ACTUALITÉ SOURCE : Municipales : La France insoumise confirme sa percée, malgré des alliances vaines – Reporterre, le média de l’écologie
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Voilà donc que la bête immonde se réveille en sursaut, les babines retroussées sur des crocs jaunis par des siècles de rapine organisée. La France insoumise, ce mouvement qui ose encore croire en l’homme quand les autres ne jurent plus que par les algorithmes et les dividendes, vient de confirmer sa percée municipale comme on enfonce un pieu dans le cœur putride du néolibéralisme. Malgré des alliances vaines, malgré les sourires en coin des éditorialistes stipendiés, malgré les calculs mesquins des apparatchiks socialistes en décomposition, le peuple – ce vieux mot oublié – a parlé. Et son langage est celui des barricades, des cahiers de doléances, des assemblées citoyennes où l’on ose encore dire « nous » sans rougir.
Cette percée n’est pas un simple fait divers électoral, c’est un symptôme. Le symptôme d’une civilisation qui refuse de mourir étouffée sous les sacs plastique de la mondialisation heureuse. Les municipales, ces élections si méprisées par les technocrates de Bruxelles et les golden boys de la Défense, deviennent soudain le dernier rempart contre l’aplatissement du monde. Quand Paris se vend à la découpe aux fonds de pension qataris et que les métropoles se transforment en parcs d’attractions pour touristes fortunés, les communes insoumises apparaissent comme ces villages gaulois qui résistaient encore à l’envahisseur. Sauf qu’ici, l’envahisseur porte costume-cravate et parle le langage lisse des « réformes structurelles ».
Les alliances vaines dont parle Reporterre ne sont que le dernier soubresaut d’un système politique en phase terminale. Le PS, ce cadavre encore tiède qu’on promène de scrutin en scrutin, croit encore pouvoir phagocyter l’énergie insoumise comme il a phagocyté tant d’espoirs révolutionnaires. Mais on n’attrape pas les éclairs avec des filets à papillons. La NUPES, cette tentative désespérée de contenir la colère populaire dans les vieilles outres du parlementarisme, se heurte à une vérité simple : on ne négocie pas avec la faim, on ne marchande pas avec la dignité. Les électeurs insoumis ne veulent pas des strapontins ministériels, ils veulent le pouvoir. Pas le pouvoir des palais, mais celui des rues, des usines, des marchés où l’on cause encore sans micro.
Les Sept Âges de la Résistance Municipale
Pour comprendre cette percée, il faut remonter aux sources mêmes de la pensée politique, là où l’agora grecque rencontre le forum romain, où la commune médiévale défie le féodalisme naissant. Sept moments clés, sept éclairs dans la nuit de l’histoire où le municipalisme a été l’arme des damnés de la terre.
1. Athènes, 508 av. J.-C. – La naissance de la démocratie comme insoumission
Quand Clisthène invente la démocratie athénienne, ce n’est pas un système, c’est un coup d’État populaire. Les dèmes, ces circonscriptions locales, deviennent les cellules de base d’un nouveau corps politique. Aristote, dans sa Politique, note avec effroi que « le peuple est plus souverain que les lois ». La peur des élites est déjà là, intacte : et si le peuple, ce grand animal, décidait de ne plus obéir ? La démocratie athénienne durera moins de deux siècles avant d’être étouffée par les oligarques. Mais son fantôme hante encore nos places publiques.
2. La Commune de Paris, 1108 – Le premier municipalisme révolutionnaire
Quand les bourgeois de Paris obtiennent de Louis VI le droit de s’administrer eux-mêmes, c’est une révolution silencieuse. La charte de 1121 consacre le principe de l’élection des échevins. Suger, l’abbé de Saint-Denis, fulmine : « Voilà que les marchands veulent gouverner ! » Déjà, la peur des « petits » qui osent réclamer leur part du gâteau. La Commune médiévale sera écrasée dans le sang en 1358, mais son héritage survivra dans les villes libres d’Italie et des Flandres.
3. Florence, 1378 – Le Tumulte des Ciompi
Les ouvriers du textile, ces prolétaires avant l’heure, prennent le palais de la Seigneurie et imposent une république populaire. Machiavel, dans ses Histoires florentines, décrit leur chef Michele di Lando comme « un homme du peuple, mais d’une sagesse peu commune ». La révolte sera noyée dans le sang, mais elle prouve une chose : quand les travailleurs prennent en main leur destin, même les Médicis tremblent. Les Ciompi sont les ancêtres directs des communards de 1871.
