Proposition de projet d’exposition : Marcel Aurange, Le Géomètre de l’Invisible
Avant-propos
Ce document a pour objectif de soumettre à l’attention des institutions culturelles, des mécènes et du grand public une proposition pour la première grande rétrospective consacrée à l’œuvre de Marcel Aurange. Artiste total, géant de l’histoire de l’art underground parisien, son travail monumental constitue un trésor caché sous nos pieds. Cette exposition n’est pas une simple proposition ; c’est un acte de réparation historique, une mission urgente visant à corriger une amnésie culturelle et à inscrire durablement l’héritage d’Aurange dans le récit de l’art contemporain.
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1.0 Concept Général et Justification
Organiser la première rétrospective de Marcel Aurange représente une occasion unique de redécouvrir et de documenter un pan essentiel, et pourtant occulté, de l’histoire culturelle parisienne. Il s’agit de mettre en lumière une production d’une richesse et d’une cohérence exceptionnelles, née dans le fracas de la marge mais dialoguant sans cesse avec l’histoire de l’art la plus érudite.
La mission principale de cette exposition est de réparer une injustice historique. Elle vise à réhabiliter l’œuvre et la légitimité d’une figure majeure dont le nom résonne comme un « canon muet » dans les souterrains de Paris, et à lui accorder la place qui lui revient de droit.
Pour ce faire, le projet poursuit un double objectif clair et complémentaire :
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Artistique : Révéler la richesse, la modernité et la profondeur de l’œuvre d’un « Polyplasticien Environnement-Mental », un terme qu’il s’était lui-même forgé en jouant sur les mots « environnemental » et « environnement mental ». L’exposition mettra en exergue la singularité de sa technique, l’érudition de ses références et la puissance poétique de son langage visuel.
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Historique et Sociologique : Documenter la vitalité, l’utopie et l’organisation de la scène des squats artistiques parisiens des années 1990-2000. L’œuvre d’Aurange devient ici un prisme exceptionnel pour comprendre l’énergie créatrice de ces « Apaches dans la ville », une génération qui a fait de la friche urbaine son territoire d’expression.
Pour saisir la portée de son œuvre, il est indispensable de comprendre l’homme qui en fut le cœur battant et l’infatigable architecte.
2.0 Marcel Aurange : Portrait d’un Artiste Total
La singularité de l’œuvre de Marcel Aurange est indissociable de son parcours de vie, de son rôle de bâtisseur de communautés et de sa philosophie libertaire. Son art n’est pas une production isolée mais le prolongement direct d’un engagement total, où la vie, la création et le collectif ne font qu’un.
2.1 Les Racines d’un Regard
Né en 1961 à Paris, Marcel Aurange grandit à Montmartre dans un environnement qui prédestine son regard. Fils d’un décorateur bohème et d’une mère fille d’imprimeur, il hérite à la fois du geste artisanal et d’une exigence intellectuelle. Le moment fondateur survient à 14 ans, lorsque son père, qui lui faisait lire le dictionnaire comme un roman, lui intime de « dessiner sa propre main ». Ce jour-là, il découvre le Surréalisme, non comme un style, mais comme une méthode fondamentale pour « voir les choses différemment ». Son rêve d’enfant d’être géologue ou géomètre ne le quittera jamais ; il se muera en un « goût du luxe de l’espace », une capacité à lire les strates du paysage urbain qu’il appliquera magistralement à l’architecture des lieux qu’il investira.
2.2 Le Bâtisseur d’Utopies Collectives
Le rôle de Marcel Aurange en tant qu’organisateur et fédérateur de la scène alternative est central. Tout commence en 1989 avec la fondation du mythique Squat Potin, un vestige d’Exposition Universelle transformé en laboratoire artistique total avec l’énergie du collectif Art Cloche, incluant Sara Chelou, Thierry Jarry et Rachid le sculpteur. Ce lieu devient l’épicentre d’une odyssée, Aurange devenant le co-fondateur de nombreux espaces qui ont marqué l’histoire de l’underground parisien.
