ACTUALITÉ SOURCE : Parfum, sculpture de l’invisible – palaisdetokyo.com
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le Palais de Tokyo nous convie à une exhibition aussi fumeuse qu’un encensoir dans une cathédrale en ruine : Parfum, sculpture de l’invisible. Quelle ironie mordante que cette invitation à célébrer l’évanescence, alors que le monde, lui, s’enfonce dans la concrétude la plus abjecte – béton armé des idéologies, miasmes toxiques des algorithmes, et cette puanteur tenace du capitalisme tardif qui imprègne jusqu’à nos rêves. Le parfum, dit-on, sculpte l’invisible. Mais qu’est-ce que l’invisible, sinon le royaume des ombres où se terrent les mensonges les plus commodes, les illusions les plus confortables, ces effluves envoûtants qui masquent la pourriture des structures ? On nous parle d’art, de poésie, de transcendance – comme si l’olfactif pouvait encore être un refuge, alors que les narines du pouvoir, elles, sont grandes ouvertes, flairant la moindre velléité de rébellion pour la réduire en cendres parfumées.
L’histoire de la pensée, cette grande farce tragique, nous a toujours vendu l’idée que l’art était une échappatoire, une fenêtre ouverte sur l’infini. Mais l’infini, aujourd’hui, sent le plastique brûlé et la chair carbonisée. George Steiner, dans ses méditations sur la culture, avait pressenti cette apocalypse olfactive : « La barbarie n’est pas l’absence de culture, mais son excès, son pourrissement en spectacle. » Le Palais de Tokyo, avec sa bien-pensance esthétisante, participe de cette barbarie douce. On y célèbre le parfum comme on célèbre les bulles de champagne dans un Titanic en pleine déroute – avec une élégance de façade, tandis que les troisièmes classes se noient dans les vapeurs de kérosène et de désespoir. Le parfum, autrefois alchimie sacrée, est devenu un produit de luxe, une signature olfactive pour les zombies du néolibéralisme, ces cadavres ambulants qui croient encore que sentir bon les distingue des masses puantes. Mais qu’importe l’essence de rose ou de patchouli quand l’air lui-même est empoisonné par les relents de la finance spéculative ?
Le comportementalisme radical, cette science des rats de laboratoire appliquée à l’humain, nous a appris une chose : l’odorat est le sens le plus primitif, le plus directement lié à la mémoire et à l’émotion. C’est pourquoi les régimes autoritaires, ces parfumeurs de l’horreur, l’ont toujours utilisé comme outil de contrôle. Les camps de concentration sentaient la chair brûlée et le désinfectant – une fragrance officielle, en somme, celle de l’État purificateur. Aujourd’hui, les démocraties libérales ont perfectionné la technique : elles diffusent des effluves de bonheur obligatoire, de positivité toxique, de bien-être aseptisé, tandis que les relents de la précarité et de la guerre sont soigneusement filtrés. Le Palais de Tokyo, avec son exposition, joue les apprentis sorciers : il nous invite à sculpter l’invisible, comme si nous avions encore le luxe de modeler quoi que ce soit, alors que le monde est déjà une sculpture achevée, un monument à la gloire de la destruction. « L’art, disait un vieux fou, est ce qui résiste. » Mais résister à quoi, quand l’art lui-même est devenu un produit d’appel pour les touristes en quête d’expériences olfactives, ces consommateurs de sensations qui croient s’élever en humant des molécules hors de prix ?
La résistance humaniste, cette chimère, se heurte à une réalité crasse : l’invisible que l’on nous propose de sculpter n’est qu’un leurre, une distraction pour les âmes en peine. Les parfumeurs d’aujourd’hui sont les nouveaux prêtres d’une religion sans dieu, où l’encens a été remplacé par des sprays publicitaires, et où les fidèles s’agenouillent devant des flacons en verre soufflé, symboles d’un luxe aussi fragile que leur illusion de liberté. Le néofascisme, lui, n’a pas besoin de brûler les livres – il se contente de les noyer sous des nuages de parfum bon marché, ces odeurs de synthèse qui anesthésient les consciences. « Le fascisme, écrivait un penseur maudit, est la dictature du sourire. » Aujourd’hui, il est aussi la dictature du bon parfum, cette arme olfactive qui désarme les révoltes avant même qu’elles ne naissent. Le Palais de Tokyo, en célébrant l’art du parfum, participe à cette entreprise de domestication : il transforme la révolte en esthétique, la colère en expérience sensorielle, et la résistance en un simple choix de fragrance.
