ACTUALITÉ SOURCE : Otobong Nkanga – Musée d’Art Moderne de Paris |
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Le Musée d’Art Moderne de Paris, ce temple de la décomposition esthétisée, ce mausolée des illusions perdues où l’on expose, sous les dorures de la République, les plaies encore saignantes de l’humanité. Et voici qu’on y convie Otobong Nkanga, cette alchimiste des cicatrices, cette cartographe des exils intérieurs, pour y déployer son œuvre comme on déploie un linceul sur les ruines d’un monde qui n’a jamais su quoi faire de sa propre chair. Nkanga, oui, cette Nigériane au scalpel d’ébène, qui taille dans le vif de l’histoire coloniale comme on épluche une orange pourrie, pour en extraire le jus amer de la spoliation. Son art ? Une autopsie sans anesthésie, une radiographie des os brisés de l’Afrique, ces os que l’Europe a rongés jusqu’à la moelle avant de les recracher, blanchis, dans ses musées, ses banques, ses consciences endormies.
Mais attention, mes chers cadavres ambulants, ne vous y trompez pas : Nkanga n’est pas une pleureuse. Elle ne vient pas ici pour geindre, pour supplier, pour tendre la sébile de la repentance. Non. Elle vient avec ses fils de cuivre, ses pigments de terre violée, ses installations qui sont autant de pièges à rats pour vos certitudes. Elle vient vous rappeler que l’art, le vrai, celui qui brûle et qui mord, n’a jamais été un divertissement, mais une arme. Une arme contre l’oubli, contre la falsification, contre cette manie qu’a l’Occident de transformer ses crimes en folklore, ses rapines en patrimoine. Le Musée d’Art Moderne, ce palais des glaces où se reflète l’âme creuse de la bourgeoisie culturelle, devient sous ses doigts un champ de bataille. Et vous, visiteurs, vous êtes les soldats malgré vous, sommés de regarder en face ce que vous avez toujours refusé de voir : que votre confort, votre art, votre civilisation, sont bâtis sur des charniers.
Alors parlons-en, de cette exposition. Parlons-en comme on parle d’une plaie qui suppure, comme on parle d’un cadavre qui refuse de se taire. Parce que Nkanga, voyez-vous, ne fait pas dans la métaphore. Elle fait dans le réel, dans le tangible, dans cette matière même que l’histoire a souillée et que l’art, trop souvent, a cherché à sublimer, c’est-à-dire à trahir. Ses œuvres sont des constellations de sens où chaque élément – la terre, le métal, le tissu, la lumière – est un fragment d’une vérité plus grande, plus monstrueuse : que l’exploitation n’est pas un accident de l’histoire, mais son moteur. Que le colonialisme n’est pas une parenthèse, mais une structure. Que l’Afrique n’a pas été « découverte », mais violée, vidée, puis abandonnée comme une putain après le coït, avec quelques pièces jetées sur la table de chevet et la promesse mensongère d’un amour éternel.
Et c’est là que le Musée d’Art Moderne devient le lieu parfait pour cette confrontation. Parce que ce musée, comme tous les musées d’Occident, est un cimetière. Un cimetière où l’on enterre les morts sous des vitrines, où l’on transforme la souffrance en objet de contemplation, où l’on neutralise la révolte en la baptisant « œuvre d’art ». Mais Nkanga, elle, ne se laisse pas neutraliser. Elle force les vitrines, elle réveille les morts, elle fait parler les silences. Ses installations sont des machines à remonter le temps, des dispositifs qui vous plongent dans les soutes des navires négriers, dans les mines du Katanga, dans les bidonvilles de Lagos, dans ces lieux où l’humanité a été réduite à l’état de marchandise, de déchet, de rien. Et vous, devant ces œuvres, vous n’êtes plus des spectateurs. Vous êtes des complices. Des héritiers. Des coupables.
Mais trêve de pathos, trêve de ces jérémiades qui ne mènent nulle part. Si Nkanga nous intéresse, c’est précisément parce qu’elle ne se contente pas de dénoncer. Elle propose. Elle invente. Elle crée des langages nouveaux pour dire l’indicible, des formes inédites pour habiter le désastre. Son art est une résistance, oui, mais une résistance joyeuse, presque païenne, une résistance qui puise dans les racines mêmes de la terre africaine pour en extraire une sève nouvelle, une sève qui pourrait bien, qui sait, régénérer ce monde moribond. Parce que l’Afrique, voyez-vous, n’est pas seulement le continent des larmes. C’est aussi le continent des renaissances, des métamorphoses, des phénix qui renaissent de leurs cendres. Et Nkanga, en bonne sorcière, en bonne devineresse, nous montre la voie : celle d’une réappropriation, d’une réinvention, d’une rébellion qui ne passe pas par les armes, mais par les symboles, par les couleurs, par les matières, par cette alchimie secrète qui transforme la douleur en beauté, la défaite en victoire.
