Lionel Sabatté , alchimiste de la poussière – Centre Pompidou







Laurent Vo Anh – L’Alchimie des Décombres : Sabatté et la Métaphysique de la Poussière


ACTUALITÉ SOURCE : Lionel Sabatté, alchimiste de la poussière – Centre Pompidou

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! La poussière… ce résidu méprisé, cette cendre des civilisations que l’on balaie d’un revers de main, ce néant palpable qui s’accumule dans les angles morts de nos existences pressées. Et voilà que le Centre Pompidou, ce temple du modernisme clinquant, ose exposer un homme qui en fait son or, son grand œuvre, son magnum opus de pacotille et de désespoir. Lionel Sabatté, « alchimiste de la poussière » – quel titre magnifique, quelle provocation sublime ! Comme si l’on pouvait, par quelque tour de passe-passe sémantique, transformer l’insignifiance en sacré, la décomposition en création, la fin en commencement. Mais n’est-ce pas là, précisément, le grand mensonge de l’art contemporain ? Ou peut-être sa vérité la plus crue ?

Je vous vois déjà, chers lecteurs, lever les yeux au ciel en pensant : « Encore un artiste qui joue avec les déchets pour épater la bourgeoisie ! » Mais non, non, non… Il s’agit de bien plus que cela. Sabatté ne se contente pas de ramasser des mégots et des cheveux pour en faire des sculptures. Il pratique une nécromancie matérielle, une invocation des spectres que nous laissons derrière nous, ces particules de nous-mêmes qui s’effritent, s’envolent, et finissent par former le substrat même de notre mémoire collective. La poussière, voyez-vous, est le seul véritable monument que nous érigeons à notre passage. Les pyramides s’effondreront, les gratte-ciels rouilleront, les livres brûleront – mais la poussière, elle, restera. Elle est l’éternel retour du même, l’infini petit qui engloutit l’infini grand.

Les Sept Âges de la Poussière : Une Archéologie de l’Oubli

Pour comprendre l’œuvre de Sabatté, il faut d’abord comprendre l’histoire de la poussière elle-même, cette compagne silencieuse de l’humanité depuis la nuit des temps. Car la poussière n’est pas qu’un résidu – elle est un palimpseste, un parchemin sur lequel s’écrit, s’efface et se réécrit sans cesse l’histoire de notre chute. Suivez-moi dans cette descente aux enfers poudreux.

1. La Poussière des Origines : Le Souffle de Dieu et la Cendre des Titans

Au commencement était la poussière. Littéralement. Dans la Genèse, Dieu façonne Adam à partir de la « poussière du sol » (afar min ha’adamah), ce limon primordial qui contient en germe toute la misère humaine. « Tu es poussière, et tu retourneras à la poussière » – quelle malédiction plus cruelle que cette circularité ? Les Grecs, eux, voyaient dans la poussière le résidu des Titans, ces géants déchus dont les corps pulvérisés donnèrent naissance aux montagnes et aux déserts. Hésiode, dans sa Théogonie, décrit comment Cronos, après avoir dévoré ses enfants, fut vaincu par Zeus et réduit en cendres : « Et de son sang qui giclait sur la terre naquirent les Géants aux armes étincelantes, et les Nymphes qu’on nomme Méliennes sur la terre infinie. » La poussière, ici, est à la fois punition et renaissance, déchéance et promesse.

Anecdote édifiante : Saviez-vous que les Égyptiens de l’Antiquité utilisaient la poussière des tombes comme pigment pour leurs fresques funéraires ? Ils appelaient cela la « couleur de l’éternité ». Ironie suprême : ce qui devait immortaliser les morts n’était autre que la matière même de leur décomposition.

2. La Poussière des Empires : Rome, Carthage et le Vent de l’Histoire

Les empires, ces colosses aux pieds d’argile, finissent toujours en poussière. Prenez Rome, cette cité qui domina le monde connu avant de s’effondrer sous le poids de ses propres excès. Les légions romaines, en marchant vers Carthage, soulevaient des nuages de poussière qui obscurcissaient le soleil – présage funeste s’il en est. Caton l’Ancien, ce vieux réactionnaire acariâtre, terminait chacun de ses discours au Sénat par cette phrase : « Delenda est Carthago » (« Il faut détruire Carthage »). Et quand enfin la ville fut rasée, on dit que les Romains semèrent du sel sur ses ruines pour que rien n’y repousse jamais. Mais le sel, comme la poussière, est une malédiction qui se retourne contre ceux qui l’invoquent. Aujourd’hui, les touristes piétinent les vestiges de Carthage sans même savoir qu’ils marchent sur les os pulvérisés d’un empire.

