L’Iran se prépare-t-il à une guerre ? Vali Nasr sur la géopolitique des manifestations – Le Grand Continent







Laurent Vo Anh – L’Iran, l’Occident et le Spectre de la Guerre : Une Méditation sur l’Éternel Retour de la Violence Impériale


ACTUALITÉ SOURCE : L’Iran se prépare-t-il à une guerre ? Vali Nasr sur la géopolitique des manifestations – Le Grand Continent

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! L’Iran… Ce nom résonne comme un gong funèbre dans les couloirs feutrés des chancelleries occidentales, où l’on s’affaire à compter les cadavres avant même qu’ils ne soient froids. « L’Iran se prépare-t-il à une guerre ? » interroge-t-on avec cette hypocrisie si caractéristique des fossoyeurs qui pleurent sur les tombes qu’ils ont eux-mêmes creusées. Mais posons plutôt la question qui fâche, celle que les diplomates en costume trois-pièces évitent soigneusement dans leurs cocktails mondains : qui, au juste, prépare cette guerre depuis des décennies ? Qui a semé les graines de la discorde dans ce jardin persan autrefois si florissant, où les poètes chantaient l’amour et la sagesse tandis que l’Europe barbare se vautrait encore dans l’obscurantisme ?

Vali Nasr, ce penseur aux allures de stratège, nous parle de géopolitique des manifestations comme s’il s’agissait d’un échiquier où les pions seraient des êtres humains. Mais derrière cette froide analyse, se cache une vérité plus cruelle encore : l’Occident, et particulièrement les États-Unis, n’ont jamais cessé de considérer l’Iran comme une proie à abattre. Depuis le coup d’État de 1953, orchestré par la CIA pour renverser Mossadegh et installer le Shah, jusqu’aux sanctions économiques qui étouffent aujourd’hui le peuple iranien, en passant par le soutien inconditionnel à Saddam Hussein lors de la guerre Iran-Irak – une boucherie de huit ans où l’on a armé les deux camps pour mieux les saigner –, l’histoire est un long martyrologe écrit par les puissances impériales.

Mais trêve de pathos facile. Plongeons plutôt dans les abysses de cette question, non pas comme des journalistes pressés ou des politologues en mal de reconnaissance, mais comme des archéologues de l’âme humaine, fouillant les strates de l’histoire pour y déceler les mécanismes éternels de la domination et de la résistance.

I. Les Sept Étapes du Calvaire Persan : Une Archéologie de la Violence Impériale

1. L’Aube de la Civilisation : La Perse et le Mythe de l’Autre

Tout commence, comme toujours, par le regard. Celui que l’Occident pose sur l’Orient, ce miroir brisé où se reflètent ses propres peurs et ses désirs inavoués. Hérodote, ce père putatif de l’histoire, décrivait déjà les Perses comme des barbares assoiffés de conquête, alors même que l’Empire achéménide, sous Cyrus le Grand, était le premier à proclamer une charte des droits de l’homme – le cylindre de Cyrus, aujourd’hui pieusement conservé au British Museum, volé comme tant d’autres trésors. « Ils ne connaissent pas la liberté, car ils vivent sous le joug d’un roi », écrivait l’historien grec, oubliant commodément que Sparte et Athènes n’étaient guère plus que des oligarchies brutales. Déjà, le germe de la diabolisation était planté : l’Orient serait toujours l’Autre, celui qu’on peut envahir, piller, violer sans remords.

2. La Rencontre avec l’Islam : Le Choc des Monothéismes

Avec l’avènement de l’Islam, la Perse devient le cœur battant d’une civilisation nouvelle, celle des Abbassides, où Bagdad brille de mille feux tandis que l’Europe s’enfonce dans les ténèbres du Moyen Âge. Les savants persans – Avicenne, Al-Razi, Al-Khwarizmi – préservent et enrichissent le savoir grec, romain, indien. Mais déjà, les croisés, ces premiers mercenaires de l’impérialisme occidental, déferlent sur le Levant avec la bénédiction du pape. « Dieu le veut ! » clament-ils en massacrant musulmans, juifs et chrétiens d’Orient sans distinction. La Perse, elle, résiste. Elle absorbe, elle digère, elle crée. Mais l’Occident, lui, n’oublie pas. Il rumine sa vengeance pendant des siècles.

