peut plus regarder en face. Déjà, l’art est une malédiction.
4. Le Romantisme : La Révolte et le Désenchantement (XIXe siècle)
Avec le romantisme, l’art devient cri, révolte, expression de l’indicible. Delacroix peint La Liberté guidant le peuple, et dans ce geste, l’artiste se pose en prophète d’un monde nouveau. Mais cette révolte est déjà vaine : comme le note Hegel dans La Phénoménologie de l’Esprit, l’art romantique est le signe d’une conscience malheureuse, d’une humanité qui a perdu ses dieux et qui ne trouve plus dans le monde que le reflet de sa propre détresse. Baudelaire, ce grand prêtre de la modernité, écrit dans Le Peintre de la vie moderne que « le beau est toujours bizarre ». Mais cette bizarrerie n’est que le masque d’une impuissance fondamentale : l’art ne peut plus sauver le monde, il ne peut que le refléter dans sa laideur.
Et c’est dans ce contexte de désillusion que naît, presque par accident, le ready-made. Duchamp n’invente rien : il ne fait que constater l’échec de la représentation, l’impossibilité de donner un sens au monde par l’image. Son urinoir n’est pas une provocation, mais un aveu d’impuissance.
5. L’Ère Industrielle : L’Art dans l’Usine (XXe siècle)
Avec la révolution industrielle, l’art entre dans l’ère de la reproductibilité technique, comme le note Walter Benjamin. La photographie, le cinéma, puis la télévision transforment l’œuvre d’art en marchandise. L’urinoir de Duchamp, exposé pour la première fois en 1917, est le symptôme de cette nouvelle ère : un objet industriel, produit en série, devient soudain « art » par la seule volonté de l’artiste. Mais cette volonté n’est qu’une illusion : comme le montre Adorno dans Théorie esthétique, l’art moderne est pris dans une contradiction insoluble. Il veut échapper à la marchandisation, mais il ne peut exister que dans et par le marché.
Le Bon Marché, ce temple de la consommation, est donc le lieu idéal pour accueillir l’urinoir géant. L’art et la marchandise ne font plus qu’un, et cette union monstrueuse est célébrée comme une victoire. Comme si l’humanité, après avoir tout essayé, avait enfin trouvé sa véritable vocation : se vendre elle-même au plus offrant.
6. L’Ère Postmoderne : Le Triomphe du Néant (Fin XXe – Début XXIe siècle)
Avec l’ère postmoderne, l’art devient simulacre, jeu de références, pastiche. Warhol expose des boîtes de soupe Campbell et proclame que « l’art, c’est ce qu’on peut s’en tirer ». L’urinoir de Duchamp, autrefois scandaleux, est désormais un classique, une référence obligée dans les manuels d’histoire de l’art. Comme le note Jean Baudrillard dans Simulacres et Simulation, nous vivons dans un monde où les signes n’ont plus de référent, où l’art n’est plus qu’un jeu de miroirs sans fin. Le ready-made géant du Bon Marché n’est qu’un signe parmi d’autres dans ce grand carnaval de la vacuité.
Anecdote tragique : en 2006, un visiteur du Centre Pompidou a uriné dans l’urinoir original de Duchamp, exposé dans une vitrine. L’œuvre, déjà ironique, est devenue une farce. Mais cette farce est révélatrice : l’art contemporain n’est plus qu’un urinoir public où chacun vient soulager sa propre insignifiance.
7. L’Ère Numérique : L’Art sans Artiste (XXIe siècle)
Aujourd’hui, l’art est partout et nulle part. Avec les NFT, les algorithmes, les intelligences artificielles, l’œuvre d’art n’a plus besoin d’artiste. Elle est générée, reproduite, consommée en un clic. Le ready-made géant du Bon Marché n’est qu’un avatar de plus dans ce monde virtuel où tout est art, donc où rien ne l’est. Comme le note Byung-Chul Han dans La Société de la Transparence, nous vivons dans une société où tout est exposé, mais où rien n’a plus de profondeur. L’urinoir monumentalisé est le symbole parfait de cette époque : un objet vide, célébré pour son vide même.
