ACTUALITÉ SOURCE : Open Palais #12 : Tout ce qui brille – palaisdetokyo.com
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le Palais de Tokyo, ce temple clinquant où l’art contemporain vient s’échouer comme un cadavre de luxe sur les rives de la Seine, entre deux publicités pour des montres suisses et des parfums qui sentent la pourriture dorée. « Tout ce qui brille »… Quelle formule délicieuse, presque trop parfaite, comme si les organisateurs avaient lu dans nos âmes avides et désespérées, comme s’ils savaient que nous ne résistons jamais à l’éclat des faux-semblants, à cette lumière qui, en réalité, n’est que le reflet de notre propre aliénation. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, n’est-ce pas ? De cette fascination morbide pour ce qui scintille, pour ce qui attire l’œil avant de crever les rétines, pour ces objets, ces installations, ces performances qui ne sont que les symptômes d’une époque où l’art a cessé d’être une question pour devenir une marchandise, un produit de luxe parmi d’autres, un accessoire de plus dans la panoplie du parfait consommateur néolibéral.
On pourrait croire, en entrant dans ce palais des illusions, que l’art a encore quelque chose à dire, qu’il résiste, qu’il griffe, qu’il hurle. Mais non. Ce n’est qu’un leurre de plus, une mise en scène savamment orchestrée pour nous faire croire que la culture est encore un champ de bataille, alors qu’elle n’est plus qu’un terrain vague où s’entassent les débris d’un humanisme en lambeaux. « Tout ce qui brille »… Comme si l’art, aujourd’hui, n’était plus qu’une question de surface, de reflet, d’apparence. Comme si la profondeur avait été évacuée au profit d’un esthétisme vide, d’un formalisme stérile, d’une recherche de l’effet pour l’effet, du choc pour le choc, sans jamais se soucier de ce qui se cache derrière le miroir. Et nous, pauvres spectateurs, nous marchons dans cette foire aux vanités comme des somnambules, hypnotisés par ces lumières qui ne sont que les feux follets d’une civilisation en train de s’éteindre.
Car c’est bien là le piège : nous faire croire que l’art contemporain, dans sa version la plus spectaculaire, la plus médiatique, la plus « instagrammable », est encore capable de nous émouvoir, de nous interroger, de nous révolter. Mais non. Il ne fait que nous endormir, nous bercer dans l’illusion que tout est encore possible, que la beauté existe encore, que la pensée critique n’a pas été entièrement digérée par le capitalisme tardif. Or, que voit-on dans ces expositions ? Des œuvres qui ne sont plus que des produits dérivés de la logique marchande, des objets conçus pour être partagés, likés, commentés, avant d’être oubliés, remplacés par d’autres, tout aussi éphémères, tout aussi vides. L’art n’est plus qu’un rouage de plus dans la machine à broyer les consciences, un outil de plus dans l’arsenal de la domination néolibérale, qui nous vend du rêve pour mieux nous voler notre réalité.
Et que dire de cette fascination pour le « brillant », pour l’éclat, pour tout ce qui capte la lumière et la renvoie en mille éclats trompeurs ? N’est-ce pas là le symptôme d’une société qui a perdu tout sens des valeurs, qui ne croit plus qu’en l’apparence, en la surface, en l’instantané ? Nous vivons dans un monde où l’image a remplacé la substance, où le spectacle a phagocyté le réel, où la vitesse a tué la réflexion. Et l’art, dans tout cela ? Il n’est plus qu’un faire-valoir, un accessoire de mode, un gadget pour bobos en mal de sensations. « Tout ce qui brille »… Comme si nous avions oublié que l’or n’est que du métal, que les diamants ne sont que des cailloux, que la lumière la plus aveuglante n’est souvent que le reflet d’une obscurité plus profonde, plus insondable.
On pourrait presque rire de cette ironie tragique : alors que le monde s’enfonce dans le chaos, que les inégalités se creusent, que les démocraties se vident de leur substance, que les guerres et les crises climatiques menacent de tout emporter, nous continuons à nous extasier devant des installations lumineuses, des sculptures dorées, des performances tape-à-l’œil. Comme si l’art, dans sa version la plus superficielle, pouvait encore nous sauver. Comme si ces éclats de verre et de métal pouvaient encore nous éclairer, alors qu’ils ne font que refléter notre propre aveuglement. Car c’est bien là le paradoxe : plus le monde devient sombre, plus nous cherchons à nous entourer de lumière artificielle, de faux-semblants, de mirages. Nous fuyons la nuit comme des enfants apeurés, sans comprendre que c’est dans l’obscurité que se cachent les vérités les plus cruelles, mais aussi les plus nécessaires.
