ACTUALITÉ SOURCE : Oscars 2026 : « En Iran, le cinéma d’Etat représente le pouvoir, le cinéma indépendant représente la vérité » – Le Monde.fr
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les Oscars ! Cette grand-messe annuelle où Hollywood se congratule dans un simulacre de diversité, tout en célébrant l’illusion que le cinéma serait un art universel, libéré des chaînes de la politique. Et voilà que, pour 2026, on nous ressert le même vieux discours sur l’Iran, comme si la dichotomie entre cinéma d’État et cinéma indépendant était une révélation. Comme si cette opposition n’était pas aussi vieille que le cinéma lui-même, aussi usée que les bobines de nitrate des premiers films de propagande. Mais non, il faut toujours que l’Occident s’émerveille de sa propre naïveté, comme un enfant découvrant que le Père Noël n’existe pas, alors que les autres le savent depuis des lustres.
Commençons par le commencement, par cette vérité crasse que personne n’ose vraiment regarder en face : tout cinéma est politique. Absolument tout. Depuis les frères Lumière filmant l’arrivée d’un train en gare de La Ciotat – ce train qui, selon la légende, aurait fait fuir les spectateurs terrifiés, comme si la réalité elle-même était une menace – jusqu’aux blockbusters américains financés par des conglomérats militaro-industriels, en passant par les films de propagande nazie de Leni Riefenstahl, le cinéma a toujours été un outil. Un outil de pouvoir, de domination, de contrôle. La seule différence entre le cinéma d’État iranien et le cinéma hollywoodien, c’est que le premier assume sa fonction propagandiste, tandis que le second se drape dans les oripeaux de la liberté et de la démocratie, comme un proxénète se parant des atours de l’amour courtois.
En Iran, le régime a compris depuis longtemps que le cinéma est une arme. Une arme bien plus efficace que les chars ou les fusils, car elle agit sur les âmes avant d’agir sur les corps. Le cinéma d’État iranien, c’est la version moderne des fresques murales des palais persans : une narration grandiose, épique, où le pouvoir se met en scène, où l’Histoire est réécrite pour servir les intérêts du moment. On y célèbre la révolution islamique, on y glorifie les martyrs, on y dépeint un monde manichéen où les bons – les fidèles, les obéissants, les purs – triomphent toujours des méchants – les Occidentaux, les libéraux, les impies. C’est du théâtre, bien sûr, mais un théâtre qui tue. Car chaque image, chaque récit, chaque émotion suscitée est une brique de plus dans l’édifice de la soumission. Le cinéma d’État ne montre pas la réalité : il la crée. Il fabrique des héros, des ennemis, des mythes. Il dit aux Iraniens : « Voici ce que vous devez penser, voici ce que vous devez ressentir, voici ce que vous devez désirer. » Et ceux qui refusent ce récit sont écrasés, censurés, emprisonnés, ou pire.
Face à cela, le cinéma indépendant iranien. Ah, le cinéma indépendant ! Comme si ce terme avait un sens. Comme si un film tourné dans l’ombre, avec des budgets de misère, des caméras volées et des acteurs qui risquent leur vie à chaque plan, pouvait être autre chose qu’un cri de désespoir. Le cinéma indépendant en Iran, c’est ce qui reste quand on a enlevé tout le superflu : plus de décors somptueux, plus d’effets spéciaux, plus de happy ends. Il ne reste que la vérité, nue, crue, insupportable. Une vérité qui dérange, qui bouscule, qui hurle. Une vérité qui dit : « Non, le monde n’est pas comme vous le montrez. Non, les femmes ne sont pas des ombres soumises. Non, les jeunes ne veulent pas mourir pour une révolution qui les a trahis. Non, la vie n’est pas un conte moral où les méchants sont punis et les bons récompensés. »
Mais attention : cette vérité n’est pas objective. Elle est tout aussi subjective, tout aussi biaisée que celle du cinéma d’État. La différence, c’est qu’elle ne prétend pas à l’universalité. Elle ne dit pas : « Voici la vérité absolue. » Elle dit : « Voici ma vérité, ma douleur, mon expérience. À vous de juger. » Et c’est précisément cela qui la rend insupportable pour le pouvoir. Parce que le pouvoir, lui, a besoin de certitudes. Il a besoin de récits clairs, de frontières nettes, de bons et de méchants. Le cinéma indépendant, lui, brouille les pistes. Il montre des héros ambivalents, des situations complexes, des émotions contradictoires. Il dit que la vie est grise, que les choix sont difficiles, que les solutions ne sont jamais simples. Et ça, le pouvoir ne peut pas le tolérer.
Alors, quand un journal comme Le Monde titre : « En Iran, le cinéma d’État représente le pouvoir, le cinéma indépendant représente la vérité », on est en droit de sourire, amèrement. Parce que cette opposition est une fable, une simplification grossière, un conte pour enfants occidentaux qui croient encore que la vérité est une chose pure, une lumière qui brille dans les ténèbres. La vérité, en Iran comme ailleurs, est une hydre aux mille têtes, une bête insaisissable qui se dérobe dès qu’on croit l’avoir attrapée. Le cinéma d’État ment, bien sûr, mais le cinéma indépendant ment aussi, à sa manière. Il ment par omission, par idéalisation, par romantisme. Il ment en montrant des héros là où il n’y a que des hommes brisés, en montrant de l’espoir là où il n’y a que du désespoir. Il ment parce qu’il doit mentir pour survivre, pour être vu, pour être entendu.
