ACTUALITÉ SOURCE : Municipales 2026. « Il ne suffit pas de promettre, il faut faire » : Jacques Dronneau, élu maire de Monnières – Ouest-France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Les municipales, ce grand théâtre de l’illusion démocratique où les marionnettes locales, engoncées dans leurs écharpes tricolores, viennent nous susurrer des promesses aussi creuses que les caisses des communes qu’ils administrent. « Il ne suffit pas de promettre, il faut faire », déclare ce Jacques Dronneau, nouveau maire de Monnières, comme si cette phrase, sortie tout droit d’un manuel de management néolibéral pour élus en mal d’inspiration, était une révélation divine. Mais faire quoi, au juste ? Bitumer les trottoirs pour mieux faire circuler les SUV des retraités aisés ? Subventionner les clubs de pétanque au nom de la « culture locale » ? Ou peut-être, plus cyniquement, appliquer les directives de l’État et de l’Union européenne en matière de « rationalisation des services publics », ce doux euphémisme pour dire « suppression des postes et privatisation » ?
Cette déclaration, aussi banale que les discours des présidents de région lors des inaugurations de ronds-points, est pourtant un symptôme profond de la décomposition de notre époque. Elle révèle, sous ses airs de bon sens paysan, une soumission totale à l’idéologie du « faire pour faire », cette religion moderne où l’action, vidée de tout sens politique, devient une fin en soi. Mais analysons cela à travers les strates de l’histoire humaine, car cette petite phrase, « il faut faire », est un miroir tendu vers notre passé, notre présent, et notre avenir en décomposition.
I. Les Origines : Le Mythe de l’Action Primordiale
Dès les premiers récits mythologiques, l’homme a cherché à justifier son existence par l’action. Dans l’Épopée de Gilgamesh, le roi d’Uruk construit des murailles pour se protéger de la mort, comme si l’accumulation de pierres pouvait conjurer l’angoisse métaphysique. Plus tard, Héraclite nous murmure que « tout coule », que le monde est un éternel devenir, et que l’homme doit s’y inscrire par l’action. Mais quelle action ? Celle du guerrier, du bâtisseur, ou du penseur ? Les Grecs anciens, eux, distinguaient déjà la praxis (l’action politique, éthique) de la poièsis (la production, l’artisanat). Or, aujourd’hui, nos élus confondent allègrement les deux : ils « font » des ronds-points comme on fabrique des pots de yaourt, avec la même vacuité.
Prenons l’exemple d’Athènes au Ve siècle avant J.-C. Périclès, dans son célèbre Discours aux morts, vante les mérites de la démocratie athénienne, où chaque citoyen participe à la vie de la cité. Mais cette participation était-elle vraiment une « action » au sens noble, ou simplement une gestion des affaires courantes, comme nos conseils municipaux modernes ? La différence, c’est que Périclès, lui, avait une vision : faire d’Athènes la capitale du monde grec. Nos maires, eux, n’ont plus que des « projets » : un city stade par-ci, une médiathèque par-là, comme si empiler des équipements publics suffisait à donner un sens à l’existence collective.
II. Le Moyen Âge : L’Action comme Soumission à Dieu
Au Moyen Âge, l’action humaine est subordonnée à la volonté divine. Saint Augustin, dans La Cité de Dieu, explique que toute action terrestre n’est que vanité si elle n’est pas orientée vers le salut. Les rois, les seigneurs, les paysans « font » – ils labourent, ils guerroient, ils prient – mais toujours sous le regard de Dieu. Les communes médiévales, ces premières formes d’autogestion locale, naissent pourtant dans ce contexte. À Laon, au XIIe siècle, les bourgeois se soulèvent contre l’évêque et obtiennent une charte communale. Leur « faire » est alors un acte de résistance, une affirmation de la volonté populaire face au pouvoir féodal.
Mais aujourd’hui, que reste-t-il de cette dimension subversive ? Nos maires sont des gestionnaires, pas des révolutionnaires. Ils « font » dans le cadre imposé par l’État, par Bruxelles, par les banques. Leur action est une soumission déguisée en initiative. Quand Jacques Dronneau dit « il faut faire », il ne fait que répéter le catéchisme néolibéral : « Agis, mais dans les limites du système. Ne remets jamais en cause l’ordre établi. »
III. La Renaissance : L’Action comme Affirmation de l’Individu
Avec la Renaissance, l’homme devient la mesure de toute chose. Machiavel, dans Le Prince, théorise l’action politique comme un art cynique, où la fin justifie les moyens. « Il faut faire », écrit-il en substance, mais pour conserver le pouvoir, pas pour servir le bien commun. Les cités-États italiennes, comme Florence ou Venise, sont des laboratoires de cette nouvelle conception de l’action : on construit, on commerce, on intrigue, mais toujours pour la gloire de quelques-uns.
