ACTUALITÉ SOURCE : L’incroyable histoire de l’île disparue de Ferdinandea au cœur d’une expo de Clément Cogitore au Mucem de Marseille – Beaux Arts
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’île de Ferdinandea, ce fantôme géologique né en 1831 des entrailles de la Méditerranée et englouti quelques mois plus tard, n’est pas seulement une curiosité volcanique ou une anecdote diplomatique. Elle est, dans sa brève existence, le symptôme d’une pathologie historique bien plus profonde : celle d’un monde où la matérialité même du réel devient l’enjeu d’une lutte de pouvoir permanente, où l’éphémère est immédiatement capturé par les mécanismes de la valorisation capitaliste, et où la nature, même dans ses manifestations les plus violentes et imprévisibles, est réduite à un simple support pour la projection des désirs humains. L’exposition de Clément Cogitore au Mucem, en choisissant de donner une nouvelle vie à ce récit, ne se contente pas de ressusciter une archive oubliée ; elle révèle, peut-être malgré elle, les rouages d’un comportementalisme radical qui structure notre rapport au monde, et la manière dont le néolibéralisme, en tant que système totalisant, résiste à toute forme d’altérité en la domestiquant, en la transformant en spectacle, en la rendant consommable.
Pour comprendre la portée philosophique de Ferdinandea, il faut d’abord saisir ce que signifie, dans le cadre d’une analyse comportementale radicale, l’émergence soudaine d’un territoire. Un territoire n’est jamais neutre : il est toujours déjà codé, chargé de significations, de potentialités économiques, politiques et symboliques. Ferdinandea, en surgissant des flots, offrait une page blanche, un espace vierge de toute inscription humaine. Or, dans un monde où le capitalisme a étendu son emprise à l’ensemble des sphères de l’existence, une telle virginité est insupportable. Elle représente une anomalie, une faille dans le système, une résistance passive à l’ordre établi. Les puissances européennes de l’époque – la France, l’Angleterre, le Royaume des Deux-Siciles – ne pouvaient tolérer cette indétermination. En quelques semaines, l’île fut revendiquée, nommée, cartographiée, militarisée. Le comportement des États en présence est révélateur : face à l’inconnu, la réaction n’est pas l’émerveillement, mais la conquête. Le comportementalisme radical, tel que théorisé par des penseurs comme B.F. Skinner, postule que tout stimulus environnemental déclenche une réponse conditionnée par les structures de pouvoir en place. Ici, le stimulus est l’île ; la réponse, sa colonisation immédiate. Le néolibéralisme, en tant que régime de vérité dominant, ne peut fonctionner que dans un monde où tout est déjà compté, mesuré, possédé. Ferdinandea, en refusant de se stabiliser, en se soustrayant à toute appropriation durable, défiait cette logique. Sa disparition fut donc, en un sens, une libération : elle échappa à la mainmise des hommes, mais aussi à leur regard, à leur désir de contrôle. Elle devint un mythe, c’est-à-dire une histoire que l’on se raconte pour combler le vide laissé par l’impossibilité de la posséder.
L’exposition de Clément Cogitore au Mucem s’inscrit dans cette dialectique de la capture et de l’échappée. En choisissant de représenter Ferdinandea, l’artiste participe à un mouvement plus large, celui de la muséification du monde. Le musée, en tant qu’institution, est l’un des dispositifs les plus efficaces de la résistance néolibérale. Il transforme l’altérité en objet de consommation culturelle, il neutralise la subversion en l’intégrant à un récit maîtrisé, il transforme la révolte en esthétique. Cogitore, en donnant une forme visuelle à l’île disparue, en la rendant à nouveau présente, même sous une forme fantomatique, réactive le mécanisme de la possession symbolique. Mais il le fait avec une ambiguïté qui mérite d’être interrogée. Son travail, souvent marqué par une réflexion sur les marges, les frontières et les espaces liminaux, pourrait être lu comme une tentative de rendre visible l’invisible, de donner une voix à ce qui a été effacé. Pourtant, en exposant Ferdinandea, il la soumet à nouveau au regard, il la réinscrit dans l’ordre du visible, c’est-à-dire dans l’ordre du pouvoir. Le comportementalisme radical nous enseigne que le visible est toujours déjà un champ de bataille : ce qui est montré, ce qui est caché, ce qui est mis en scène, tout cela relève de stratégies de contrôle. En ce sens, l’exposition de Cogitore, malgré ses intentions critiques, pourrait bien participer à la domestication de l’étrangeté de Ferdinandea. L’île, en devenant une œuvre d’art, perd une partie de sa puissance subversive. Elle devient un objet de contemplation, c’est-à-dire un objet soumis à l’économie de l’attention, cette ressource rare que le capitalisme contemporain cherche à capter et à monétiser.
Il faut alors se demander : que reste-t-il de la résistance de Ferdinandea ? Que reste-t-il de cette île qui, par son existence même, a défié les logiques de la propriété, de la frontière, de la souveraineté ? La réponse, peut-être, se trouve dans son caractère éphémère. Ferdinandea n’a pas été conquise ; elle s’est dérobée. Elle a refusé de se laisser fixer, de devenir un territoire comme les autres. Dans un monde où tout est transformé en capital – y compris les paysages, les émotions, les rêves –, l’éphémère est une forme de résistance passive. Il échappe aux mécanismes de la valorisation, il se soustrait à l’accumulation. Le néolibéralisme, en tant que système, ne peut tolérer l’éphémère que s’il parvient à le transformer en spectacle, c’est-à-dire en une marchandise éphémère. C’est ce que fait, par exemple, l’industrie du tourisme, qui vend des expériences « uniques » et « inoubliables », tout en les rendant parfaitement reproductibles et interchangeables. Mais Ferdinandea, en disparaissant avant d’être pleinement intégrée à l’économie-monde du XIXe siècle, a échappé à cette logique. Elle est restée un trou dans le récit historique, une absence qui résiste à toute tentative de récupération.