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Potin (1989-1991) : Épicentre d’une émulsion artistique totale (sculpture, peinture, théâtre), immortalisé par le film Nous Arzonaute.
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Squat Dubail (1991)
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Le Couvent des Récollets (1992)
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La Grange aux Belles (1995) : Co-fondé avec Pedro, SP38, Tiburce, Somine et Elco, entre autres.
Ces « villages de squats » étaient des « bateaux pirates » naviguant hors des eaux territoriales de la consommation. Ils incarnaient une forme de « libération sociale », un refus radical du statut de consommateur pour privilégier l’entraide, le temps retrouvé et l’expérimentation collective.
2.3 Philosophie et Manifeste Vivant
L’essence de la pensée d’Aurange transparaît dans ses réponses au « questionnaire de Pivot », qui dessinent le portrait d’un sage libertaire à l’humour poétique.
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Mantra : Piss & Laught (Paix et Rire), une philosophie de vie où la légèreté est une forme de résistance. Il poétise le juron, transformant « putain » en « Potin », et regrette avec humour de n’avoir trouvé que « À plus dans l’anus » comme rime en « -us ».
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Haines fondamentales : La guerre, les militaires, les CRS. Et par-dessus tout, l’héroïne, cette drogue « criminelle qui transforme les amis en cadavres« .
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Amours essentiels : La respiration, l’amour, le jazz, Prince, Nina Simone, Chopin — tout ce qui relève du souffle vital et « donne envie de danser ».
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Spiritualité : Le rejet d’un Dieu individualisé au profit d’un « grand tout cosmique« , un cycle de « poussière à poussière » où l’ego se dissout dans la matière universelle.
Cette philosophie de l’effacement de soi au profit du collectif et de l’instant se traduit directement dans sa méthodologie artistique.
3.0 Concept Curatorial : Un Parcours en Trois Actes
Pour immerger le visiteur dans l’univers complexe et foisonnant de Marcel Aurange, le parcours scénographique sera organisé en trois actes thématiques et complémentaires. Cette structure permettra de passer de sa pratique intime à son impact collectif, tout en soulignant la profonde cohérence de sa démarche.
3.1 Acte I : Le « Photographe à la Main » – La Genèse de l’Œuvre
Cette première section se concentre sur la méthode de création unique de Marcel Aurange. Il se définit lui-même comme un « photographe à la main », ayant transformé une contrainte matérielle – l’absence d’appareil photo – en une force esthétique et une signature stylistique. Son processus, d’une rigueur quasi scientifique, sera détaillé :
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L’Instantané « à la Japonaise » : L’artiste assiste à un spectacle ou observe une scène et croque sur le vif pour capturer l’énergie de « l’œuvre d’art vivante » (danseurs, comédiens).
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Le Développement Sériel : De retour à l’atelier, il traite ses croquis par séries. Il applique une couleur sur tous, puis les contours sur tous, dans un processus qui imite le développement photographique.
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La Maîtrise de la Lumière : Son travail se fait par retrait du blanc, car « toute image est lumière« . Inspiré par les vitraux de la cathédrale de Chartres ou les clairs-obscurs de Goya, il sculpte la lumière pour guider le regard.
Sa palette, dictée par le hasard des peintures industrielles récupérées, a créé involontairement des « saisons » chromatiques d’une richesse singulière, bien supérieure à celle des couleurs standardisées.
3.2 Acte II : Cathédrales Éphémères – L’Art des Squats
Le cœur de l’exposition sera dédié à la production artistique née dans et pour les squats. Le Squat Potin servira d’étude de cas exemplaire, reconstituant son atmosphère créative (sculpture au RDC, peinture au 1er, théâtre au 3ème) à l’aide de documents d’archives et d’extraits du film de Marie Decranes, « Nous Arzonaute ».
