ACTUALITÉ SOURCE : Lorsque la magie rencontre l’art ; l’univers envoûtant de Bianca Bondi – Centre Pompidou
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! La magie rencontre l’art… Formule creuse, attrape-nigauds, piège à cons ! Comme si ces deux-là s’étaient jamais quittés, comme si l’un pouvait exister sans l’autre depuis que l’homme, ce singe vaniteux, a décidé de barbouiller les parois de sa caverne avec le sang de ses proies et la suie de ses feux. Le Centre Pompidou, ce temple du modernisme aseptisé, ose nous présenter cela comme une révélation, une nouveauté ! Mais regardez donc autour de vous : chaque tableau, chaque sculpture, chaque installation n’est qu’un sortilège, une incantation pour conjurer l’ennui, la mort, ou pire… l’indifférence. Bianca Bondi, donc. Une sorcière des temps modernes, une nécromancienne des matériaux, une alchimiste qui transforme le plomb de notre époque en or clinquant, ou peut-être en quelque chose de plus trouble, de plus viscéral. Mais avant de plonger dans ses marécages esthétiques, il faut remonter le fil de cette histoire maudite, cette danse macabre entre magie et art qui n’a cessé de hanter l’humanité depuis ses origines.
I. Les Sept Étapes de la Confusion Sacrée : Quand l’Art Devint Malédiction
1. Les Origines : Le Premier Sortilège (Préhistoire – 30 000 av. J.-C.)
Tout commence dans l’obscurité humide d’une grotte, quelque part entre Lascaux et Chauvet. L’homme, encore à moitié bête, trace sur la pierre des formes qui le dépassent. Des aurochs, des chevaux, des mains en négatif. Mais pourquoi ? Pour chasser ? Pour se souvenir ? Non. Pour envoûter. Ces peintures ne sont pas des représentations, ce sont des pièges à âmes. Le chasseur préhistorique ne dessine pas l’animal pour le capturer, il le capture en le dessinant. C’est de la magie pure, primitive, brutale. George Steiner, dans Grammaires de la Création, évoque cette « présence du sacré dans le geste artistique ». Mais quel sacré ? Celui d’un dieu absent, ou celui d’une terreur bien réelle ? Les chamanes de l’époque ne priaient pas, ils agissaient. Et leurs actions étaient des œuvres d’art. L’art naît donc comme un acte de violence symbolique, une tentative désespérée de dominer l’indomptable. Bianca Bondi, avec ses installations qui semblent respirer, qui suintent, qui pourrissent sous nos yeux, ne fait que reprendre ce flambeau. Elle aussi tente de domestiquer l’indomptable, mais cette fois, c’est la pourriture du monde moderne qu’elle cherche à apprivoiser.
2. L’Égypte : La Magie comme Technique (3000 av. J.-C. – 30 av. J.-C.)
Ah, l’Égypte ! Terre des pyramides et des momies, où l’art n’est plus un sortilège, mais une technique. Les hiéroglyphes ne sont pas de la poésie, ce sont des formules magiques. Le Livre des Morts ? Un manuel d’instructions pour naviguer dans l’au-delà. Les artistes égyptiens ne signaient pas leurs œuvres, car ils n’étaient pas des créateurs, mais des exécutants. Leur magie était une science, froide et précise. « L’art pour l’art » n’existait pas : chaque statue, chaque fresque avait une fonction, un but. Même les portraits funéraires du Fayoum, ces visages étrangement modernes, n’étaient pas là pour la beauté, mais pour retenir l’âme. Bianca Bondi, dans ses œuvres, joue avec cette idée de fonctionnalité magique. Ses installations ne sont pas « belles » au sens classique, elles sont opérantes. Elles agissent sur le spectateur comme un sort, une malédiction douce qui vous colle à la peau. La différence ? Les Égyptiens croyaient à ce qu’ils faisaient. Nous, nous faisons semblant.
3. La Grèce : Le Miracle de la Forme Pure (800 av. J.-C. – 146 av. J.-C.)
Puis vint la Grèce, et avec elle, l’idée que l’art pouvait être désintéressé. Platon, dans La République, bannit les poètes de sa cité idéale, car ils mentent, ils imitent, ils corrompent. Mais Aristote, plus malin, voit dans la tragédie une catharsis, une purification par la terreur et la pitié. L’art devient une machine à émotions, une technologie de l’âme. Les statues grecques, ces corps parfaits, ne sont plus des idoles, mais des idéaux. Pourtant, même ici, la magie persiste. Les mystères d’Éleusis, ces rites secrets où l’on consommait une boisson hallucinogène pour accéder à une vision divine, montrent que l’art et la magie restaient liés. Bianca Bondi, avec ses environnements immersifs, ses matériaux qui semblent vivants, ses couleurs qui agressent la rétine, ne fait que réactiver cette vieille idée : l’art doit vous changer. Pas vous plaire, non. Vous transformer. Comme un sort jeté par une Pythie moderne.