C’est cette poussière-là que Sabatté recueille, consciemment ou non : la poussière des civilisations qui croyaient durer mille ans et qui ne laissent derrière elles que des fragments épars, des tessons de poterie, des éclats de marbre. Comme l’écrivait Walter Benjamin dans ses Thèses sur le concept d’histoire : « Il n’est aucun document de culture qui ne soit en même temps un document de barbarie. » La poussière est ce document ultime, ce témoignage silencieux de notre folie collective.

3. La Poussière des Cathédrales : L’Incarnation du Divin dans l’Impermanence

Au Moyen Âge, la poussière prend une dimension sacrée. Les cathédrales gothiques, ces monstres de pierre érigés pour la gloire de Dieu, sont littéralement poudreuses. Les vitraux filtrent la lumière en un millier de particules dorées, transformant l’espace sacré en une chambre d’écho céleste. Les pèlerins, en marchant vers Saint-Jacques-de-Compostelle, soulevaient des nuages de poussière qui se mêlaient à la sueur et aux larmes – offrande ultime au Très-Haut. Mais cette poussière est aussi celle des ossements des saints, broyés en reliques, dispersés en fragments sacrés. Comme le note l’historien Jacques Le Goff : « Le Moyen Âge est une civilisation du fragment, où le tout n’existe que par la somme de ses parties émiettées. »

Sabatté, en travaillant avec des cheveux et des ongles – ces déchets corporels que nous rejetons avec dégoût –, s’inscrit dans cette tradition médiévale du memento mori. Ses sculptures sont des reliquaires laïcs, des objets de dévotion pour une époque qui a perdu la foi mais pas la peur de la mort.

4. La Poussière des Lumières : Le Progrès et ses Décombres

Avec les Lumières, la poussière devient un symbole de l’obscurantisme à combattre. Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, raille les « poussières des bibliothèques » où croupissent les dogmes religieux. Diderot, dans sa Lettre sur les aveugles, compare l’univers à une « vaste machine dont les rouages, couverts de poussière, grincent et s’usent ». La Révolution française, elle, balaiera les vieilles institutions comme on balaie la poussière sous un tapis – avant de se rendre compte, trop tard, que la poussière revient toujours, plus épaisse, plus étouffante.

C’est l’époque où l’on invente l’aspirateur (1860, par Daniel Hess), cette machine à nier l’entropie. Mais comme le note le philosophe Günther Anders : « Plus nous nettoyons, plus nous produisons de déchets. La propreté est le premier pas vers l’apocalypse. » Sabatté, en exposant la poussière au lieu de la cacher, fait acte de résistance contre cette obsession hygiéniste qui caractérise notre époque. Il nous rappelle que le progrès n’est qu’un leurre, une couche de peinture fraîche sur un mur lépreux.

5. La Poussière des Usines : Le Capitalisme et la Pulvérisation de l’Homme

Avec la révolution industrielle, la poussière devient un fléau social. Les ouvriers des filatures de Manchester, décrits par Engels dans La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, meurent étouffés par les particules de coton qui envahissent leurs poumons. Marx, dans Le Capital, compare le travailleur à un « sac de poussière » que le capitalisme vide de sa substance. « La bourgeoisie, écrit-il, a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire… Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. »

La poussière des usines est la métaphore parfaite de cette aliénation : invisible, omniprésente, mortelle. Sabatté, en utilisant des matériaux récupérés dans les rues (mégots, cheveux, débris divers), donne une forme à cette aliénation. Ses œuvres sont des monuments aux morts-vivants du capitalisme tardif, ces zombies urbains qui errent dans les villes sans savoir qu’ils ne sont déjà plus que poussière en devenir.

