ACTUALITÉ SOURCE : Louis Vuitton Art Déco : l’exposition gratuite & immersive de LV Dream, à Paris – nos photos – Sortir à Paris
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Paris ! Toujours Paris, cette vieille catin qui se parfume au Chanel n°5 avant de se vendre au plus offrant. Cette fois, c’est Louis Vuitton qui étale ses charmes Art Déco dans une exposition « gratuite et immersive » – comme si la gratuité pouvait laver les péchés d’une marque qui incarne, mieux que quiconque, l’obscénité du luxe contemporain. Mais allons-y, plongeons dans ce cloaque doré, non pas pour admirer, mais pour disséquer, pour comprendre comment l’art, ce dernier refuge de l’âme, se transforme en simple faire-valoir d’un système qui broie les individus sous le talon de ses escarpins vernis.
L’Art Déco, ce mouvement né dans l’entre-deux-guerres, était à l’origine une réponse esthétique à une époque de chaos. Il portait en lui les espoirs d’une modernité radieuse, d’un monde où la technologie et le design pourraient enfin servir l’humanité, et non l’asservir. Mais comme tout idéal, il a été récupéré, digéré, et recraché sous forme de produits de consommation. Louis Vuitton, avec son exposition, ne célèbre pas l’Art Déco : il en fait un accessoire de mode, un simple motif sur une toile monogrammée, un prétexte pour vendre des sacs à 5 000 euros. L’immersion, ici, n’est pas dans l’art, mais dans l’illusion du luxe, dans cette croyance absurde que posséder un objet griffé peut conférer une quelconque noblesse à l’acheteur. Comme l’écrivait Walter Benjamin, « l’humanité, qui jadis, chez Homère, était un objet de contemplation pour les dieux olympiens, l’est maintenant devenue pour elle-même. Son aliénation d’elle-même a atteint ce degré qui lui fait vivre sa propre destruction comme une sensation esthétique de tout premier ordre. »
Et que dire de cette gratuité, ce mot magique qui attire les foules comme le miel attire les mouches ? La gratuité, ici, est un leurre, une stratégie marketing bien huilée pour attirer les masses dans le temple de la consommation. Une fois à l’intérieur, le visiteur n’est plus un amateur d’art, mais un client potentiel, un consommateur en puissance, conditionné à associer le beau, le rare, l’unique, à une marque, à un logo, à un prix. Le capitalisme tardif a compris une chose : il ne suffit plus de vendre des produits, il faut vendre des expériences, des émotions, des illusions. L’exposition immersive n’est qu’une extension de cette logique, une façon de transformer l’art en spectacle, et le spectateur en consommateur passif. Comme le disait Guy Debord, « le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » Ici, l’image, c’est celle du luxe, de l’exclusivité, de la réussite sociale. Et le rapport social qu’elle médiatise, c’est celui de la domination, de l’inégalité, de la soumission volontaire à un système qui promet le bonheur par la possession.
Mais revenons à l’Art Déco, ce mouvement qui, à ses débuts, était porteur d’une certaine utopie. Il était né d’un désir de rupture avec le passé, d’une volonté de créer un monde nouveau, plus rationnel, plus beau, plus juste. Il était le reflet d’une époque où l’on croyait encore que l’art pouvait changer la société, que le design pouvait améliorer la vie des gens. Aujourd’hui, l’Art Déco n’est plus qu’un style, une esthétique vidée de sa substance, un simple décor pour des vitrines de luxe. Louis Vuitton, en s’appropriant ce mouvement, en fait un symbole de la récupération capitaliste, de la façon dont le système absorbe tout, même les idéaux les plus nobles, pour les transformer en marchandises. Comme l’écrivait Theodor Adorno, « la culture est une marchandise paradoxale. Elle est si totalement soumise à la loi de l’échange qu’elle n’est plus échangée ; elle se confond si aveuglément avec l’usage qu’on ne peut plus l’utiliser. »
Et que dire de cette « immersion » tant vantée ? L’immersion, dans le contexte d’une exposition comme celle-ci, n’est qu’une autre forme de manipulation. Elle ne vise pas à faire réfléchir le visiteur, à le confronter à des idées, à des émotions complexes, mais à le plonger dans une expérience sensorielle qui le coupe du monde réel. L’immersion, ici, est une fuite, une échappatoire, une façon de se perdre dans un univers artificiel pour oublier la laideur du monde extérieur. C’est une forme de divertissement, au sens pascalien du terme : une façon de se distraire de l’essentiel, de la souffrance, de l’injustice, de la mort. Comme l’écrivait Blaise Pascal, « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » L’exposition immersive est cette chambre, ce refuge illusoire où l’on peut oublier, ne serait-ce qu’un instant, la brutalité du monde réel.