Et que dire de ces artistes, ces « créateurs » qui peuplent ces expositions ? Des saltimbanques du capitalisme, des illusionnistes de pacotille, des marchands de rêves en toc. Ils croient encore, ou feignent de croire, que leur travail a un sens, qu’il peut changer quelque chose, qu’il peut résister à la logique implacable du marché. Mais non. Ils ne sont que les complices, volontaires ou non, d’un système qui a réduit l’art à une simple valeur d’échange, à un produit parmi d’autres, à une marchandise comme une autre. Leurs œuvres ne sont plus que des alibis, des prétextes à des vernissages mondains, à des débats pseudo-intellectuels, à des polémiques éphémères. Ils croient encore que l’art peut être subversif, alors qu’il n’est plus qu’un outil de plus dans l’arsenal de la domination. Ils croient encore que la beauté peut sauver le monde, alors qu’elle n’est plus qu’un leurre, une illusion, un miroir aux alouettes.
Mais alors, que reste-t-il ? Que reste-t-il de cette humanité que nous prétendons défendre, de cette pensée critique que nous croyons encore possible ? Peut-être rien. Peut-être ne sommes-nous plus que des ombres, des fantômes errant dans les couloirs de ces palais de verre et d’acier, à la recherche d’une lumière qui n’existe plus, d’une vérité qui s’est évanouie, d’un sens qui s’est perdu dans le bruit et la fureur du monde moderne. Peut-être ne sommes-nous plus que des consommateurs passifs, des spectateurs résignés, des victimes consentantes d’un système qui nous a volé jusqu’à notre capacité à rêver.
Pourtant, il faut résister. Il faut refuser cette logique, cette fascination morbide pour ce qui brille, pour ce qui attire et qui trompe. Il faut se souvenir que l’art, le vrai, celui qui griffe, qui blesse, qui interroge, n’a que faire de ces éclats superficiels. Il se niche dans l’ombre, dans le silence, dans l’invisible. Il est là, tapi dans les recoins de notre conscience, prêt à surgir quand nous aurons enfin le courage de regarder en face notre propre misère, notre propre désespoir. Car c’est là, et seulement là, que l’art peut encore nous sauver : en nous forçant à affronter nos démons, en nous obligeant à voir au-delà des apparences, en nous rappelant que la beauté, la vraie, n’a que faire de l’éclat des faux-semblants.
Alors, oui, « Tout ce qui brille » est une exposition qui en dit long sur notre époque. Une époque où l’art n’est plus qu’un miroir tendu vers nous-mêmes, un miroir qui nous renvoie l’image de notre propre aliénation, de notre propre soumission. Une époque où nous préférons nous aveugler plutôt que de voir la vérité en face. Une époque où nous avons troqué la profondeur contre la surface, la réflexion contre l’émotion facile, la révolte contre la résignation. Mais une époque, aussi, où il est encore possible de résister, de refuser, de dire non. Une époque où l’art, malgré tout, peut encore être une arme, un outil de libération, une lumière dans la nuit.
Alors, à ceux qui iront voir cette exposition, je dis : regardez, mais ne vous laissez pas aveugler. Cherchez au-delà des apparences, creusez sous la surface, interrogez ce qui se cache derrière ces éclats trompeurs. Et surtout, ne vous contentez pas de ce que l’on vous donne à voir. Car l’art, le vrai, n’est pas dans ces salles climatisées, entre ces murs aseptisés. Il est dehors, dans la rue, dans les marges, dans les interstices. Il est là où l’on ne l’attend pas, là où il dérange, là où il fait mal. Il est dans le cri, dans le silence, dans la révolte. Il est dans tout ce qui ne brille pas, mais qui, pourtant, éclaire bien plus que toutes les lumières artificielles du monde.
Analogie finale : Comme un enfant perdu dans la nuit des grands magasins, nous errons entre les rayons de ce palais des illusions, les yeux écarquillés devant les vitrines où s’étalent les promesses de bonheur en boîte, les rêves en kit, les émotions en promo. Tout brille, tout scintille, tout nous appelle, tout nous ment. Les néons clignotent comme des étoiles mourantes, les miroirs déforment nos visages en masques grotesques, les haut-parleurs crachent des mélodies sirupeuses qui étouffent nos pensées. Nous sommes des ombres parmi les ombres, des fantômes dans la machine, des âmes en peine dans ce labyrinthe de verre et d’acier où l’on nous vend du vent en boîte, de l’espoir en conserve, de la rébellion en série limitée.
Et pourtant, quelque part, dans un recoin oublié de ce palais des merveilles, il y a une porte. Une porte rouillée, à moitié cachée par un rideau de poussière, une porte qui grince quand on la pousse, qui résiste quand on la force. Derrière elle, il n’y a pas de lumière, pas d’éclat, pas de faux-semblants. Il n’y a que l’obscurité, le silence, le vide. Mais c’est là, dans ce néant apparent, que se cache la vérité. C’est là que l’art, le vrai, attend son heure. C’est là que nous devons aller, si nous voulons encore croire en quelque chose. Car c’est dans l’ombre que naît la lumière, dans le silence que résonne la parole, dans le vide que se construit le sens.
Alors, poussons cette porte. Entrons dans cette nuit. Et laissons derrière nous tout ce qui brille.