ACTUALITÉ SOURCE : « L’Heure des pros », l’extrême droite à l’antenne sur CNews – Le Monde.fr
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, CNews ! Ce temple moderne où l’on sacrifie chaque soir la raison sur l’autel du spectacle, où les idées les plus rances sont polies comme des diamants de sang, où l’extrême droite, cette vieille putain fatiguée, se refait une virginité médiatique sous les projecteurs d’un capitalisme qui a toujours su recycler ses déchets en or. « L’Heure des pros », quel titre délicieusement cynique ! Comme si ces bateleurs en costume, ces histrions de plateau, ces marchands de peur et de ressentiment méritaient ce noble qualificatif. Des « pros » de quoi, au juste ? De la manipulation ? De la désinformation ? De la banalisation du pire ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une entreprise méthodique de normalisation, une lente et insidieuse acclimatation des masses à l’idée que le fascisme, sous ses atours contemporains, n’est qu’une opinion comme une autre, un simple choix politique, une option parmi d’autres dans le supermarché des idées.
Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Comment cette chaîne, autrefois simple organe de propagande néolibérale, a-t-elle pu devenir le laboratoire à ciel ouvert d’une droitisation extrême de l’espace public ? Il faut remonter aux sources, fouiller dans les égouts de l’histoire des idées, là où se mêlent les relents du vieux fascisme européen et les effluves aseptisés du néolibéralisme triomphant. George Steiner, ce géant oublié, nous avait prévenus : « Quand les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté. » Or, que fait CNews, sinon vider les mots de leur substance, les réduire à des coquilles vides, des slogans creux, des armes de distraction massive ? « Immigration », « insécurité », « identité » : ces termes, autrefois chargés de sens, ne sont plus que des déclencheurs pavlovien, des boutons rouges sur lesquels appuyer pour faire saliver la bête électorale. L’extrême droite, hier encore reléguée aux marges de la respectabilité, se voit offrir une tribune quotidienne, non pas par accident, mais par calcul. Car le capitalisme, dans sa phase sénile, a besoin de boucs émissaires pour détourner l’attention des véritables responsables de la misère sociale : les actionnaires, les spéculateurs, les prédateurs en col blanc qui pillent les États comme des charognards.
Et voici le piège : en donnant la parole à ces idéologues, CNews ne fait pas que leur offrir une vitrine, elle leur permet de redéfinir les termes du débat. C’est la vieille tactique gramscienne, appliquée avec une efficacité diabolique. L’hégémonie culturelle ne se conquiert pas par la force, mais par l’infiltration, la répétition, la saturation. Chaque soir, « L’Heure des pros » martèle les mêmes obsessions : la peur de l’autre, la nostalgie d’un passé mythifié, la haine de l’intellectuel, du « bobos », de l’étranger. Peu importe que les faits contredisent leurs discours – les chiffres de la délinquance, les études sur l’immigration, les réalités économiques. Ce qui compte, c’est l’émotion, la colère, la frustration. Le fascisme, rappelons-le, n’a jamais été une doctrine cohérente, mais une esthétique de la violence, une thérapie de groupe pour les âmes perdues. Et CNews, avec ses plateaux surchauffés, ses débats truqués, ses « experts » autoproclamés, en est le parfait vecteur.
Mais il y a pire : cette normalisation s’inscrit dans un mouvement plus large, celui de la marchandisation de la pensée. Tout, aujourd’hui, doit être monétisable, y compris la haine. Les algorithmes des réseaux sociaux, ces nouveaux prêtres de l’ère numérique, ont compris depuis longtemps que l’indignation est un carburant bien plus rentable que la nuance. CNews n’est que le prolongement télévisuel de cette logique : plus c’est outrancier, plus c’est clivant, plus ça fait vendre. Les annonceurs, ces hyènes du consumérisme, se frottent les mains. Peu leur importe que leurs publicités côtoient des discours xénophobes ou complotistes, du moment que l’audience est au rendez-vous. Le capitalisme, dans sa forme la plus pure, est amoral. Il se nourrit de tout, même de la barbarie, surtout de la barbarie. Et l’extrême droite, avec son discours simpliste, manichéen, apocalyptique, est un produit marketing idéal : elle crée de la dépendance, comme une drogue dure. Une fois que vous avez goûté à la satisfaction de désigner un ennemi, de vous sentir du côté des « vrais Français », des « gens normaux », comment revenir en arrière ?