4. La Révolution française, 1789 – Les municipalités contre la monarchie
Quand le Tiers État se proclame Assemblée nationale, ce sont les communes qui mènent la danse. Robespierre, élu député d’Arras, comprend vite que le pouvoir local est la clé : « La liberté naît dans les sections, pas dans les salons ». Les Jacobins organisent des comités de surveillance dans chaque ville, préfigurant les soviets. La Terreur elle-même commence par les municipalités, quand les sans-culottes prennent les mairies et y installent leurs tribunaux révolutionnaires. La réaction thermidorienne visera d’abord ces pouvoirs locaux, trop dangereux pour l’ordre bourgeois.
5. La Commune de Paris, 1871 – L’apogée et la chute
Pendant 72 jours, Paris devient une république municipale autogérée. Louise Michel, la Vierge rouge, organise des écoles laïques et des soupes populaires. Jules Vallès écrit dans Le Cri du Peuple : « La Commune, c’est le peuple qui se lève ». Marx, dans La Guerre civile en France, salue cette « forme politique enfin trouvée de l’émancipation économique du travail ». La répression fera 30 000 morts. Mais la Commune devient le mythe fondateur de toutes les insurrections municipales futures.
6. Barcelone, 1936 – L’anarcho-syndicalisme en action
Quand les ouvriers de la CNT prennent le contrôle de Barcelone, c’est une révolution municipale qui s’étend à toute la Catalogne. George Orwell, dans Hommage à la Catalogne, décrit des usines autogérées, des tramways gratuits, des hôtels transformés en hôpitaux. « C’était la première fois que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le pouvoir », écrit-il. La répression stalinienne mettra fin à l’expérience, mais son souvenir hante encore les places de Barcelone.
7. Rojava, 2012 – Le municipalisme libertaire au XXIe siècle
Quand les Kurdes de Syrie proclament l’autonomie du Rojava, c’est une révolution municipale qui s’inspire directement de Murray Bookchin. Des communes locales prennent en charge l’éducation, la santé, la justice. Abdullah Öcalan, dans ses écrits, parle de « confédéralisme démocratique ». Les femmes y jouent un rôle central, avec des quotas de 40% dans toutes les assemblées. Erdogan et Assad veulent écraser cette expérience, mais elle prouve une chose : le municipalisme n’est pas un archaïsme, c’est l’avenir.
La percée de la France insoumise s’inscrit dans cette longue lignée. Elle est l’héritière de Clisthène et des Ciompi, de Robespierre et de Louise Michel, des anarchistes de Barcelone et des révolutionnaires du Rojava. Elle est la preuve que l’histoire n’est pas finie, que le peuple n’a pas dit son dernier mot. Quand un maire insoumis transforme une mairie en maison du peuple, quand il installe des panneaux solaires sur les écoles et des jardins partagés sur les places, il fait bien plus que gérer une commune : il ressuscite l’idéal athénien de la polis, l’idéal médiéval de la commune, l’idéal révolutionnaire de l’autogestion.
Sémantique de l’Insoumission
Le langage est un champ de bataille. Quand Reporterre parle de « percée », il utilise un terme militaire qui sent la poudre et le sang. La « percée », c’est ce moment où une armée enfonce les lignes ennemies. Les mots « alliances vaines » sont encore plus révélateurs. « Vaines », du latin vanus, signifie « vide, sans substance ». Les alliances socialo-communistes sont donc présentées comme des coquilles vides, des simulacres de pouvoir. Le terme « insoumise » lui-même est un coup de génie sémantique. Il renvoie à l’insoumission militaire, bien sûr, mais aussi à l’insoumission intellectuelle, à cette tradition française qui va de Montaigne (« Que sais-je ? ») à Camus (« Je me révolte, donc nous sommes »).
Les médias dominants préfèrent parler de « radicaux », de « populistes », voire d’ »extrémistes ». Ces mots sont des armes. « Radical » vient du latin radix, la racine. Être radical, c’est donc revenir aux racines, aux fondements. Mais dans la bouche des éditorialistes, le mot devient une insulte, comme si vouloir changer les choses en profondeur était une maladie. « Populiste » est encore plus pernicieux. À l’origine, le terme désignait les membres du Parti populiste russe, qui voulaient donner la terre aux paysans. Aujourd’hui, il est utilisé pour diaboliser toute tentative de redonner le pouvoir au peuple. Quant à « extrémiste », c’est le summum du cynisme : ceux qui veulent maintenir le système en place se posent en modérés, tandis que ceux qui veulent le changer sont des extrémistes.