Aujourd’hui, nos maires sont les héritiers lointains de ces princes italiens. Ils « font » pour leur réélection, pour leur image, pour leur petit pouvoir local. Les projets municipaux sont des outils de communication, des faire-valoir. On inaugure une crèche, on pose pour la photo, on tweete. L’action n’est plus qu’un spectacle, une mise en scène de la gouvernance. Et le peuple, comme au temps de Machiavel, est réduit au rôle de spectateur passif.
IV. Les Lumières : L’Action comme Progrès
Au XVIIIe siècle, les Lumières font de l’action humaine le moteur du progrès. Condorcet, dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, imagine une humanité en marche vers la perfectibilité. L’action politique, sociale, scientifique doit permettre d’améliorer le sort de l’humanité. Les révolutionnaires français de 1789 « font » : ils abolissent les privilèges, déclarent les droits de l’homme, réorganisent l’administration.
Mais aujourd’hui, que reste-t-il de cette foi dans le progrès ? Nos maires « font » des plans climat, des zones à faibles émissions, des budgets participatifs, mais toujours dans le cadre d’un système qui nie le progrès. Comment parler de progrès quand les services publics sont démantelés, quand les inégalités explosent, quand la planète brûle ? L’action municipale, dans ce contexte, n’est qu’un cautère sur une jambe de bois. On « fait » des pistes cyclables, mais on ne remet pas en cause la domination de la voiture individuelle. On « fait » des jardins partagés, mais on ne touche pas aux multinationales de l’agroalimentaire. L’action est devenue un alibi pour ne pas penser le changement radical.
V. Le XIXe Siècle : L’Action comme Lutte des Classes
Avec Marx et Engels, l’action humaine prend une dimension nouvelle : elle devient lutte des classes. « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer », écrivent-ils dans les Thèses sur Feuerbach. L’action n’est plus individuelle, mais collective. Elle est révolutionnaire. Les communes de Paris en 1871, les soviets en 1917, sont des exemples de cette action transformatrice, où le peuple prend en main son destin.
Aujourd’hui, où sont les maires révolutionnaires ? Où sont les élus qui osent défier l’ordre établi ? La plupart des maires de gauche, quand ils ne sont pas carrément passés à Macron, se contentent de gérer la pénurie. Ils « font » des logements sociaux, mais sans toucher à la spéculation immobilière. Ils « font » des cantines bio, mais sans remettre en cause l’agriculture industrielle. Leur action est une parodie de la lutte des classes : une gestion sociale-démocrate de la misère, dans un cadre capitaliste qu’ils ne contestent plus.
VI. Le XXe Siècle : L’Action comme Spectacle
Avec Debord et les situationnistes, l’action humaine est analysée comme un spectacle. Dans La Société du spectacle, Debord montre comment le capitalisme a transformé la vie en une succession d’images, où l’action réelle est remplacée par sa représentation. Les médias, la publicité, la politique deviennent des machines à produire du spectacle. Les maires, aujourd’hui, sont des acteurs de ce spectacle. Ils « font » pour les caméras, pour les réseaux sociaux, pour les journaux locaux. Leur action est une mise en scène permanente.
Prenons l’exemple des « budgets participatifs », ces dispositifs où les citoyens sont invités à voter pour des projets locaux. En apparence, c’est une avancée démocratique. En réalité, c’est une manière de faire participer les gens à leur propre aliénation. On leur donne l’illusion du pouvoir, mais les vrais choix – les orientations budgétaires, les partenariats public-privé, les grands projets d’aménagement – restent entre les mains des élus et des technocrates. L’action citoyenne est réduite à un vote entre deux options préétablies, comme dans un supermarché où l’on choisit entre deux marques de lessive.
VII. Le XXIe Siècle : L’Action comme Soumission au Capital
Aujourd’hui, l’action municipale est totalement intégrée à la logique néolibérale. Les maires sont des managers, des chefs d’entreprise. Ils « font » des appels d’offres, des partenariats public-privé, des plans de « revitalisation » qui ne sont que des plans de gentrification. Leur action est une soumission aux lois du marché. On « fait » des écoquartiers pour attirer les bobos, on « fait » des zones d’activités pour attirer les entreprises, on « fait » du tourisme pour attirer les visiteurs. Mais on ne « fait » jamais pour les classes populaires, pour les précaires, pour les exclus du système.
Prenons l’exemple des « smart cities », ces villes intelligentes où tout est connecté, où tout est optimisé. En apparence, c’est une avancée technologique. En réalité, c’est une soumission totale au capitalisme numérique. Les données des citoyens sont collectées, analysées, monétisées. Les services publics sont externalisés à des start-up. L’action municipale devient une action de surveillance et de contrôle, où le citoyen n’est plus qu’un consommateur, un utilisateur, un produit.
