Marcel Aurange, le « Photographe à la Main »


worm's-eye view photography of concrete building

Marcel Aurange, le « Photographe à la Main » : 5 Révélations sur l’Art des Squats Parisiens

Introduction : Plongée dans l’Art des Marges

Loin des murs blancs des galeries et des circuits officiels, une autre histoire de l’art s’écrit. Née dans les interstices de la ville, héritière directe de l’esprit libertaire de Mai 68, une scène artistique foisonnante a prospéré dans les squats parisiens des années 80 et 90. C’est dans cet univers, des squats Potin à la rue Pelleport, que s’est épanouie une créativité brute, dictée par la nécessité et l’urgence collective.

Marcel Aurange est une figure centrale de cette histoire parallèle. Plus qu’un simple témoin, il en fut l’un des acteurs et fondateurs de lieux, un chroniqueur infatigable qui a transformé la précarité en un puissant moteur de création. Se définissant lui-même comme un « polyplasticien environnemental », il a bâti une œuvre qui est à la fois le reflet et le ciment de cet écosystème.

Cet article vous propose d’explorer cinq révélations tirées de son parcours, déconstruisant une vision de l’art où la contrainte devient un langage, le lieu de vie un laboratoire, et l’œuvre un témoignage essentiel.

1. La contrainte n’est pas une limite, c’est un langage.

Le choix d’un médium est souvent perçu comme une préférence esthétique. Pour Marcel Aurange, il fut d’abord dicté par la nécessité. La photographie, qui l’attirait, était trop chère. Il s’est donc tourné vers le dessin et la peinture, non par défaut, mais en adaptant son ambition à ses moyens. Cette lucidité désarmante sur sa propre pratique est au cœur de son identité artistique.

Marcel aurait été photographe si il avait eu de l’argent et se considère comme photographe à la main.

Loin de simplement imiter la photographie, il en a transposé la logique dans sa pratique picturale, nourrissant cette méthode d’influences allant d’Egon Schiele à David Hockney. Son processus en « série » mime un développement en chambre noire : il commence par une capture rapide du moment, un « croquis à la japonaise » qui saisit l’ossature de la scène, à la manière de Schiele. Ensuite, il traite l’ensemble des dessins par étapes successives, appliquant une couleur, puis un contour, comme un prisme éclaté à la Hockney. Sa technique est précise : « il détour d’abors, il enlève les blanc necessaire, toute image est lumiere et l’oeil va ou est la lumire ». La limitation matérielle n’a pas bridé sa créativité ; elle l’a obligé à inventer son propre langage, transformant un obstacle en une signature.

2. Le squat n’est pas un refuge, c’est un écosystème créatif.

Pour beaucoup, le squat est synonyme de précarité. Pour Marcel Aurange, il représente un modèle de vie collective, un écho à son expérience passée d’animateur de colonies de vacances qui a façonné son rôle de « très animateur dans les squat » et d’« organisateur fondateur de lieu ». La philosophie de ces espaces repose sur une « libération sociale ». En sortant du cycle de la consommation — « la recuperation dans les poubelle est aussi une liberation sociale, on est plus consomateur » —, ses habitants gagnent des ressources plus précieuses : « le temps et l’espace, et la socialité ».

Le squat Potin, où il fut actif dès 1989, en est un exemple magique : un bâtiment en bois et en verre hérité d’une exposition universelle de l’époque Eiffel, devenu un foyer d’émulation pour sculpteurs, peintres et comédiens. Cette précarité organisée favorise l’entraide et une intégrité artistique bien plus grande que celle proposée par le système institutionnel. C’est un monde où la survie collective nourrit l’art, une aventure moderne au cœur de la ville.

comme des apache dans la ville, le bateau pirate de bric et broc

3. L’œuvre n’est pas une fiction, c’est un reportage.

Si Marcel Aurange est un artiste, il est aussi et surtout un chroniqueur. Se positionnant en « reporter graphique », son œuvre n’est pas une exploration de mondes imaginaires, mais un témoignage vibrant de son environnement. Ses sujets sont les acteurs mêmes de cette contre-culture : comédiens, danseurs, performeurs, mais aussi les installations et les œuvres d’autres artistes qu’il croque sur le vif. Il devient la mémoire visuelle d’un monde qui, par nature, laisse peu de traces.

Le volume de sa production témoigne de cette mission : réalisant « 5 a 20 dessin par spectacle », son stock actuel compte au moins 300 dessins et peintures de format inférieur à l’A3, une centaine de grands formats, et « 2 ou 3 malle de carnet de voyage ». Ce travail constitue une archive essentielle, mais aussi fragile. Une anecdote poignante le rappelle : « Sybila une rasta a reperer des oeuvre dans une benes a gennevillier, beaucoup d’oeuvre perdu, un tresor existe peut être ». Cette perte potentielle souligne l’urgence de reconnaître son travail comme le document indispensable d’une histoire de l’art parallèle.

4. Le spectateur n’est pas passif, il est co-créateur.

Marcel Aurange brise radicalement la frontière traditionnelle entre l’artiste et son public. Sa performance intitulée « mosaïque d’empreinte » en est l’exemple le plus frappant. Le processus est simple et puissant : une toile est posée au sol et les membres du public sont invités à y participer. Chacun marche dessus, dessine le contour de ses pieds, puis remplit cette empreinte avec les motifs de son choix. De cette intelligence collective est né, par exemple, un immense cheval rouge ailé.

L’artiste nomme ce travail avec des mots qui soulignent sa nature profondément partagée.

une trace de pas enssemble !

Cette démarche transforme l’acte de création en une expérience commune. L’œuvre finale n’est plus la vision d’un seul homme, mais la somme de dizaines de présences et de gestes. Le spectateur, loin d’être un simple récepteur, devient un co-créateur à part entière, laissant une trace tangible de son passage dans une œuvre qui appartient à tous.

5. La valeur d’une œuvre ne se mesure pas à son prix.

Le parcours de Marcel Aurange expose un fascinant paradoxe. Décrit comme « très important dans le monde culturel underground » et ses œuvres comme « très bankable », il évolue pourtant en marge du marché de l’art. Une anecdote l’illustre parfaitement : depuis le squat de la rue Matignon, au cœur d’un des quartiers les plus chics de Paris, il a vendu des tableaux à de riches collectionneurs venus des galeries de luxe voisines. Cette collision des mondes met en lumière la déconnexion entre la valeur culturelle et la valeur marchande.

Cette situation rappelle les mots de Marcel Duchamp, qui notait que le prix d’une œuvre dépend avant tout de la signature et du lieu de vente. Bien que marginalisé, Aurange n’est pas totalement invisible des institutions, comme en témoigne sa participation à l’exposition « Art et toit » au Palais de Tokyo. Sa carrière soulève une question fondamentale : comment évaluer la richesse d’un artiste ? Son travail prouve que la valeur la plus durable n’est pas toujours celle qui se monnaye le plus facilement.

Conclusion : L’Héritage des Marges

Les leçons tirées de la vie et de l’œuvre de Marcel Aurange sont claires : l’art le plus nécessaire n’est pas toujours le plus visible. En faisant de la contrainte un moteur, de la communauté un atelier et du témoignage une mission, il redéfinit ce que signifie être un « polyplasticien environnemental ». Son parcours prouve que la créativité la plus vitale se trouve souvent dans ces espaces non institutionnels, auto-gérés et libres.

Son héritage, comme celui de toute la scène underground, nous pousse à regarder au-delà des cadres établis. Et si les véritables trésors de notre histoire culturelle ne se trouvaient pas dans les musées, mais dans ces marges que l’histoire officielle oublie de documenter ?


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