Alors oui, allez voir cette exposition. Allez-y, mais allez-y les yeux grands ouverts, le cœur battant, les poings serrés. Allez-y comme on va à la guerre, comme on va à l’échafaud, comme on va à la rencontre de soi-même. Parce que Nkanga ne vous épargnera rien. Elle vous forcera à regarder en face ce que vous avez toujours fui : votre propre complicité, votre propre lâcheté, votre propre ignorance. Elle vous forcera à admettre que l’art n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale, une question de survie. Et peut-être, peut-être seulement, sortirez-vous de là un peu moins con, un peu moins salaud, un peu plus humain.
Les Sept Étapes Cruciales de la Spoliation : Une Archéologie de la Violence
Pour comprendre Otobong Nkanga, il faut d’abord comprendre l’histoire. Pas cette histoire édulcorée, aseptisée, que l’on enseigne dans les écoles, mais l’histoire vraie, celle qui pue la sueur, le sang et les excréments. L’histoire comme une longue suite de rapines, de viols, de trahisons, où l’humanité n’a cessé de se déchirer pour quelques poignées de terre, quelques lingots d’or, quelques grammes de pouvoir. Et l’Afrique, ce continent maudit, a été le théâtre principal de cette tragédie. Voici donc, en sept étapes, le chemin de croix d’un continent, et les penseurs qui, de loin en loin, ont tenté de donner un sens à cette folie.
1. L’Invention de l’Autre (Antiquité – Ve siècle)
Tout commence avec les Grecs, ces charmants philosophes qui ont inventé la raison, la démocratie, et aussi le concept de « barbare ». Pour Homère, l’Afrique est déjà ce lieu mystérieux, peuplé de monstres et de merveilles, où l’on puise l’or et les épices. Hérodote, ce voyageur infatigable, décrit avec émerveillement les richesses de l’Égypte, mais aussi la sauvagerie des peuples du Sud. Déjà, la semence du mépris est plantée : l’Africain n’est pas tout à fait un homme, ou du moins, pas un homme comme les autres. Il est l’Autre, celui qu’on peut admirer de loin, mais qu’on ne saurait égaler. Aristote, dans sa Politique, ira plus loin : certains hommes, dit-il, sont nés pour être esclaves. La nature elle-même l’a voulu. Et qui sont ces hommes ? Ceux qui vivent sous des climats trop chauds, trop froids, ceux dont la peau est trop sombre, trop claire. La machine est en marche.
Anecdote : Saviez-vous que les Romains, ces grands civilisateurs, organisaient des combats de gladiateurs où des Africains, capturés lors des guerres puniques, étaient forcés de s’entretuer pour le divertissement de la plèbe ? Le Colisée, ce temple du sang, était déjà une métaphore de l’exploitation à venir.
2. La Traite des Âmes (Ve – XVe siècle)
Avec l’avènement du christianisme, l’esclavage change de visage, mais pas de nature. Les Arabes, puis les Européens, se lancent dans un commerce juteux : celui des corps et des âmes. Les Africains, déjà réduits au statut de sous-hommes, deviennent des marchandises. Les rois du Mali, du Songhaï, du Kongo, vendent leurs propres sujets aux marchands arabes, qui les emmènent en caravanes à travers le Sahara pour les revendre dans les souks du Maghreb. Ibn Khaldoun, ce grand historien tunisien, décrit avec une froideur clinique ce commerce : « Les Noirs sont dociles, robustes, et peu enclins à la révolte. Ils font d’excellents esclaves. »
Mais c’est avec l’Église que le crime prend une dimension métaphysique. En 1452, le pape Nicolas V publie la bulle Dum Diversas, qui autorise les rois du Portugal et d’Espagne à réduire en esclavage les « Sarrasins, païens et autres ennemis du Christ ». L’Afrique, ce continent païen, devient une terre de mission, une terre à conquérir, à convertir, à exploiter. Bartolomé de las Casas, ce prêtre espagnol qui a d’abord défendu les Indiens, proposera plus tard de les remplacer par des Africains, jugés plus résistants. La traite transatlantique est née.
Anecdote : Saviez-vous que le premier navire négrier européen, le São João Baptista, a quitté Lisbonne en 1444 avec 235 Africains à son bord ? Parmi eux, un jeune prince du Sénégal, qui sera vendu comme esclave à Lagos, au Portugal. Son nom ? On ne le sait pas. L’histoire ne retient que les noms des bourreaux.