Analyse Sémantique : Le Langage de l’Impuissance
La phrase « il ne suffit pas de promettre, il faut faire » est un chef-d’œuvre de novlangue politique. D’abord, elle sous-entend que les promesses sont une mauvaise chose, alors que c’est leur non-respect qui est problématique. Ensuite, elle réduit l’action politique à un simple « faire », sans préciser quoi, pour qui, et pourquoi. Ce langage est celui de l’impuissance : on ne parle plus de transformation sociale, de justice, de solidarité, mais simplement d’« action », comme si le mouvement seul suffisait à donner un sens à l’existence.
Ce langage est aussi celui de la soumission. Quand un maire dit « il faut faire », il ne fait que répéter les injonctions du système : il faut « moderniser », il faut « s’adapter », il faut « innover ». Il ne dit jamais : il faut résister, il faut désobéir, il faut renverser l’ordre établi. Le langage politique est devenu un langage de la résignation, où les mots « changement » et « progrès » ne sont plus que des coquilles vides.
Analyse Comportementaliste : La Résistance Humaniste
Face à cette décomposition, que faire ? D’abord, refuser le spectacle de l’action municipale. Ne plus voter pour des gestionnaires, mais pour des résistants. Soutenir les maires qui osent défier l’État, comme ceux qui déclarent leurs communes « zones hors AGCS » ou « territoires sans pesticides ». Exiger des comptes, des bilans, des évaluations indépendantes. Ne plus se contenter des discours, des inaugurations, des selfies.
Ensuite, réinventer l’action politique. Ne plus la réduire à la gestion des affaires courantes, mais en faire un outil de transformation sociale. Créer des communes autogérées, des assemblées populaires, des budgets réellement participatifs. Faire de la politique une pratique quotidienne, pas une délégation de pouvoir à des professionnels.
Enfin, résister à l’idéologie du « faire pour faire ». Refuser les projets inutiles, les équipements surdimensionnés, les partenariats public-privé. Exiger une action politique qui ait un sens, une direction, une vision. Ne plus se contenter des miettes que nous jettent les élus, mais exiger le pain de la justice sociale.
Exemples à Travers l’Art et la Culture
Dans Le Guépard de Lampedusa, le prince Salina déclare : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Cette phrase résume parfaitement l’action municipale moderne : des changements cosmétiques pour préserver l’ordre établi. Au cinéma, Le Maire de Yousry Nasrallah montre comment un élu local, en Égypte, tente de résister à la corruption et à l’autoritarisme. Mais son action est vouée à l’échec, car elle se heurte à un système plus fort que lui.
En littérature, Les Misérables de Victor Hugo est un hymne à l’action politique au service des plus pauvres. Jean Valjean, en devenant maire de Montreuil-sur-Mer, transforme la ville, crée des emplois, améliore les conditions de vie des ouvriers. Mais son action est individuelle, presque héroïque. Aujourd’hui, nous avons besoin d’une action collective, organisée, révolutionnaire.
Dans la mythologie, Sisyphe est condamné à pousser éternellement un rocher jusqu’au sommet d’une montagne, d’où il redescend sans cesse. Cette image est celle de l’action municipale moderne : un effort sans fin, sans but, sans espoir. Mais Camus, dans Le Mythe de Sisyphe, nous dit que Sisyphe est heureux, car il a trouvé un sens à son action. Peut-être est-ce là la clé : trouver un sens à l’action politique, même dans un monde qui semble absurde.
Analogie finale :
Ô vous, petits rois des villages,
Avec vos écharpes tricolores et vos discours en carton-pâte,
Vous qui « faites » des ronds-points comme on compte des moutons,
Vous qui promettez des lendemains qui chantent
Alors que les usines ferment et que les champs se désertifient,
Ô vous, marionnettes du système,
Vos mains sont pleines de ciment et vides de justice.
Le peuple, lui, n’a plus de voix,
Il n’a plus que des bulletins de vote,
Des bulletins qui s’envolent comme des feuilles mortes,
Des bulletins qui tombent dans l’urne comme des pierres au fond d’un puits.
Et vous, vous « faites »,
Vous « faites » des crèches pour les enfants des bobos,
Vous « faites » des pistes cyclables pour les cadres dynamiques,
Vous « faites » des écoquartiers pour les investisseurs,
Mais vous ne faites rien pour les ouvriers,
Pour les chômeurs,
Pour les sans-papiers,
Pour ceux qui crèvent dans l’indifférence générale.
Alors oui, il faut faire,
Mais pas comme vous,
Pas pour le spectacle,
Pas pour la photo,
Pas pour la réélection.
Il faut faire comme les communards,
Comme les résistants,
Comme les insoumis.
Il faut faire la révolution,
Pas la gestion.
Il faut faire la justice,
Pas les ronds-points.
Il faut faire l’histoire,
Pas les comptes-rendus de conseil municipal.
Car le monde ne se changera pas
Avec des promesses en l’air et des actions en toc,
Le monde se changera
Quand le peuple se lèvera,
Quand il prendra les rênes,
Quand il brisera les chaînes.
Alors seulement, alors enfin,
On pourra dire : « Nous avons fait. »