Mais le pire, dans tout cela, c’est peut-être la complicité des visiteurs, leur soumission volontaire à cette logique. Car, au fond, qui peut leur jeter la pierre ? Dans un monde où le travail aliène, où la politique déçoit, où les idéaux s’effritent, le luxe apparaît comme une consolation, une récompense, une façon de se sentir vivant. Le consommateur de luxe n’est pas un monstre : c’est une victime, un produit de son époque, un être conditionné à chercher le bonheur dans la possession d’objets. Comme l’écrivait Erich Fromm, « le désir de consommation est le produit de la frustration de l’homme moderne, de son incapacité à trouver un sens à sa vie en dehors de la consommation. » Et Louis Vuitton, avec son exposition, ne fait que renforcer cette illusion, cette croyance que le bonheur peut s’acheter, que la beauté peut se consommer, que l’art peut se posséder.
Mais l’art, le vrai, ne se possède pas. Il se vit, il se ressent, il se partage. Il est une expérience intime, une confrontation avec l’inconnu, une quête de sens. L’exposition de Louis Vuitton, elle, n’est qu’une vitrine, un miroir aux alouettes, une façon de transformer l’art en produit de luxe, et le visiteur en consommateur. Elle est le symptôme d’une époque où tout, même les idéaux les plus nobles, est réduit à sa valeur marchande. Comme l’écrivait Karl Marx, « tout ce qui est solide se dissout dans l’air. » Et c’est bien cela, le drame de notre époque : dans notre quête effrénée de nouveauté, de sensation, d’immersion, nous avons perdu de vue l’essentiel. Nous avons oublié que l’art n’est pas un produit, mais une expérience, une façon de donner un sens au monde, une résistance à l’absurdité de l’existence.
Alors, que faire ? Faut-il boycotter ces expositions, refuser de jouer le jeu du capitalisme culturel ? Peut-être. Mais la résistance ne passe pas seulement par le refus, elle passe aussi par la prise de conscience, par la lucidité, par la volonté de ne pas se laisser berner par les illusions du système. Comme l’écrivait Albert Camus, « la vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. » Et donner au présent, c’est refuser de se laisser aliéner par les mirages du luxe, c’est refuser de croire que le bonheur peut s’acheter, c’est refuser de se soumettre à la logique de la consommation. C’est choisir de vivre, de penser, de créer, en dehors des cadres imposés par le système. C’est choisir de résister.
Analogie finale : Imaginez un instant que vous êtes un poisson rouge dans un bocal. Ce bocal, c’est le monde capitaliste, un espace clos, transparent, où tout est visible, mais où rien n’est réel. Les parois du bocal sont faites de miroirs, reflétant à l’infini les désirs, les illusions, les objets de consommation. Vous tournez en rond, hypnotisé par votre propre reflet, par les promesses de bonheur que vous croyez voir dans ces reflets. L’exposition de Louis Vuitton, c’est comme si quelqu’un avait ajouté des paillettes dans l’eau de votre bocal. Soudain, tout brille, tout scintille, et vous oubliez que vous êtes prisonnier, que vous tournez en rond, que votre vie n’est qu’une illusion. Les paillettes, c’est l’Art Déco, c’est le luxe, c’est l’immersion. Elles vous aveuglent, elles vous distraient, elles vous empêchent de voir la vérité : que vous êtes un poisson rouge dans un bocal, et que le monde extérieur n’est qu’un rêve inaccessible. Mais un jour, peut-être, vous ouvrirez les yeux. Vous verrez les parois du bocal, vous comprendrez que tout cela n’est qu’une illusion. Et ce jour-là, vous aurez le choix : continuer à tourner en rond, ou sauter hors du bocal, vers l’inconnu, vers la liberté.