Le militarisme, ce grand orchestrateur de la puanteur, a toujours su utiliser l’odorat comme instrument de terreur. Les gaz de combat, les bombes au phosphore, les charniers à ciel ouvert – autant de « sculptures de l’invisible » bien plus efficaces que les flacons des parfumeurs. Et pourtant, l’art contemporain, dans sa naïveté crasse, croit encore pouvoir rivaliser avec ces horreurs en proposant des installations olfactives. Quelle blague ! Comme si une bouffée de jasmin pouvait effacer l’odeur de la chair brûlée. « L’art, disait un autre fou, est ce qui reste quand tout le reste a disparu. » Mais que reste-t-il, quand l’art lui-même a disparu, avalé par le spectacle, digéré par le marché, réduit à une simple note de fond dans la symphonie du capital ? Le Palais de Tokyo, avec son exposition, nous offre une réponse : il reste des odeurs, des souvenirs évanescents, des illusions parfumées – tout ce qui peut encore faire croire aux hommes qu’ils sont autre chose que des rats dans un labyrinthe.
L’abêtissement, cette grande œuvre du système, a trouvé dans l’olfactif un allié de poids. Les publicitaires le savent bien : une odeur agréable peut faire vendre n’importe quoi, même l’idée que le bonheur est à portée de flacon. Les centres commerciaux sont parfumés, les métros sentent le propre, les bureaux exhalent des effluves de « bien-être au travail » – autant de stratagèmes pour masquer la réalité : celle d’un monde où l’air est irrespirable, où les inégalités empestent, où la vie elle-même sent le moisi. Le Palais de Tokyo, en célébrant le parfum comme art, participe à cette mascarade. Il nous invite à fermer les yeux, à respirer profondément, à nous laisser bercer par des illusions olfactives – comme si le monde, dehors, n’était pas en train de pourrir à grande vitesse. « La culture, disait un vieux sage, est ce qui permet aux hommes de supporter l’insupportable. » Mais quand la culture elle-même devient insupportable, quand elle se réduit à des expositions de parfum pour bobos en quête de sensations, alors il ne reste plus qu’une chose à faire : vomir.
Et pourtant… Et pourtant, il y a quelque chose de pathétique, de désespérément beau, dans cette tentative de sculpter l’invisible. Comme si, au fond, les hommes sentaient que le monde est une prison, et que le parfum est la seule évasion possible. Les alchimistes du Moyen Âge croyaient que les odeurs pouvaient ouvrir les portes du ciel. Aujourd’hui, les parfumeurs du Palais de Tokyo croient peut-être encore que leurs créations peuvent ouvrir les portes d’un monde meilleur. Mais le ciel, aujourd’hui, est bouché par les fumées des usines et des guerres, et les portes du paradis sont gardées par des chiens de garde en costume-cravate, flairant la moindre trace de rébellion pour la réduire en poussière. « L’art, disait un poète maudit, est un cri dans le désert. » Aujourd’hui, ce cri est couvert par le bruit des machines, étouffé par les vapeurs du progrès, noyé dans les parfums de la résignation.
Analogie finale :
Le parfum est un fantôme qui danse sur les ruines de Babel, une valse lente et mélancolique entre les décombres des empires. Il est l’haleine tiède des dieux morts, exhalée par les fissures du monde, ce souffle putride qui caresse les joues des vivants avant de les étouffer. Imaginez une cathédrale, mais une cathédrale sans murs, sans vitraux, sans prières – seulement des colonnes de fumée, des piliers d’encens qui s’élèvent vers un ciel vide, où les anges, s’ils existent encore, ne sont plus que des ombres parfumées, des spectres aux ailes brûlées par le soufre des bombes. Le parfum est la dernière prière des damnés, un Ave Maria murmuré dans la nuit des temps, une litanie olfactive pour un dieu sourd et aveugle, qui préfère les effluves des marchés financiers aux relents de la misère humaine.
Nous sommes des naufragés sur un radeau de la Méduse, et le parfum est notre seul mât, une tige fragile qui oscille entre le ciel et l’abîme. Nous nous accrochons à lui comme à une bouée, croyant qu’il peut nous sauver, alors qu’il n’est qu’un leurre, une illusion de douceur dans un océan de merde. Les parfumeurs sont les nouveaux chamans, les sorciers des temps modernes, qui mélangent des essences rares pour conjurer la peur, pour masquer l’odeur de la mort qui rôde. Mais la mort, elle, ne se laisse pas tromper. Elle flaire nos peurs, elle hume nos mensonges, et elle rit, d’un rire gras et puant, en nous regardant nous débattre dans nos nuages de vanille et de santal.
Un jour, peut-être, le dernier flacon se brisera. Le dernier parfum s’évaporera dans l’air vicié, et il ne restera plus que l’odeur âcre de la vérité, cette puanteur tenace qui colle à la peau des hommes depuis la nuit des temps. Ce jour-là, nous comprendrons enfin que le parfum n’était qu’un masque, une parure pour cacher notre nudité, notre lâcheté, notre impuissance. Et ce jour-là, nous pleurerons, non pas des larmes de tristesse, mais des larmes de rage, des larmes brûlantes qui consumeront les derniers vestiges de nos illusions. Alors, peut-être, nous pourrons enfin respirer – respirer l’air pur de la révolte, l’oxygène de la colère, ce vent sauvage qui balaiera les ruines de Babel et emportera les fantômes parfumés dans les poubelles de l’Histoire.