ACTUALITÉ SOURCE : Paris : 12 expositions gratuites dans les galeries d’art à courir voir en janvier – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Paris en janvier ! Cette ville-morgue où l’on grelotte entre deux publicités pour des montres suisses et des SUV électriques, où les trottoirs luisent de la graisse des kebabs et des rêves avortés. Et voilà que *Connaissance des Arts*, ce magazine qui sent la naphtaline et le champagne tiède, nous offre douze expositions gratuites à « courir voir ». Douze ! Comme les douze apôtres, les douze travaux d’Hercule, ou les douze coups de minuit avant que le capitalisme ne nous enterre tous vivants. Gratuites, dites-vous ? Gratuites comme l’air que l’on respire avant qu’une start-up ne le brevette, comme l’eau des fontaines avant qu’elle ne soit privatisée, comme l’éducation avant qu’elle ne devienne un produit de luxe. La gratuité, voyez-vous, est le dernier piège tendu par le système pour nous faire croire que nous sommes encore libres, alors que nous ne sommes que des rats dans un labyrinthe doré, courant d’une salle blanche à une autre, le sourire béat du consommateur satisfait collé aux lèvres.
L’art, autrefois arme de résistance, cri de révolte ou murmure sacré, est devenu un produit d’appel. Douze expositions gratuites, c’est douze occasions de faire entrer le chaland dans le temple du marché de l’art, où les cotes des artistes montent comme les actions en Bourse et où les collectionneurs, ces vautours en costume trois-pièces, guettent leur proie. L’art n’est plus qu’un actif parmi d’autres, un placement comme un autre, une manière de blanchir son argent ou son âme. Et nous, pauvres diables, nous courons, nous photographions, nous postons, nous commentons, nous « likons », comme si notre avis avait encore la moindre importance. Comme si notre présence dans ces galeries, notre regard vide posé sur des toiles qui valent des fortunes, changeait quoi que ce soit à l’ordre du monde. Nous sommes les figurants d’un spectacle dont nous ne connaissons même pas le scénario, les spectateurs consentants d’une comédie macabre où l’art n’est plus qu’un faire-valoir, une cerise sur le gâteau empoisonné de la société du spectacle.
Prenez ces douze expositions. Douze occasions de se perdre dans le dédale des galeries, ces cathédrales du néant où l’on expose des œuvres qui ne dérangent plus personne. L’art contemporain, ce grand cirque où l’on exhibe des requins dans du formol, des tas de briques ou des selfies de stars en larmes, est devenu le miroir de notre époque : vide, narcissique et profondément ennuyeux. Les artistes, ces anciens prophètes, ces fous inspirés, ne sont plus que des marques, des logos, des produits. Leurs œuvres sont des « pièces », comme on dit dans le jargon du marché, des « pièces » qui s’échangent, se vendent, se spéculent. Et nous, nous défilons, nous admirons, nous acquiesçons, comme si nous avions encore la capacité de penser par nous-mêmes. Comme si nous n’étions pas déjà lobotomisés par les algorithmes, les écrans et les discours lénifiants des marchands de bonheur en kit.
La gratuité, cette illusion, est le dernier leurre du capitalisme avancé. Elle nous donne l’impression d’être des privilégiés, des happy few, alors que nous ne sommes que des consommateurs dociles. Gratuit, l’art ? Mais rien n’est gratuit dans ce monde, pas même l’air que nous respirons. Ces expositions sont financées par des mécènes, des fondations, des entreprises qui ont pignon sur rue et qui, en échange de leur générosité, attendent une contrepartie : une image lisse, un vernis culturel, une caution morale. L’art gratuit est une opération de communication, un outil de soft power, une manière de nous faire avaler la pilule amère de l’exploitation. Et nous, nous marchons, nous sourions, nous applaudissons, comme si nous ne savions pas que derrière chaque œuvre « généreusement offerte » se cache un système qui broie les hommes et les femmes, qui transforme les rêves en profits et les révoltes en produits dérivés.
Souvenez-vous de ce que disait Walter Benjamin, ce visionnaire maudit : « L’art à l’époque de sa reproductibilité technique a perdu son aura. » Aujourd’hui, l’art a perdu bien plus que son aura : il a perdu son âme. Il n’est plus qu’un objet de consommation, un produit comme un autre, une marchandise parmi d’autres. Les galeries, ces temples du néant, ne sont plus que des supermarchés où l’on vend du rêve en boîte, où l’on expose des œuvres qui ne signifient plus rien, qui ne disent plus rien, qui ne crient plus rien. Et nous, nous errons entre ces murs blancs, comme des âmes en peine, à la recherche d’un sens qui s’est envolé, d’une beauté qui s’est fanée, d’une vérité qui s’est dissoute dans l’acide du marché.