Cette section mettra en exergue son œuvre participative la plus emblématique : « La Mosaïque d’Empreintes » ou « Une trace de pas ensemble ! ». Le processus est simple et poétique : une toile est posée au sol et les membres de la communauté y laissent leurs empreintes. L’artiste transforme ensuite ces traces en une composition picturale. Le fameux « Cheval rouge ailé », né de cette méthode au squat du Bloc, sera une pièce maîtresse. Cette œuvre est la manifestation plastique de sa philosophie : tout comme sa spiritualité prône la dissolution de l’ego dans un « grand tout cosmique », sa pratique artistique fait fusionner les traces individuelles en une image collective nouvelle.
3.3 Acte III : Érudition et Dialogues Souterrains
Pour démontrer sa légitimité et la profondeur de sa culture visuelle, cette dernière section situera l’œuvre de Marcel Aurange dans une histoire de l’art élargie. Loin d’être un créateur isolé, il était un artiste érudit dont le travail est traversé de dialogues avec les maîtres modernes. Seront mises en évidence ses influences majeures :
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Roberto Matta : pour la profondeur d’espace et les corps insectoïdes.
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Egon Schiele : pour la primauté et l’ossature du trait.
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Kandinsky : pour une certaine forme d’abstraction décorative.
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Cézanne : pour la recherche d’unité dans la composition.
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David Hockney : pour les perspectives éclatées en prismes.
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Matisse : pour les formes circulaires et aquatiques.
Cette mise en perspective confirmera que son art, bien que né dans la marge, appartient pleinement à l’histoire de la peinture.
4.0 Corpus et Potentiel de l’Exposition
La pertinence d’une telle rétrospective repose sur l’existence d’un corpus d’œuvres conséquent et la crédibilité de son initiateur. Le projet est non seulement nécessaire sur le plan historique, mais aussi parfaitement réalisable.
4.1 L’Étendue d’un Fonds Inexploité
Le fonds d’atelier de Marcel Aurange, en grande partie inexploité, est d’une richesse exceptionnelle et permet d’envisager une exposition d’envergure. Le corpus disponible est estimé à :
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Plus de 1000 dessins.
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Une centaine de grands formats.
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Environ 50 carnets de voyage, contenus dans 2 à 3 malles, qui constituent une archive intime et artistique de premier plan.
4.2 Rares Reconnaissances Institutionnelles
Bien qu’il ait évolué en marge du système, Aurange n’est pas un inconnu. Sa participation à l’exposition « Art et Toit » au Palais de Tokyo ou sa présence dans la collection street art des Gallizia attestent d’une reconnaissance ponctuelle. Dès 1990, le visionnaire Nicolas Romea (Cassandre / Hors Champs) avait acquis une trentaine de ses dessins. Cependant, la précarité de cet héritage est illustrée par une anecdote poignante : c’est Sybila, une amie rasta, qui a sauvé une partie de ses œuvres en les repérant par hasard dans une benne à Gennevilliers. Cet événement souligne l’urgence de cette rétrospective pour préserver un trésor sauvé des décombres non par les institutions, mais par les réseaux de la solidarité.
4.3 Impact et Pertinence Actuelle
Au-delà de la monographie, cette exposition offre une lecture essentielle d’une époque et d’une culture alternatives qui résonnent fortement avec les questionnements contemporains sur l’urbanisme, la création collective et les modèles de vie non marchands. Le projet a le potentiel de toucher un public large et intergénérationnel : amateurs d’art, historiens, mais aussi tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de Paris, à l’art urbain et aux mouvements sociaux.
5.0 Conclusion : Rendre Visible l’Indispensable
Marcel Aurange est, de facto, l’un des plus grands artistes parisiens de notre époque. Son œuvre n’est pas seulement esthétique ; elle est documentaire, politique et philosophique. Elle est « l’instantané de l’instant d’une époque révolue ».
Marcel Duchamp, qu’Aurange admirait, a théorisé que le prix d’une œuvre dépendait de son « lieu de vente ». Aurange, lui, a choisi pour lieu de vente « l’asphalte, la poubelle, le plancher d’un squat ». C’est pour cette raison qu’il est resté invisible.
Cette rétrospective doit être le moment où l’art officiel regarde enfin sous ses pieds — là où les empreintes collectives forment des ailes rouges — afin de révéler au monde ce que l’underground a produit de plus noble et de plus puissant.