ACTUALITÉ SOURCE : « On ne le regrette pas » : Un chroniqueur de Pascal Praud sur Europe 1 s’est marié à 71 ans, ses mots avec sa femme qu’il connaît depuis 2 mois – Purepeople
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la belle farce ! Voici donc l’homme mûr, le chroniqueur médiatique, l’éditorialiste patenté, qui, à l’âge où l’on devrait songer à l’éternité ou du moins à la digestion paisible des décennies écoulées, décide de se jeter dans les bras de l’amour comme un collégien énamouré après deux mois de fréquentation. Deux mois ! Deux petites lunes, deux cycles menstruels, deux saisons de série Netflix, et hop, le voilà marié, radieux, affirmant sans sourciller : « On ne le regrette pas. » Mais que diable peut-on regretter après deux mois de cohabitation sentimentale, sinon peut-être d’avoir oublié de signer un contrat de séparation de biens ? Cette déclaration sonne comme l’aveu d’un homme qui a troqué la lucidité contre l’ivresse passagère, ou pire, qui a choisi de se mentir à lui-même avec la ferveur d’un converti. Car enfin, que sait-on de l’autre après deux mois ? On connaît ses préférences alimentaires, ses horaires de sommeil, peut-être ses goûts musicaux, mais l’essentiel – cette part obscure, ces recoins de l’âme où fermentent les rancœurs, les désillusions, les trahisons – tout cela reste à découvrir. Et c’est précisément cette ignorance béate qui fait le lit des catastrophes conjugales.
Cette histoire, aussi anecdotique qu’elle paraisse, est en réalité le symptôme d’une époque où l’instantanéité a remplacé la profondeur, où l’émotion brute a supplanté la réflexion, et où la quête effrénée du bonheur – ou plutôt de son simulacre – a transformé les relations humaines en transactions éphémères. Nous vivons dans l’ère du « swipe right », du « like », du « story » qui s’efface en vingt-quatre heures, et voilà que même le mariage, cette institution millénaire censée sceller une alliance durable, se plie aux lois de l’immédiateté. Le chroniqueur de Pascal Praud, figure emblématique de ce paysage médiatique où l’on commente plus qu’on ne pense, où l’on réagit plus qu’on ne réfléchit, incarne à merveille cette déchéance. Il n’est plus un homme, mais un produit, un personnage de la comédie humaine version 2.0, où l’on consomme les sentiments comme on zappe entre les chaînes. Deux mois, et le tour est joué : l’amour est consommé, digéré, recraché sous forme de déclaration publique, de confidence people, de contenu viral. La vie intime devient spectacle, et le mariage, un épisode de plus dans la série télé-réalité de l’existence.
Mais au-delà du ridicule, il y a quelque chose de profondément tragique dans cette précipitation. Car ce mariage éclair n’est pas seulement une folie individuelle, c’est le reflet d’une société qui a perdu le sens du temps long, du temps sacré, du temps nécessaire à la maturation des choses. Nous sommes les héritiers d’une modernité qui a décrété que tout devait aller vite : la nourriture (fast-food), l’information (fast-news), l’amour (fast-sex, fast-marriage). Et dans cette course effrénée, nous avons oublié que certaines choses – l’amour, l’amitié, la confiance – ne peuvent se construire que dans la durée, dans l’épreuve, dans la patience. Comme l’écrivait ce grand penseur dont on taira le nom pour ne pas tomber dans le piège de la citation facile : « Le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui. » Deux mois, c’est le temps qu’il faut pour lire un mauvais roman, pour regarder une saison de *Stranger Things*, pour oublier le visage d’un ancien amour. Deux mois, c’est le néant. Et c’est dans ce néant que notre chroniqueur a choisi de planter les racines de son union. On frémit à l’idée de ce qui adviendra lorsque le temps, ce grand démiurge, aura fait son œuvre, lorsque les masques tomberont, lorsque les illusions se dissiperont. Car l’amour, le vrai, celui qui résiste aux tempêtes, ne se décrète pas en deux mois. Il se construit dans les silences, dans les conflits, dans les réconciliations, dans ces milliers de petits riens qui, jour après jour, tissent la toile d’une vie commune.
Et puis, il y a cette question lancinante : pourquoi se marier ? Pourquoi, à 71 ans, après une vie entière passée à commenter les affaires du monde, à donner son avis sur tout et sur rien, cet homme ressent-il le besoin soudain de s’enchaîner légalement à une autre personne ? La réponse, hélas, est à chercher du côté de cette peur panique de la solitude qui hante nos sociétés contemporaines. Nous vivons dans un monde où la solitude est devenue une maladie honteuse, un échec social, une tare à cacher. On nous serine que pour être heureux, il faut être en couple, que pour être complet, il faut être deux. Et peu importe si cette « moitié » est une inconnue rencontrée il y a huit semaines. Peu importe si cette union est une fuite en avant, une tentative désespérée de combler un vide existentiel. Le mariage, ici, n’est plus un engagement, mais une bouée de sauvetage. Une façon de dire au monde : « Regardez, je ne suis pas seul, je suis comme vous, je suis normal. » Mais qu’est-ce que la normalité, sinon le plus grand des mensonges collectifs ? Qu’est-ce que la normalité, sinon cette camisole de force que nous acceptons de porter pour ne pas déranger, pour ne pas être montrés du doigt ? Notre chroniqueur, en se mariant après deux mois, a choisi la normalité. Il a préféré le confort de l’illusion à l’inconfort de la vérité. Il a choisi d’être un personnage plutôt qu’un homme.