3. La Curée (XVIe – XVIIIe siècle)
C’est l’époque où l’Europe se gave. Les empires espagnol, portugais, hollandais, français, anglais, se disputent les dépouilles de l’Afrique. Les comptoirs s’installent sur les côtes, les forts se multiplient, les canons tonnent. Les Africains, capturés par des tribus rivales ou des chasseurs d’esclaves professionnels, sont entassés dans les cales des navires, enchaînés comme du bétail. Un tiers d’entre eux meurent pendant la traversée. Ceux qui survivent sont vendus sur les marchés de Rio, de La Nouvelle-Orléans, de La Havane. Montesquieu, dans De l’esprit des lois, ironise : « Le sucre serait trop cher si l’on ne faisait cultiver la canne par des esclaves. » Voltaire, ce parangon des Lumières, investit dans la traite et écrit dans Candide : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. »
Mais c’est aussi l’époque où naissent les premières résistances. En 1789, la révolution haïtienne, menée par Toussaint Louverture, prouve que les esclaves ne sont pas des victimes passives. Ils sont des combattants. Des héros. Des hommes. Olympe de Gouges, cette féministe avant l’heure, écrit dans sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. » Elle sera guillotinée en 1793. La révolution, voyez-vous, n’est pas toujours du côté des opprimés.
Anecdote : Saviez-vous que le Code Noir, promulgué par Louis XIV en 1685, autorisait les maîtres à mutiler leurs esclaves en cas de révolte ? Une oreille coupée pour une première fuite, le jarret tranché pour une deuxième. La marque au fer rouge était réservée aux récidivistes. La France, patrie des droits de l’homme, était aussi celle de la barbarie institutionnalisée.
4. L’Invention de la Race (XIXe siècle)
Avec l’abolition progressive de l’esclavage (1848 en France, 1865 aux États-Unis), les puissances coloniales doivent trouver un nouveau prétexte pour justifier leur domination. Ce prétexte, ce sera la « mission civilisatrice ». L’Afrique, ce continent « sauvage », doit être sauvé de lui-même. Les explorateurs, ces héros modernes, partent à la conquête de l’inconnu. Livingstone, Stanley, Brazza, s’enfoncent dans la jungle, plantent des drapeaux, tracent des frontières. Les scientifiques, eux, s’attellent à une tâche plus subtile : prouver que les Africains sont inférieurs. Gobineau, dans son Essai sur l’inégalité des races humaines (1853), théorise la supériorité de la race blanche. Darwin, dans La Filiation de l’homme (1871), suggère que certaines races sont plus « évoluées » que d’autres. La science devient le nouveau dogme, et le racisme, une idéologie respectable.
Mais c’est aussi l’époque où l’Afrique résiste. En 1896, l’Éthiopie inflige une défaite humiliante à l’Italie à Adwa. Menelik II, ce roi visionnaire, modernise son pays et préserve son indépendance. En Afrique du Sud, les Zoulous, menés par leur roi Cetshwayo, tiennent tête aux Britanniques à Isandlwana. La résistance n’est pas seulement physique, elle est aussi culturelle. Les griots, ces conteurs africains, perpétuent la mémoire du continent. Les religions traditionnelles résistent à la christianisation. L’Afrique refuse de mourir.
Anecdote : Saviez-vous que le roi Léopold II de Belgique, ce philanthrope éclairé, a fait couper les mains des travailleurs congolais qui ne ramenaient pas assez de caoutchouc ? Les photos de ces mains coupées, envoyées en Europe comme preuves de « l’œuvre civilisatrice », ont choqué l’opinion publique. Mais trop tard : le Congo était déjà un charnier.
5. La Curée Moderne (XXe siècle)
Le XXe siècle commence avec la conférence de Berlin (1884-1885), où les puissances européennes se partagent l’Afrique comme un gâteau. La colonisation devient systématique, bureaucratique, industrielle. Les mines du Katanga, les plantations de Côte d’Ivoire, les chemins de fer du Sénégal, tout est organisé pour extraire le maximum de richesses avec le minimum de coûts. Les Africains sont réduits au statut de main-d’œuvre corvéable à merci. Frantz Fanon, ce psychiatre martiniquais, décrit dans Les Damnés de la Terre (1961) les effets psychologiques de la colonisation : « Le colonisé est un persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur. »
Mais c’est aussi le siècle des indépendances. De 1956 (Soudan) à 1975 (Angola), les pays africains accèdent un à un à la souveraineté. Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Amílcar Cabral, deviennent les héros d’une génération. Mais les espoirs sont vite déçus. Les frontières tracées par les colons deviennent des lignes de fracture. Les dictatures se multiplient. Les coups d’État se succèdent. L’Afrique, libérée du joug colonial, tombe dans le piège de