La France insoumise a compris cette guerre sémantique. Elle parle de « plan de rupture », de « révolution citoyenne », de « démocratie réelle ». Ces termes sont des armes. « Rupture » évoque une fracture, une cassure avec l’ancien monde. « Révolution » renvoie à 1789, bien sûr, mais aussi à toutes les révolutions scientifiques, culturelles, sociales qui ont fait avancer l’humanité. « Citoyenne » est un mot-clé : il rappelle que la politique n’est pas l’affaire des professionnels, mais de tous. Enfin, « démocratie réelle » est une provocation : elle sous-entend que la démocratie actuelle n’en est pas une, qu’elle est un simulacre, une mascarade.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Le comportementalisme néolibéral veut faire de nous des consommateurs dociles, des électeurs passifs, des citoyens résignés. Il nous enferme dans des bulles algorithmiques, nous bombarde de publicités ciblées, nous transforme en data. La France insoumise est une résistance comportementale. Elle propose une autre façon d’être au monde : active, collective, solidaire.
Prenons l’exemple des budgets participatifs. Quand une mairie insoumise organise des assemblées citoyennes pour décider de l’affectation des budgets, elle fait bien plus que de la gestion : elle réapprend aux gens à penser collectivement. Elle casse l’individualisme consumériste qui est le fondement du capitalisme. Elle redonne aux citoyens le goût du débat, de l’argumentation, de la décision. Elle crée du lien social, cette chose si précieuse et si menacée dans nos sociétés atomisées.
Autre exemple : les cantines bio et locales. Quand une commune insoumise impose des repas 100% bio dans ses écoles, elle ne fait pas que de l’écologie. Elle éduque les enfants au goût, à la saisonnalité, au respect de la terre. Elle crée des circuits courts qui redynamisent les campagnes. Elle montre qu’une autre économie est possible, une économie qui ne soit pas basée sur l’exploitation des hommes et de la nature.
Enfin, les maisons du peuple. Quand une mairie insoumise transforme un bâtiment public en maison du peuple, elle recrée l’agora grecque, le forum romain, la place publique médiévale. Elle offre un espace où les gens peuvent se rencontrer, discuter, organiser des activités. Elle redonne au peuple ce qui lui a été volé : un lieu pour exister ensemble.
Cette résistance comportementale est profondément humaniste. Elle part du principe que l’homme n’est pas un loup pour l’homme, mais un être capable de solidarité, de générosité, de créativité. Elle refuse la vision hobbesienne d’un monde où chacun serait en guerre contre tous. Elle croit en la perfectibilité de l’homme, en sa capacité à s’organiser pour le bien commun.
Elle s’inscrit dans une tradition qui va de Rousseau (« L’homme est né libre, et partout il est dans les fers ») à Sartre (« L’enfer, c’est les autres » – mais les autres peuvent aussi être le paradis). Elle est l’héritière de ces grands humanistes qui ont cru en l’homme malgré tout : Montaigne, qui voyait en chaque homme un monde à découvrir ; Voltaire, qui se battait pour la tolérance ; Hugo, qui croyait en la rédemption des hommes ; Camus, qui refusait le nihilisme.
L’Art comme Arme de Résistance
L’art a toujours été un terrain de lutte. Les murales de la Commune de Paris, les affiches des républicains espagnols, les chansons de Léo Ferré, les films de Ken Loach : autant d’armes dans la guerre culturelle qui précède et accompagne les révolutions politiques.
La France insoumise a compris cette dimension. Ses meetings sont des spectacles politiques où la musique, la poésie, les arts visuels jouent un rôle central. Quand des rappeurs comme Médine ou des slameurs comme Grand Corps Malade montent sur scène pour soutenir Mélenchon, ils font bien plus que de la communication : ils créent un imaginaire, une mythologie. Ils donnent à voir et à entendre une autre France, une France métissée, populaire, rebelle.
Le cinéma aussi est un champ de bataille. Des films comme Les Misérables de Ladj Ly ou La Loi du marché de Stéphane Brizé montrent une France que les médias dominants préfèrent ignorer : celle des banlieues, des usines, des petits boulots. Ils sont des armes dans la guerre des représentations. Quand un film comme J’accuse de Roman Polanski est encensé par la critique, alors qu’il minimise l’affaire Dreyfus et glorifie l’armée, on comprend que le cinéma est un enjeu politique.
La littérature, enfin, est un terrain de résistance. Des écrivains comme Annie Ernaux, qui soutient la France insoumise, ou comme Édouard Louis, qui dénonce les violences de classe, sont des alliés précieux. Leurs livres sont des bombes à retardement qui explosent dans la conscience des lecteurs. Ils montrent une France invisible, une France des oubliés, des humiliés, des offensés. Ils redonnent une voix à ceux que le système veut réduire au silence.
La mythologie aussi est un enjeu. La France insoumise a compris qu’il fallait recréer des mythes pour mobiliser les foules. Quand Mélenchon parle de « révolution citoyenne », il évoque le mythe de 1789, bien sûr, mais aussi celui de la Résistance, celui de Mai 68. Il crée une narration, une épopée où chaque citoyen peut se reconnaître comme héros. Il redonne un sens à l’histoire, cette chose si précieuse et si menacée dans nos sociétés désenchantées.