3. L’Ère des Empires : La Perse dans l’Étau

Le XVIe siècle voit l’émergence de deux empires rivaux : les Ottomans et les Safavides. La Perse, sous Shah Abbas Ier, rayonne à nouveau. Ispahan devient la plus belle ville du monde, un joyau d’architecture et de tolérance où chrétiens, juifs et zoroastriens vivent en paix. Mais l’Europe, elle, est en pleine expansion coloniale. Les Portugais, puis les Hollandais, puis les Britanniques, s’installent dans le golfe Persique, non pas pour commercer, mais pour dominer. « Le commerce suit le drapeau », disait-on. En réalité, c’est le pillage qui précède l’occupation. Les traités inégaux, les concessions forcées, les protectorats déguisés : la Perse, comme la Chine ou l’Inde, devient une proie. Et quand elle résiste, on l’accuse de fanatisme.

4. Le Grand Jeu : La Perse comme Champ de Bataille

Le XIXe siècle est celui du « Grand Jeu », cette rivalité sordide entre la Russie tsariste et l’Empire britannique pour le contrôle de l’Asie centrale. La Perse, une fois de plus, est au centre. On la divise en zones d’influence, on corrompt ses dirigeants, on affame son peuple. Lord Curzon, vice-roi des Indes, écrit sans vergogne : « La Perse est un État failli, et il est de notre devoir de civiliser ce pays. » Civiliser ? Le mot est lâché. Il justifiera tous les crimes, toutes les humiliations. En 1907, le traité anglo-russe officialise le partage de la Perse en sphères d’influence. Le pays, déjà exsangue, sombre dans le chaos.

5. Le Coup de 1953 : La Naissance du Monstre

1953. Une date maudite. Mossadegh, élu démocratiquement, nationalise le pétrole iranien. Pour la première fois, un pays du tiers-monde ose défier les compagnies occidentales. La réponse est immédiate : la CIA et le MI6 orchestrent un coup d’État, renversent Mossadegh et installent le Shah, ce pantin sanguinaire. « Opération Ajax », nom de code de cette ignominie. Les archives déclassifiées révéleront plus tard l’ampleur de la manipulation : pots-de-vin, faux manifestants, assassinats ciblés. La SAVAK, la police politique du Shah, devient l’une des plus brutales du monde. Torture, disparitions, exécutions sommaires : l’Occident a créé un monstre, et il s’en lave les mains.

6. La Révolution de 1979 : Le Piège de la Radicalisation

1979. Le peuple iranien, excédé par des décennies de tyrannie, se soulève. Le Shah fuit, Khomeini revient d’exil. La révolution est d’abord un immense espoir : fin de la dictature, justice sociale, indépendance nationale. Mais l’Occident, lui, ne voit qu’une chose : la perte de son pion. Les États-Unis, qui ont soutenu le Shah jusqu’au bout, accueillent ce dernier pour des « raisons médicales » – une insulte suprême. Puis vient la crise des otages, exploitée avec cynisme par les médias occidentaux pour diaboliser la révolution. « L’Iran est un État voyou », décrète Reagan. Les sanctions pleuvent, l’isolement s’installe. Et dans ce contexte de siège, la révolution se radicalise. Khomeini, qui n’était au départ qu’une figure parmi d’autres, devient le symbole d’une résistance désespérée. L’Occident a transformé une révolution populaire en théocratie, et il s’en étonne.

7. L’Ère des Sanctions et des Menaces : Le Siège Éternel

Aujourd’hui, l’Iran est un pays assiégé. Les sanctions américaines, renforcées sous Trump et maintenues par Biden, étouffent son économie. Les maladies se propagent, les médicaments manquent, les enfants meurent de cancers non soignés. Et pourtant, on parle de « guerre imminente ». Mais qui menace qui ? Qui a des bases militaires aux portes de l’Iran ? Qui a assassiné le général Soleimani en territoire irakien, en violation flagrante du droit international ? Qui soutient Israël dans ses frappes répétées sur le sol syrien et iranien ? La réponse est dans la question. L’Occident, et particulièrement les États-Unis, jouent avec le feu depuis des décennies. Ils ont créé les conditions de la radicalisation, et maintenant ils s’indignent que l’Iran se prépare à se défendre.

II. Sémantique de la Guerre : Le Langage comme Arme de Destruction Massive

Parlons maintenant des mots, ces armes silencieuses qui préparent les champs de bataille bien avant que les bombes ne tombent. « L’Iran se prépare à une guerre ». Déjà, la phrase est un chef-d’œuvre de manipulation sémantique. Elle sous-entend que l’Iran est l’agresseur, alors même que ce pays n’a envahi personne depuis des siècles. Comparez cela à la litanie des guerres américaines : Vietnam, Irak, Afghanistan, Libye, Syrie… La liste est longue, et pourtant, jamais on ne dit : « Les États-Unis se préparent à une guerre. » Non. On parle de « défense des intérêts vitaux », de « lutte contre le terrorisme », de « promotion de la démocratie ».