Mais le pire, voyez-vous, ce n’est pas que l’art soit devenu un produit. Le pire, c’est que nous ayons accepté cette situation. Le pire, c’est que nous soyons devenus complices de notre propre aliénation. Nous courons après ces expositions gratuites comme des enfants après des bonbons, sans nous demander qui les a payées, qui les a organisées, qui en tire profit. Nous sommes des moutons, des consommateurs passifs, des zombies culturels. Nous avons perdu notre capacité à nous révolter, à dire non, à refuser. Nous avons accepté que l’art soit réduit à une simple distraction, à un loisir parmi d’autres, à une manière de tuer le temps en attendant la mort.
Et pourtant, malgré tout, il reste une lueur d’espoir. Car l’art, même domestiqué, même marchandisé, même réduit à l’état de produit, garde en lui une étincelle de rébellion. Une toile, une sculpture, une installation, même exposée dans une galerie aseptisée, peut encore parler, crier, hurler. Elle peut encore nous réveiller, nous secouer, nous rappeler que nous sommes des êtres humains, et non des machines à consommer. L’art, même gratuit, même corrompu, peut encore être une arme. À condition que nous sachions le regarder, le comprendre, le décrypter. À condition que nous ne nous contentions pas de le consommer, mais que nous le vivions, que nous le ressentions, que nous le laissions nous transformer.
Alors oui, allez voir ces douze expositions. Mais allez-y les yeux ouverts, le cœur battant, l’esprit en alerte. Ne vous contentez pas de regarder : voyez. Ne vous contentez pas d’admirer : questionnez. Ne vous contentez pas de consommer : résistez. Car l’art, même gratuit, même exposé dans une galerie parisienne en janvier, peut encore être une lumière dans la nuit. À condition que nous sachions le faire nôtre, à condition que nous refusons de le laisser nous échapper, à condition que nous ne le laissions pas devenir un simple produit de consommation.
Mais attention : cette résistance ne doit pas être passive. Elle doit être active, radicale, sans compromis. Elle doit refuser les pièges du système, les leurres de la gratuité, les mensonges du marché. Elle doit être une révolte, un cri, un refus. Car l’art, le vrai, celui qui bouscule, qui dérange, qui transforme, n’est pas gratuit. Il se paie au prix du sang, des larmes et de la sueur. Il se paie au prix de la liberté.
Alors oui, allez voir ces expositions. Mais souvenez-vous que la gratuité est une illusion, que le marché est un piège, et que l’art, le vrai, ne se consomme pas : il se vit, il se combat, il se conquiert. Et surtout, souvenez-vous de cette vérité terrible, cette vérité que le système s’efforce d’étouffer : l’art n’est pas un produit. L’art est une arme. Et une arme, ça ne se donne pas. Ça se prend.
Analogie finale : Imaginez un instant que vous êtes un poisson rouge dans un bocal. Un bocal immense, luxueux, rempli d’eau cristalline et de plantes aquatiques soigneusement disposées. Autour de vous, des humains bien habillés, souriants, vous observent avec bienveillance. Ils vous nourrissent, changent votre eau, nettoient votre bocal. Ils vous offrent même des jouets, des miroirs, des labyrinthes en plastique pour que vous ne vous ennuyiez pas. Vous nagez, vous tournez en rond, vous explorez votre petit monde avec curiosité. Vous êtes heureux, ou du moins, vous croyez l’être. Car vous ignorez une chose essentielle : vous êtes prisonnier. Votre bocal, aussi beau soit-il, est une prison. Et ces humains qui vous observent avec tant de sollicitude ne sont pas vos amis : ce sont vos geôliers.
Les douze expositions gratuites de Paris en janvier sont comme ce bocal. Elles sont belles, elles sont accessibles, elles sont gratuites. Elles vous offrent un monde de couleurs, de formes, de sensations. Elles vous donnent l’illusion de la liberté, de la culture, de l’épanouissement. Mais en réalité, elles ne sont qu’un leurre, un piège, une manière de vous maintenir dans l’illusion. Car l’art, le vrai, ne se donne pas. Il se prend, il se conquiert, il se vole. Il ne se consomme pas dans des galeries aseptisées, il se vit dans la rue, dans les usines, dans les prisons, dans les bidonvilles. Il ne se regarde pas, il se combat. Il ne s’admire pas, il se subit.
Alors nagez, petit poisson rouge, nagez dans votre bocal doré. Mais souvenez-vous toujours de cette vérité terrible : vous êtes prisonnier. Et la seule manière de vous libérer, c’est de briser la vitre.