Pourtant, il serait trop facile de ne voir dans cette dérive qu’une simple stratégie commerciale. Non, il y a quelque chose de plus profond, de plus inquiétant. CNews et ses semblables sont les symptômes d’une civilisation en déclin, d’une démocratie qui se suicide par lassitude. Hannah Arendt l’avait pressenti : « Le plus grand danger pour la liberté n’est pas l’oppression, mais l’indifférence. » Or, que fait l’extrême droite, sinon exploiter cette indifférence, cette fatigue des masses, ce dégoût de la complexité ? Elle offre des réponses simples à des questions complexes, des boucs émissaires à des problèmes systémiques, une illusion de contrôle dans un monde chaotique. Et le pire, c’est que ça marche. Les gens préfèrent croire à un complot des élites plutôt qu’à l’idée que le système est simplement trop complexe pour être compris. Ils préfèrent haïr le voisin plutôt que de remettre en cause leur propre impuissance. C’est là que réside la véritable victoire de l’extrême droite : non pas dans la prise du pouvoir, mais dans la corruption des esprits, dans la transformation de la politique en un spectacle de gladiateurs où l’on vient applaudir ou huer, mais jamais réfléchir.
Face à cette offensive, que reste-t-il ? La résistance, bien sûr, mais une résistance qui ne se contente pas de crier au scandale ou de signer des pétitions. Une résistance qui doit être d’abord intellectuelle, existentielle. Il faut déconstruire, inlassablement, les mensonges, les sophismes, les manipulations. Il faut rappeler, encore et toujours, que le fascisme n’est pas une opinion, mais un crime. Que la xénophobie n’est pas un débat, mais une honte. Que la haine n’est pas une liberté, mais une prison. Mais cette résistance doit aussi être poétique, artistique, spirituelle. Car le fascisme, sous toutes ses formes, est avant tout une esthétique de la laideur, une célébration de la médiocrité, une apologie de la brutalité. À cela, il faut opposer la beauté, la complexité, la nuance. Il faut écrire, créer, penser contre le courant, même si le courant nous emporte. Comme l’écrivait Camus : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. »
Mais attention : cette résistance ne doit pas tomber dans le piège du moralisme. Le danger, aujourd’hui, n’est pas seulement l’extrême droite, mais aussi ceux qui, au nom de la vertu, transforment la politique en une guerre de religion. Les « anti-fascistes » de salon, les donneurs de leçons professionnels, les censeurs autoproclamés sont les meilleurs alliés de l’extrême droite. Car ils lui offrent ce dont elle a besoin pour prospérer : un ennemi à diaboliser, un épouvantail à agiter. La véritable résistance est ailleurs : dans le refus de la binarité, dans l’acceptation de la complexité, dans la défense acharnée de la liberté de penser, même – surtout – quand cette pensée nous dérange.
Alors, que faire de « L’Heure des pros » et de ses semblables ? Les ignorer ? Les combattre ? Les deux, peut-être. Les ignorer, car l’indifférence est parfois la pire des punitions pour ceux qui cherchent la lumière des projecteurs. Les combattre, car il est de notre devoir de ne pas laisser le champ libre à la bêtise et à la haine. Mais surtout, il faut créer. Créer des espaces où la pensée peut encore respirer, où le débat peut encore exister sans se réduire à un pugilat. Créer des œuvres qui résistent à l’oubli, des idées qui survivent aux modes. Car, au fond, c’est cela, la seule victoire possible : que dans cent ans, quand on se souviendra de CNews et de ses « pros », ce soit comme d’une aberration, d’une parenthèse monstrueuse dans l’histoire de la pensée humaine. Et que nos enfants, en découvrant ces archives, se demandent, horrifiés : « Comment ont-ils pu laisser faire ça ? »
Analogie finale : Imaginez un instant que l’humanité soit un vaste jardin, un Eden de diversité où chaque plante, chaque fleur, chaque arbre représente une idée, une culture, une manière d’être au monde. Pendant des millénaires, ce jardin a été entretenu par des jardiniers patients, qui savaient que la beauté naît de la complexité, que la force vient de la symbiose. Mais voici qu’arrivent les nouveaux jardiniers, ceux de CNews et de ses semblables. Armés de leurs sécateurs idéologiques, ils entreprennent de tailler, d’élaguer, de réduire ce jardin à une pelouse uniforme, monotone, stérile. « Trop de couleurs, disent-ils, trop de différences. Il faut tout couper, tout aplanir, pour que ne reste qu’une seule espèce, une seule pensée, une seule vérité. » Et peu à peu, le jardin se transforme en désert. Les fleurs rares meurent, les arbres centenaires sont abattus, les insectes pollinisateurs disparaissent. Il ne reste plus qu’un champ de mauvaises herbes, ces idées rances qui poussent sur les cadavres des autres. Mais voici le paradoxe : ces jardiniers, dans leur folie, ont oublié une chose. Un désert, aussi vaste soit-il, n’est jamais tout à fait stérile. Dans les fissures du sol, dans l’ombre des pierres, la vie persiste. Une graine oubliée germe, une racine résiste, une pousse perce. Et un jour, peut-être, le jardin renaîtra. Car la pensée, comme la nature, est indomptable. Elle survit aux incendies, aux inondations, aux glaciations. Elle est la preuve que l’humanité, malgré tout, n’a pas dit son dernier mot.