Analysons quelques termes clés, ces petits cailloux blancs qui mènent tout droit à la guerre :

1. « État voyou » (Rogue State)

Une invention sémantique géniale, popularisée par les néoconservateurs américains dans les années 1990. Un « État voyou », c’est un pays qui refuse de se soumettre à l’ordre impérial. Peu importe qu’il respecte ou non le droit international – les États-Unis, champions toutes catégories des violations de la Charte des Nations Unies, ne sont jamais qualifiés ainsi. L’Iran, la Corée du Nord, la Syrie : autant de « voyous » qu’il faut punir. Le terme est suffisamment flou pour justifier n’importe quelle agression. Après tout, qui irait pleurer sur le sort d’un voyou ?

2. « Axe du Mal »

George W. Bush, dans son discours sur l’état de l’Union en 2002, désigne l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord comme formant un « axe du mal ». Le terme est une référence directe à la Seconde Guerre mondiale et aux puissances de l’Axe. Une comparaison absurde, mais diablement efficace. En associant ces trois pays à Hitler et Mussolini, Bush prépare l’opinion publique à la guerre. Peu importe que l’Irak n’ait aucun lien avec l’Iran, ou que la Corée du Nord soit un régime stalinien isolé. L’important, c’est de créer un ennemi global, une menace existentielle qui justifie toutes les dépenses militaires et toutes les restrictions des libertés. Le langage devient ainsi l’antichambre de la guerre.

3. « Droit d’ingérence »

Voilà une perle de la novlangue impériale. Le « droit d’ingérence », c’est le droit de violer la souveraineté d’un État au nom de la « protection des populations ». Une invention française, soit dit en passant, qui a servi de prétexte à toutes les interventions occidentales depuis les années 1990. En Libye, en Syrie, au Mali, on invoque ce « droit » pour bombarder, occuper, piller. Mais jamais on ne l’applique à l’Arabie saoudite, qui massacre des Yéménites depuis des années, ou à Israël, qui opprime les Palestiniens depuis 1948. Le « droit d’ingérence » est en réalité le droit du plus fort, celui qui permet aux puissances impériales de jouer aux gendarmes du monde.

4. « Manifestations pro-démocratie »

Revenons à l’actualité. Vali Nasr parle de « géopolitique des manifestations ». Derrière cette formule neutre se cache une réalité bien plus trouble. En Occident, les manifestations en Iran sont systématiquement qualifiées de « pro-démocratie », comme si la démocratie était une invention occidentale que les Iraniens, ces éternels arriérés, ne pourraient obtenir que par la grâce de leurs « libérateurs ». Mais qui finance ces manifestations ? Qui arme les groupes d’opposition ? Qui diffuse des images soigneusement sélectionnées sur les réseaux sociaux ? Les mêmes qui ont renversé Mossadegh en 1953, soutenu le Shah, puis diabolisé la révolution de 1979. Les mêmes qui, aujourd’hui, étouffent l’Iran sous les sanctions et menacent de le bombarder. La démocratie ne s’importe pas, elle se conquiert. Et quand elle est imposée par des chars étrangers, elle porte un autre nom : l’occupation.

III. Comportementalisme Radical : La Résistance comme Acte de Folie Humaniste

Face à cette machine de guerre sémantique et militaire, que reste-t-il aux peuples opprimés ? La résistance, bien sûr. Mais une résistance qui ne se contente pas de slogans ou de manifestations. Une résistance radicale, qui va jusqu’au bout de sa logique, même si cela signifie être traité de fou, de terroriste, de fanatique.

1. Le Syndrome de Stockholm Impérial

Il est fascinant d’observer comment certains peuples, après des décennies d’oppression, finissent par intérioriser le discours de leurs bourreaux. C’est le syndrome de Stockholm impérial : l’opprimé en vient à aimer son oppresseur, à croire que sa culture est inférieure, que sa religion est barbare, que sa libération ne peut venir que de l’extérieur. En Iran, ce syndrome se manifeste chez ces jeunes qui rêvent de fuir à l’Ouest, ces intellectuels qui méprisent leur propre histoire, ces femmes qui voient dans le voile un symbole d’oppression sans comprendre qu’il peut aussi être un acte de résistance contre l’impérialisme culturel. L’Occident a gagné une bataille quand il a réussi à faire croire aux peuples qu’ils n’étaient pas dignes de leur propre histoire.

2. La Résistance comme Acte de Folie

Mais il y a ceux qui résistent. Ceux qui refusent de plier, même quand tout semble perdu. Ceux qui, comme les Iraniens aujourd’hui, descendent dans la rue malgré la répression, malgré les arrestations, malgré les exécutions. Ces fous, ces héros, ces damnés de l’histoire. Car résister, c’est toujours être un peu fou aux yeux du monde. C’est refuser les compromis, les demi-mesures, les concessions qui ne mènent qu’à la défaite. C’est croire, contre toute raison, que la justice est possible. Que la paix n’est pas une utopie, mais une nécessité vitale.