Et puis, il y a cette autre vérité, plus cynique encore : le cinéma indépendant iranien n’existe que parce que le cinéma d’État le tolère, dans une certaine mesure. Oh, bien sûr, il est persécuté, censuré, réprimé. Mais il existe. Il circule, il est projeté dans des festivals à l’étranger, il remporte des prix. Pourquoi ? Parce que le régime iranien a compris que ces films, ces cris de révolte, ces témoignages de souffrance, sont en réalité une soupape de sécurité. Ils permettent aux frustrations de s’exprimer, aux colères de se canaliser, aux rêves de se projeter ailleurs, dans un ailleurs qui n’existe pas. Le cinéma indépendant, c’est l’opium du peuple iranien. Il donne l’illusion de la résistance, l’illusion de la liberté, alors qu’en réalité, il ne change rien. Les prisons restent pleines, les femmes restent voilées, les dissidents restent traqués. Mais au moins, on peut aller voir un film de Jafar Panahi et se dire : « Voilà, je résiste. » Comme si la résistance se mesurait en bobines de film plutôt qu’en actes.
Alors, les Oscars 2026, dans tout ça ? Une mascarade de plus. Une cérémonie où l’Occident va se donner bonne conscience en récompensant un film iranien indépendant, comme on jette une pièce à un mendiant pour se sentir généreux. « Regardez comme nous sommes ouverts, regardez comme nous soutenons la liberté d’expression ! » Mais personne ne se demandera pourquoi ce film a pu être tourné, pourquoi il a pu sortir d’Iran, pourquoi il a pu être projeté à Cannes ou à Venise. Personne ne se demandera si, en le récompensant, on ne fait pas le jeu du régime, en lui offrant une vitrine de tolérance alors qu’il continue à écraser toute velléité de révolte. Personne ne se demandera si, en célébrant ces films, on ne participe pas à une forme de colonialisme culturel, où l’Occident s’arroge le droit de juger ce qui est bon ou mauvais, ce qui est vrai ou faux, ce qui est digne d’être vu ou non.
Car au fond, le vrai scandale, ce n’est pas que le cinéma d’État iranien mente. Le vrai scandale, c’est que l’Occident, lui, croit encore que le cinéma peut être autre chose qu’un outil de pouvoir. Que le cinéma peut être neutre, objectif, universel. Que les Oscars, cette machine à rêves hollywoodienne, peuvent avoir une quelconque légitimité à juger de la valeur d’un film iranien, ou de n’importe quel film d’ailleurs. Les Oscars, c’est le triomphe du capitalisme culturel, une foire aux vanités où l’on récompense ceux qui savent le mieux flatter les goûts du moment, ceux qui savent le mieux vendre une illusion. Et cette année, l’illusion, ce sera celle de la résistance, de la vérité, de la liberté. Comme si un trophée en or pouvait changer quoi que ce soit à la réalité des prisons iraniennes, des femmes lapidées, des enfants soldats.
Alors oui, le cinéma indépendant iranien représente peut-être une forme de vérité. Mais cette vérité est une vérité de l’impuissance. Une vérité qui crie dans le désert, qui se débat dans les chaînes, qui hurle sa révolte sans espoir de changer quoi que ce soit. Une vérité qui, au fond, arrange tout le monde : le régime, qui peut se targuer d’une certaine ouverture ; l’Occident, qui peut se donner bonne conscience ; et les spectateurs, qui peuvent s’émouvoir sans avoir à agir. Car au fond, que reste-t-il de ces films, une fois les lumières rallumées, une fois les applaudissements éteints ? Rien. Ou si peu. Une émotion passagère, un frisson de révolte vite oublié, une indignation qui ne dure que le temps d’un article de journal.
Le cinéma, en Iran comme ailleurs, n’est qu’un miroir. Un miroir déformant, qui reflète ce que nous voulons voir, ce que nous avons peur de voir, ce que nous refusons de voir. Le cinéma d’État montre l’Iran que le régime veut que le monde voie : un pays uni, fier, invincible. Le cinéma indépendant montre l’Iran que les dissidents veulent que le monde voie : un pays brisé, opprimé, en révolte. Mais aucun des deux ne montre l’Iran réel. L’Iran réel, c’est cette femme qui se voile par peur, mais qui rêve de liberté. C’est cet homme qui critique le régime en privé, mais qui applaudit en public. C’est cet enfant qui grandit entre deux récits, deux vérités, deux mensonges, et qui doit choisir, chaque jour, lequel il va croire. Et aucun film, aucun Oscar, aucun article de journal ne pourra jamais capturer cette complexité-là.
Analogie finale :
Le cinéma est un oiseau en cage,
Dont les ailes battent contre les barreaux.
Le pouvoir dit : « Regardez comme il chante ! »
La vérité dit : « Écoutez comme il saigne. »
Mais l’oiseau, lui, ne chante ni ne saigne.
Il attend la nuit,
Pour s’envoler.