4. Le Moyen Âge : L’Art comme Prière (500 – 1400)
Le Moyen Âge, cette longue nuit de mille ans, où l’art redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un acte de foi. Les cathédrales ne sont pas des bâtiments, ce sont des machines à prier. Leurs vitraux, leurs sculptures, leurs gargouilles ne sont pas là pour décorer, mais pour convertir. L’art médiéval est une magie noire et blanche à la fois, un sortilège pour sauver les âmes ou les damner. Les enluminures des manuscrits, ces couleurs éclatantes sur fond d’or, ne sont pas de la peinture, ce sont des portails. Dante, dans La Divine Comédie, décrit l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis comme des œuvres d’art. Et il a raison : ce sont des constructions mentales, des architectures de mots et d’images. Bianca Bondi, avec ses œuvres qui semblent à la fois sacrées et profanes, qui jouent avec la lumière et l’obscurité comme un moine copiste, s’inscrit dans cette tradition. Ses installations sont des cathédrales éphémères, des espaces où le spectateur est à la fois le fidèle et le pécheur.
5. La Renaissance : L’Artiste comme Dieu (1400 – 1600)
Puis vint la Renaissance, et avec elle, l’hybris. L’artiste n’est plus un artisan, un exécutant, mais un créateur. Michel-Ange sculpte le David et se prend pour Dieu. Léonard peint la Joconde et croit percer les secrets de l’univers. L’art devient une religion, et l’artiste, son prophète. Mais attention : cette magie-là est dangereuse. Elle promet l’immortalité, mais ne livre que la vanité. Vasari, dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, écrit l’histoire de l’art comme une succession de génies, oubliant que ces « génies » étaient souvent des courtisans, des flatteurs, des hommes prêts à tout pour plaire aux puissants. Bianca Bondi, en travaillant avec des matériaux pauvres, des objets trouvés, des déchets presque, semble rejeter cette idée de génie. Ses œuvres ne sont pas des monuments à sa propre gloire, mais des pièges à réalité. Elles capturent quelque chose de notre époque, quelque chose de pourri, de fragile, de temporaire. Comme si elle savait, intuitivement, que l’art ne peut plus être une religion. Il doit redevenir ce qu’il a toujours été : une magie.
6. Le Romantisme : La Magie comme Révolte (1800 – 1850)
Le Romantisme, cette grande crise de nerfs de l’Europe, voit dans l’art une arme contre la raison, contre la société, contre Dieu lui-même. Les poètes maudits, les peintres visionnaires, les musiciens tourmentés cherchent dans la magie, le spiritisme, l’occulte, une échappatoire à un monde qu’ils méprisent. Baudelaire, dans Les Fleurs du Mal, écrit que « la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ». Les romantiques, eux, savent que le diable existe, et ils l’invoquent dans leurs œuvres. Turner peint des tempêtes comme des apocalypses, Goya dessine des sorcières et des monstres, Nerval se pend avec un tablier de femme de chambre. L’art redevient ce qu’il était à l’origine : un acte de rébellion, une malédiction. Bianca Bondi, avec ses installations qui semblent à la fois organiques et artificielles, qui jouent avec la décomposition et la régénération, s’inscrit dans cette lignée. Ses œuvres ne sont pas des décorations, ce sont des exorcismes. Elles tentent de chasser les démons de notre époque, ou peut-être de les invoquer.
7. L’Époque Contemporaine : La Magie comme Marchandise (1960 – Aujourd’hui)
Et nous voici, pauvres hères du XXIe siècle, où l’art est devenu une marchandise comme une autre. Les musées sont des supermarchés, les artistes des marques, et la magie… la magie est un argument de vente. « Venez voir l’exposition qui va vous envoûter ! » clament les affiches. Comme si l’envoûtement était une attraction de foire. Bianca Bondi, avec son exposition au Centre Pompidou, est prise dans ce piège. Son art, aussi puissant soit-il, est réduit à une « expérience immersive », un « must-see » de la saison. Mais peut-être y a-t-il encore une lueur d’espoir. Peut-être ses œuvres, malgré tout, gardent-elles quelque chose de cette magie primitive, de cette violence originelle. Peut-être, dans l’obscurité d’une salle du musée, un spectateur sentira-t-il quelque chose remuer en lui, quelque chose de plus ancien que la raison, que la morale, que le bon goût. Peut-être, l’espace d’un instant, redeviendra-t-il ce chasseur préhistorique, traçant sur la paroi de sa caverne les contours d’un monde qui le dépasse.