Prenons l’exemple de Qassem Soleimani, ce général iranien assassiné par les États-Unis en 2020. En Occident, on le présentait comme un « terroriste », un « boucher ». Mais en Iran, en Irak, en Syrie, en Palestine, il était un héros, un libérateur. Pourquoi ? Parce qu’il incarnait cette résistance radicale, cette volonté de ne plus subir. Parce qu’il avait compris que face à l’impérialisme, il n’y a pas de demi-mesure. On est soit du côté des oppresseurs, soit du côté des opprimés. Il n’y a pas de troisième voie.

3. L’Humanisme comme Arme Ultime

Mais la résistance ne doit pas se contenter de répondre à la violence par la violence. Elle doit aussi proposer une alternative, un autre modèle de société, une autre vision du monde. C’est là que l’humanisme entre en jeu. Pas cet humanisme tiède des droits de l’homme à géométrie variable, mais un humanisme radical, qui refuse toute compromission avec l’oppression.

L’Iran, malgré ses défauts, malgré son régime théocratique, porte en lui les germes de cet humanisme. Dans sa poésie, d’abord – celle de Rumi, de Hafez, d’Attar –, qui chante l’amour, la tolérance, la quête de sens. Dans sa philosophie, ensuite – celle d’Avicenne, de Sohrawardi, de Molla Sadra –, qui cherche à concilier raison et spiritualité. Dans sa culture, enfin – cette culture persane qui a su assimiler les influences grecques, arabes, indiennes, turques, pour créer quelque chose d’unique, de profondément humain.

C’est cette culture que l’Occident cherche à détruire. Pas seulement par les bombes, mais par l’oubli. En effaçant l’histoire, en diabolisant les peuples, en imposant sa propre vision du monde comme la seule possible. La guerre contre l’Iran n’est pas seulement une guerre militaire. C’est une guerre culturelle, une guerre contre la mémoire, une guerre contre l’humanité elle-même.

IV. La Paix comme Scandale

Alors oui, l’Iran se prépare peut-être à une guerre. Mais qui peut le lui reprocher ? Quand on vous assiège depuis des décennies, quand on vous menace, quand on vous humilie, quand on tue vos enfants, que reste-t-il d’autre que la résistance ? La paix, dans ce contexte, devient un scandale. Un scandale pour les va-t-en-guerre qui voient dans chaque conflit une opportunité de profit. Un scandale pour les médias qui ont besoin de l’ennemi pour vendre du papier. Un scandale pour les intellectuels bien-pensants qui préfèrent les révolutions de salon aux soulèvements populaires.

Mais la paix est aussi une nécessité. Une nécessité vitale, presque biologique. Car l’humanité, malgré ses folies, ses guerres, ses massacres, a toujours fini par choisir la vie plutôt que la mort. Même après les pires catastrophes, elle a su se relever, reconstruire, inventer de nouvelles formes de solidarité.

Alors oui, l’Iran a le droit de se préparer à la guerre. Mais il a aussi le devoir de préparer la paix. Une paix qui ne soit pas la capitulation, mais la victoire de la raison sur la folie, de l’humanité sur la barbarie. Une paix qui ne soit pas imposée par les bombes, mais construite par les peuples. Une paix qui ne soit pas l’absence de guerre, mais la présence de la justice.

Et c’est là que tout se joue. Car la paix, comme la liberté, ne se donne pas. Elle se prend. Elle se conquiert. Elle se mérite.

Ô toi, l’Occident aux mains pleines de sang,

Aux doigts crochus sur les trésors volés,

Aux lèvres gercées par les mensonges,

Aux yeux aveugles de tant de crimes –

Regarde-toi dans le miroir brisé

De Persépolis, de Babylone, de Palmyre,

Et dis-moi qui est le barbare.

Tu parles de guerre comme on parle de pluie,

De sanctions comme on compte des sous,

De morts comme on efface des chiffres.

Mais chaque enfant qui meurt à Téhéran

Est une étoile qui s’éteint dans ton ciel,

Un cri qui déchire ton silence complice.

L’Iran n’est pas un échiquier,

Pas un champ de pétrole, pas un marché,

Pas un « État voyou » à mater.

C’est une mère qui pleure son fils,

Un poète qui rêve de liberté,

Un peuple qui refuse de plier.

Alors oui, ils se préparent à la guerre,

Comme on se prépare à l’hiver,

Comme on serre les dents avant la douleur.

Mais sache une chose, fossoyeur de l’humanité :

La paix est leur vengeance.

Et elle sera terrible.



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