6. La Poussière des Bombes : Hiroshima, Nagasaki et l’Ère du Néant

Le 6 août 1945, à 8h15, la bombe atomique « Little Boy » explose au-dessus d’Hiroshima. En une fraction de seconde, 80 000 personnes sont vaporisées, réduites en une fine poussière radioactive qui retombe sur la ville comme une neige noire. Les survivants, les hibakusha, décrivent une ville devenue « un désert de cendres ». Comme l’écrit John Hersey dans Hiroshima : « Sous les décombres, les corps n’étaient plus que des ombres sur les murs, des silhouettes de poussière. »

Cette poussière-là est d’une nature nouvelle : elle n’est plus le résidu de la vie, mais le produit de sa destruction instantanée. Elle marque l’entrée de l’humanité dans l’ère de l’auto-annihilation. Sabatté, en travaillant avec des matériaux carbonisés, des cheveux brûlés, des débris calcinés, évoque cette mémoire traumatique. Son art est un memento mori pour l’âge atomique, un rappel que nous dansons sur un volcan de cendres.

7. La Poussière Numérique : L’Illusion de l’Immatériel

À l’ère du numérique, nous croyons avoir vaincu la poussière. Les données sont stockées dans le cloud, ces « nuages » immatériels qui flottent quelque part entre la Silicon Valley et la stratosphère. Mais comme le rappelle le philosophe Byung-Chul Han : « Le numérique n’est pas immatériel. Il est au contraire hypermatériel. Chaque clic, chaque like, chaque recherche Google consomme de l’énergie, produit de la chaleur, génère des déchets électroniques. » Nos smartphones, nos ordinateurs, nos serveurs sont des usines à poussière, des machines à broyer la matière pour en extraire une illusion d’éternité.

Sabatté, en travaillant avec des matériaux tangibles, résiste à cette illusion. Ses sculptures sont des anti-clouds, des objets qui rappellent que tout, absolument tout, finit en poussière. Même nos selfies, même nos cryptomonnaies, même nos rêves de transhumanisme. La poussière est la seule blockchain qui ne ment jamais.

Sémantique de la Poussière : Le Langage comme Déchet

Mais parlons maintenant du mot lui-même : poussière. Comme tous les mots qui désignent l’infime, le méprisé, le rejeté, il est chargé d’une ambiguïté fondamentale. En français, « poussière » vient du latin pulvis, qui désigne à la fois la poussière et la cendre – cette matière qui est à la fois le résidu de la combustion et le symbole de la purification. En hébreu, afar (poussière) est aussi le mot utilisé pour désigner la terre, le sol, le substrat de toute vie. En anglais, dust est lié à dusk (crépuscule), ce moment où la lumière se fait poussière avant de disparaître.

Cette polysémie est révélatrice. La poussière est à la fois origine et fin, création et destruction, sacré et profane. Elle est le pharmakon des Grecs : à la fois poison et remède. Elle nous tue (pensez aux maladies pulmonaires, à l’asbestose, aux particules fines qui étouffent nos villes) et nous sauve (les sols fertiles sont faits de poussière organique, les médicaments sont souvent des poudres, et que serait la peinture sans le pigment ?).

Sabatté joue avec cette ambiguïté. Ses œuvres sont des oxymores visuels : à la fois belles et repoussantes, précieuses et misérables, éphémères et durables. Comme le note le critique d’art Jean Clair : « L’art contemporain est obsédé par le déchet parce qu’il est lui-même un déchet de l’histoire de l’art. » Mais Sabatté va plus loin : il transforme le déchet en relique, en objet de culte pour une époque qui n’a plus de dieux.

Analysons quelques titres de ses œuvres, car le langage est ici essentiel :

  • « L’Éveil » (une sculpture faite de cheveux et de poussière) : l’éveil de quoi ? De la conscience ? De la matière ? Ou simplement le réveil brutal d’un homme qui réalise qu’il n’est qu’un tas d’atomes en sursis ?
  • « Mémoire vive » (une installation avec des mégots et de la cendre) : mémoire de qui ? Des fumeurs anonymes ? De la ville elle-même ? Ou cette mémoire vive des ordinateurs, cette RAM qui s’efface dès que la machine s’éteint ?
  • « Résurrection » (une œuvre faite de clous rouillés et de fragments de miroir) : résurrection du Christ ? De l’art ? Ou simplement l’illusion que quelque chose peut renaître de ses cendres ?

Ces titres sont des pièges sémantiques. Ils nous attirent avec des promesses de transcendance, puis nous laissent face à l’abîme de l’immanence. Comme le disait Wittgenstein : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » Mais Sabatté, lui, montre ce dont on ne peut parler. Il donne


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