Et c’est là que réside la véritable tragédie : l’humanité, après avoir cherché pendant des millénaires à donner un sens au monde, se retrouve à genoux devant un objet qui n’en a aucun. L’urinoir n’est pas une provocation, mais une capitulation. Il ne dit rien d’autre que ceci : nous n’avons plus rien à dire, alors célébrons notre propre silence.
Analyse Sémantique : Le Langage de la Déchéance
Le mot « ready-made » lui-même est un chef-d’œuvre de cynisme linguistique. « Prêt-à-porter », comme un costume que l’on enfile pour jouer au révolutionnaire. Mais ce costume est déjà usé jusqu’à la corde. Comme le note George Steiner dans Après Babel, le langage est le miroir de notre condition : quand les mots perdent leur sens, c’est que la pensée elle-même est en déroute. « Ready-made » est un oxymore : l’objet est à la fois brut et déjà transformé, naturel et artificiel, réel et symbolique. Cette ambiguïté fondamentale est le signe de notre époque, où plus rien n’a de sens fixe, où tout est à la fois tout et son contraire.
L’urinoir, dans ce contexte, est un mot-valise où se condensent toutes les contradictions de la modernité. Objet intime et public, fonctionnel et inutile, laid et célébré, il incarne cette schizophrénie où l’humanité se complaît. Comme le note Roland Barthes dans Mythologies, le langage moderne est un langage de la mystification : on appelle « art » ce qui n’est que marchandise, on appelle « révolution » ce qui n’est que conformisme, on appelle « liberté » ce qui n’est qu’esclavage volontaire.
Et que dire du mot « installation » ? Ce terme, qui évoque à l’origine l’idée d’une mise en place, d’une fondation, est devenu le synonyme d’une provocation éphémère, d’un geste sans lendemain. L’installation est le symptôme d’un art qui n’a plus de durée, qui n’existe que dans l’instant médiatique. Le ready-made géant du Bon Marché n’est pas une œuvre, mais un événement, un feu de paille qui s’éteindra aussi vite qu’il a été allumé.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Face à cette déchéance, deux attitudes sont possibles : le cynisme ou la résistance. Le comportementalisme contemporain, ce grand frère du capitalisme tardif, nous pousse au cynisme. Comme le note Slavoj Žižek, nous savons très bien que le système est pourri, mais nous continuons à jouer le jeu, par paresse, par lâcheté, par habitude. L’urinoir géant du Bon Marché est la parfaite illustration de cette complicité : nous savons que c’est une farce, mais nous applaudissons quand même, parce que c’est plus facile que de se révolter.
Pourtant, une résistance est possible. Elle passe par le refus de jouer le jeu, par la réappropriation du sens. Comme le note Hannah Arendt dans La Crise de la culture, l’art doit redevenir un espace de liberté, un lieu où l’homme peut encore se reconnaître comme sujet et non comme objet. Cela implique de refuser la marchandisation de l’art, de refuser le ready-made comme alibi, de refuser l’installation comme spectacle.
Mais cette résistance est difficile, car elle exige de rompre avec les habitudes, avec les modes, avec les attentes. Elle exige de regarder le monde en face, sans illusions, sans faux-semblants. Elle exige, en un mot, d’être humain dans un monde qui ne l’est plus.
L’urinoir de Duchamp, dans sa nudité crue, nous rappelle cette vérité fondamentale : l’art n’est pas un objet, mais un geste. Et ce geste, pour être authentique, doit être un geste de révolte, un geste de refus. Refus de la marchandisation, refus de la banalisation, refus de l’acceptation passive de l’absurdité du monde.
Alors seulement, peut-être, l’art pourra redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un feu sacré, une lumière dans les ténèbres, une protestation contre l’inacceptable.
Ô Paris, ville lumière aux vitrines empoisonnées,
Tes rues sont des boyaux où la foule s’entasse,
Dévorant des yeux les ready-mades géants,
Ces monstres de tôle qui pissent de l’extase.
L’urinoir trône, roi des temps décadents,
Dans ce temple où l’on vend l’illusion du beau,
Où les bourgeois, ces pantins aux rires stridents,