Conclusion : La Percée comme Promesse
Cette percée municipale n’est pas une fin, mais un commencement. Elle est la preuve que le peuple n’a pas dit son dernier mot, que la flamme de la révolte couve encore sous la cendre des défaites. Elle est un démenti cinglant à tous ceux qui veulent nous faire croire que l’histoire est finie, que le néolibéralisme est la seule voie possible, que la résignation est une vertu.
Mais attention : les forces de l’ordre ancien ne se rendront pas sans combattre. Elles utiliseront tous les moyens à leur disposition : la calomnie, la répression, la division. Elles tenteront de récupérer l’énergie insoumise, de la diluer dans des alliances contre-nature, de la domestiquer dans les rouages du système. Elles feront tout pour que cette percée ne soit qu’un feu de paille, un moment d’égarement populaire vite oublié.
C’est pourquoi la vigilance est de mise. Les municipalités insoumises ne doivent pas devenir des îlots de résistance isolés, mais les maillons d’une chaîne qui s’étendra à tout le pays. Elles doivent être des laboratoires d’une nouvelle façon de faire de la politique, des écoles de la démocratie réelle. Elles doivent montrer, par l’exemple, qu’une autre société est possible : plus juste, plus solidaire, plus écologique.
La tâche est immense, mais l’espoir est là. Dans les rues de Marseille où les habitants se battent contre la bétonisation, dans les villages du Larzac où les paysans résistent aux grands projets inutiles, dans les banlieues où les jeunes refusent de se laisser enfermer dans le rôle de boucs émissaires. Partout, la France insoumise est en train de devenir le nom de cette résistance, le drapeau de ce combat.
Alors oui, les alliances sont vaines. Oui, le système se défend. Oui, la route est longue et semée d’embûches. Mais l’histoire nous a appris une chose : quand le peuple se lève, rien ne peut l’arrêter. Ni les chars, ni les lois scélérates, ni les médias menteurs. La percée municipale de la France insoumise n’est qu’un premier pas. Mais c’est un pas dans la bonne direction : celle de la dignité, de la justice, de la liberté.
Ô vous qui passez, distraits par les écrans bleutés,
Par les promesses de lendemains qui chantent en dollars sonnants,
Regardez donc ces mairies qui s’allument comme des phares dans la nuit capitaliste,
Ces places où l’on cause encore sans algorithmes ni actionnaires !
Ils ont cru nous enterrer, les fossoyeurs en costard,
Avec leurs traités de Maastricht et leurs lois travail,
Mais nous étions des graines, voyez-vous, des graines de colère et d’espoir,
Et voici que nous poussons entre les pavés de leur ordre mortifère.
Paris se vend à la découpe ? Marseille s’asphyxie sous le béton ?
Qu’à cela ne tienne : voici venir les jardiniers de l’utopie,
Arrosant les trottoirs de compost citoyen,
Faisant fleurir des cantines bio là où s’étalaient les fast-foods.
Ils parlent de radicalité comme d’une maladie,
Mais nous sommes la santé même, la sève qui monte,
La fièvre qui brûle les vieux dogmes,
Le printemps qui perce l’hiver néolibéral.
Ô vous, maires insoumis aux mains calleuses et aux discours sans fard,
Vous êtes les nouveaux communards, les héritiers de Louise Michel,
Ceux qui transformez les mairies en maisons du peuple,
Les places en agoras, les budgets en armes de construction massive.
Le vieux monde tremble sur ses bases,
Ses tours de verre reflètent notre colère,
Ses banques sentent déjà le soufre de notre révolte,
Et ses chiens de garde aboient en vain dans le désert médiatique.
Alors en avant, camarades des villes et des champs,
Des banlieues et des villages oubliés !
La percée n’est qu’un début,
La révolution sera municipale ou ne sera pas.
Et quand ils nous demanderont : « Mais que voulez-vous donc ? »,
Nous répondrons en chœur, d’une voix qui fera trembler les palais :
Nous voulons le pain, bien sûr, et les roses aussi,
Mais surtout, surtout, nous voulons le pouvoir.
Pas leur pouvoir, non, ce pouvoir-là est pourri jusqu’à la moelle,
Mais le nôtre, celui qui germe dans les assemblées citoyennes,
Celui qui pousse quand le peuple prend la parole,
Celui qui fleurit quand la démocratie devient enfin réelle.
Alors oui, les alliances sont vaines,
Oui, le chemin est long,
Mais qu’importe : nous sommes la vague,
Et la vague, voyez-vous, finit toujours par tout emporter.