II. Sémantique de l’Envoûtement : Quand les Mots Trahissent la Magie
Mais parlons donc de ces mots, ces pauvres mots qui tentent de saisir l’insaisissable. « Magie », « art », « envoûtement », « univers »… Que valent-ils, ces termes usés jusqu’à la corde, ces coquilles vides que l’on agite comme des grelots pour attirer les gogos ? Analysons-les, ces mots, comme on dissèque un cadavre, pour voir ce qu’ils cachent.
« Magie » : Du grec mageia, qui vient lui-même du persan maguš, désignant les prêtres zoroastriens. Mais avant d’être un mot, la magie était un geste, un souffle, une présence. Les anthropologues nous disent que la magie est la première forme de religion, la première tentative de l’homme pour donner un sens au chaos. Mais aujourd’hui, que reste-t-il de ce mot ? Une attraction de Disneyland, un tour de passe-passe, une illusion. Bianca Bondi, en intitulant son exposition « l’univers envoûtant », joue avec ce double sens. Elle sait que le mot « magie » fait vendre, mais elle sait aussi qu’il cache quelque chose de plus profond, de plus dangereux. Ses œuvres ne sont pas magiques au sens où un lapin sort d’un chapeau. Elles sont magiques comme un sort, comme une malédiction. Elles agissent.
« Art » : Du latin ars, qui signifie à la fois « savoir-faire » et « technique ». Mais l’art, avant d’être une technique, était une transformation. L’artiste n’était pas un créateur, mais un médium. Il ne faisait pas, il laissait advenir. Aujourd’hui, l’art est devenu une industrie, un marché, un spectacle. Les artistes sont des entrepreneurs, les galeries des boutiques, et les musées des mausolées. Bianca Bondi, en travaillant avec des matériaux pauvres, en créant des installations éphémères, semble refuser cette logique. Ses œuvres ne sont pas faites pour durer, pour être collectionnées, pour être vendues. Elles sont faites pour disparaître, comme un sort qui s’évanouit une fois jeté.
« Envoûtement » : Du latin in (dans) et votum (vœu, souhait). Être envoûté, c’est être pris dans le vœu de quelqu’un d’autre. C’est perdre sa volonté, sa liberté. Mais l’envoûtement, dans l’art, n’est pas une soumission. C’est une libération. Quand vous regardez une œuvre qui vous « envoûte », vous n’êtes pas prisonnier. Vous êtes ailleurs. Vous quittez le monde des apparences pour entrer dans celui des essences. Bianca Bondi, avec ses installations qui semblent vivantes, qui réagissent à la lumière, à l’humidité, au temps, crée des espaces où le spectateur est à la fois acteur et victime. Il est envoûté, mais il participe aussi à l’envoûtement. Comme dans un rituel magique, où le sorcier et le patient ne font qu’un.
« Univers » : Du latin universum, « tourné vers l’un ». L’univers, c’est tout ce qui existe, réuni en un seul tout. Mais l’univers de Bianca Bondi n’est pas celui des astrophysiciens. Ce n’est pas un espace infini, froid et indifférent. C’est un microcosme, un monde en miniature, où chaque détail compte. Ses installations sont des univers en réduction, des mondes où la magie opère encore, où les lois de la physique semblent suspendues. En cela, elle rejoint les alchimistes du Moyen Âge, qui croyaient que le grand œuvre pouvait être accompli dans un creuset, que l’univers entier pouvait tenir dans une fiole.
III. Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste : Le Spectateur comme Victime Consentante
Mais que se passe-t-il, au juste, quand la magie rencontre l’art ? Que se passe-t-il dans la tête, dans le corps, du spectateur qui pénètre dans l’ »univers envoûtant » de Bianca Bondi ? Pour le comprendre, il faut plonger dans les eaux troubles du comportementalisme, cette science qui réduit l’homme à un ensemble de réactions, de stimuli et de réponses. Le spectateur