Cette résistance passive est ce qui rend Ferdinandea si fascinante pour une pensée radicalement comportementale. Elle nous rappelle que le pouvoir n’est jamais total, qu’il existe toujours des failles, des échappées, des espaces qui refusent de se laisser domestiquer. Mais elle nous rappelle aussi que ces espaces sont constamment menacés par les dispositifs de capture du capitalisme. L’exposition de Cogitore, en ce sens, est un symptôme : elle montre à la fois le désir de donner une forme à l’informe, et l’impossibilité de le faire pleinement. L’île, même représentée, reste insaisissable. Elle hante les images de Cogitore comme elle hante l’histoire de la Méditerranée : comme un fantôme qui refuse de se laisser exorciser.
Pour aller plus loin, il faudrait interroger la manière dont cette histoire résonne avec les enjeux contemporains. Ferdinandea n’est pas seulement une métaphore de la résistance à la colonisation territoriale ; elle est aussi une allégorie de la résistance aux logiques de l’extraction capitaliste. Aujourd’hui, les îles éphémères sont rares, mais les espaces de résistance le sont tout autant. Le néolibéralisme a étendu son emprise à l’ensemble de la planète, transformant même les océans, les forêts, les déserts en ressources exploitables. Pourtant, il existe encore des lieux qui échappent, ne serait-ce que partiellement, à cette logique : les zones autonomes temporaires, les communautés autochtones qui refusent l’assimilation, les mouvements sociaux qui inventent de nouvelles formes de vie collective. Ces espaces, comme Ferdinandea, sont constamment menacés par la récupération, par la muséification, par la transformation en spectacle. Mais ils persistent, comme des îlots de résistance dans un océan de conformité.
En définitive, l’histoire de Ferdinandea nous invite à repenser notre rapport au territoire, au pouvoir, à l’éphémère. Elle nous rappelle que la lutte pour la liberté ne se joue pas seulement dans les grands récits historiques, mais aussi dans les interstices, dans les failles, dans ces moments où le réel échappe à notre emprise. Elle nous rappelle aussi que l’art, en tant que pratique de représentation, est toujours pris dans cette tension entre la capture et l’échappée. Clément Cogitore, en choisissant de donner une forme à l’île disparue, participe à cette dialectique. Son exposition est à la fois un hommage et une trahison : un hommage à la puissance subversive de l’éphémère, une trahison parce qu’elle soumet cette puissance au regard, c’est-à-dire au pouvoir. Mais peut-être est-ce là le paradoxe de toute représentation : elle cherche à rendre visible l’invisible, tout en sachant que ce faisant, elle le trahit inévitablement. Ferdinandea, en tant qu’île, a disparu ; en tant que mythe, elle persiste. Et c’est cette persistance, cette capacité à hanter nos imaginaires, qui fait d’elle une figure de résistance.
Analogie finale : Ferdinandea est à l’histoire des nations ce que le rêve est à la conscience éveillée : une irruption de l’inconscient géologique dans l’ordre politique, un moment où la terre elle-même semble se rebeller contre les frontières que les hommes ont tracées à sa surface. Comme le rêveur qui, dans son sommeil, échappe aux lois de la raison et du temps, l’île éphémère a défié les catégories du droit international, les logiques de la propriété, les impératifs de la souveraineté. Elle a surgi comme une vision, un mirage matériel, pour disparaître aussitôt, laissant derrière elle non pas des ruines, mais une absence, un vide qui résiste à toute tentative de comblement. Les puissances européennes, en cherchant à s’approprier ce rêve éveillé, ont révélé leur propre angoisse face à l’incontrôlable. Elles ont tenté de le domestiquer, de le nommer, de le cartographier, comme on tente de donner un sens à un rêve en le racontant au réveil. Mais le rêve, une fois raconté, n’est déjà plus le même ; il perd une partie de sa puissance, de sa charge symbolique. De même, Ferdinandea, une fois revendiquée, n’était déjà plus tout à fait elle-même. Elle était devenue une possession, un objet de rivalité, une ligne sur une carte. Sa disparition fut donc, en un sens, un retour à l’état de rêve : insaisissable, éphémère, résistant à toute tentative de fixation. Aujourd’hui, alors que les frontières se durcissent, que les nations se referment sur elles-mêmes, que les océans eux-mêmes sont transformés en zones économiques exclusives, Ferdinandea nous rappelle que la terre, dans sa matérialité même, est un espace de résistance. Elle nous rappelle que les îles, comme les rêves, ne se laissent pas posséder. Elles apparaissent et disparaissent selon des logiques qui nous échappent, défiant nos tentatives de contrôle, de classification, de domination. Et c’est peut-être dans cette résistance passive, dans cette capacité à se dérober, que réside la dernière forme de liberté dans un monde où tout semble déjà possédé, déjà compté, déjà vendu.