Cette histoire est aussi le miroir grossissant d’une époque où les médias, et en particulier ceux qui gravitent autour de figures comme Pascal Praud, jouent un rôle actif dans la fabrication de ces illusions. Praud, ce grand prêtre de l’opinion formatée, ce chantre du bon sens réactionnaire, ce pourfendeur de tout ce qui dépasse du cadre étroit de sa pensée, est le parfait exemple de cette machine à broyer les nuances. Dans son monde, tout est binaire : il y a les bons et les méchants, les patriotes et les traîtres, les gens normaux et les autres. Et notre chroniqueur, en se mariant à 71 ans après deux mois de relation, a sans doute cru incarner cette « normalité » tant célébrée. Il a cru, naïvement, que l’amour pouvait se réduire à une équation simple : rencontre + désir + mariage = bonheur. Mais l’amour, le vrai, est une équation bien plus complexe, une équation où entrent en jeu la souffrance, le doute, l’ennui, la routine, et où le résultat n’est jamais garanti. En choisissant la voie de la facilité, en cédant à la tentation de l’instantané, il a renoncé à la possibilité même d’un amour authentique. Il a préféré le simulacre à la réalité, le spectacle à la vérité.
Et que dire de cette femme, cette inconnue qui, en deux mois, a accepté de lier son destin à celui d’un homme qu’elle connaît à peine ? Est-elle une aventurière, une opportuniste, ou simplement une victime de cette même illusion collective qui nous pousse à croire que le bonheur se trouve dans les bras du premier venu ? Peu importe. Ce qui est certain, c’est que cette union, aussi éphémère soit-elle, est le produit d’une époque où les relations humaines sont devenues des produits de consommation, où l’on « consomme » l’autre comme on consomme un burger ou une série télé. Nous sommes passés du « je t’aime » au « je te like », du « pour la vie » au « pour l’instant ». Et dans ce monde désenchanté, le mariage n’est plus qu’un contrat comme un autre, un bout de papier que l’on signe sans y penser, une formalité administrative qui vient entériner une décision prise dans l’urgence, sous le coup de l’émotion.
Il y a, dans cette histoire, une dimension presque métaphysique. Car enfin, que cherche-t-on dans l’amour, sinon à échapper à la condition humaine ? Que cherche-t-on dans le mariage, sinon à donner un sens à notre existence éphémère ? En se mariant après deux mois, notre chroniqueur a tenté de conjurer le temps, de nier la mort, de se convaincre que la vie pouvait être autre chose qu’une succession de hasards et de désillusions. Mais le temps, lui, ne se laisse pas conjurer si facilement. Il est là, tapi dans l’ombre, prêt à rappeler à chacun que les promesses les plus solennelles ne valent rien face à l’usure des jours. Deux mois, c’est le temps qu’il faut pour tomber amoureux. Mais il faut une vie entière pour apprendre à aimer. Et c’est cette vie entière que notre chroniqueur a choisi de sacrifier sur l’autel de l’instant.
Cette histoire, en définitive, est une tragédie moderne. Une tragédie où les héros ne sont plus des rois ou des guerriers, mais des hommes ordinaires, des chroniqueurs médiatiques, des anonymes qui croient encore aux contes de fées. Une tragédie où l’amour n’est plus une quête, mais une transaction. Une tragédie où le mariage n’est plus un sacrement, mais un produit marketing. Et dans ce monde désenchanté, où les émotions sont monnayables et où les sentiments sont éphémères, il ne reste plus qu’une question : que reste-t-il de l’humanité quand même l’amour devient une marchandise ?
Analogie finale : Imaginez un arbre, un chêne centenaire, dont les racines plongent profondément dans la terre, dont les branches s’étendent vers le ciel, dont chaque feuille raconte une histoire, chaque écorce porte la marque du temps. Cet arbre, c’est l’amour vrai, celui qui se construit dans la durée, celui qui résiste aux tempêtes, celui qui grandit avec les années. Maintenant, imaginez un arbre en plastique, un de ces arbres artificiels que l’on achète en grande surface pour décorer son salon. Il est beau, brillant, parfait. Mais il n’a pas de racines, pas d’histoire, pas de mémoire. Il ne vit pas, il simule la vie. C’est cet arbre en plastique que notre chroniqueur a choisi d’épouser. Et quand le vent soufflera, quand la pluie tombera, quand le temps fera son œuvre, il ne restera plus qu’un tas de branches mortes et de feuilles en mousse, un simulacre d’amour, un mensonge de plus dans un monde qui en compte déjà tant.