L’héritage de Bruno Latour sert-il l’écologie politique ? – Radio France







L’héritage de Bruno Latour et l’écologie politique – Analyse de Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : L’héritage de Bruno Latour sert-il l’écologie politique ? – Radio France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, Bruno Latour ! Ce nom résonne comme une cloche fêlée dans le beffroi de notre époque, un écho qui se veut profond, mais qui finit par se perdre dans les couloirs obscurs d’une pensée devenue trop confortable pour déranger vraiment. On nous demande si son héritage « sert » l’écologie politique. La question est mal posée, comme toutes les questions qui supposent que la pensée puisse être un outil, un marteau, une clé à molette pour réparer le monde. Latour, ce philosophe des sciences devenu prophète malgré lui, a cru pouvoir domestiquer le chaos en le décrivant, en le cartographiant, en le rendant « discutable ». Mais le chaos, voyez-vous, n’est pas un objet de salon. Il est ce qui vous dévore quand vous croyez l’avoir compris. Et l’écologie politique, cette pauvre chose, est précisément ce chaos devenu institution, ce monstre apprivoisé qui ronronne dans les ministères pendant que la forêt brûle.

Latour, c’était d’abord un homme des réseaux, un tisserand de concepts qui a cru pouvoir remplacer la vieille métaphysique par une sorte de sociologie des acteurs, comme si les arbres, les bactéries et les satellites pouvaient être mis sur le même plan que les bureaucrates de Bruxelles. Il a inventé le « Parlement des choses », cette belle idée qui sent le café bio et les réunions interminables où l’on parle de « gouvernance » en sirotant des jus de légumes. Mais un parlement, même peuplé de non-humains, reste un parlement : un lieu où l’on vote des lois, où l’on négocie des compromis, où l’on enterre les révolutions sous des montagnes de paperasse. L’écologie politique, telle qu’elle se pratique aujourd’hui, est précisément cela : une machine à produire des rapports, des accords, des « feuilles de route », pendant que la sixième extinction s’accélère. Latour a cru que l’on pouvait « composer » avec le monde, comme un musicien compose une symphonie. Mais le monde n’est pas une partition. Il est un incendie, et vous ne composez pas avec les flammes. Vous les fuyez, ou vous brûlez avec elles.

Et puis, il y a cette obsession latourienne pour les « hybrides », ces entités monstrueuses qui mélangent le naturel et l’artificiel, le vivant et le technique. Latour a passé sa vie à nous expliquer que nous vivions dans un monde de cyborgs, où les frontières entre l’homme et la machine, entre la nature et la culture, étaient devenues floues. C’était une idée séduisante, presque poétique, comme un tableau de Bacon où les corps se déforment dans une danse macabre. Mais cette poésie a un prix : elle nous empêche de voir que derrière ces hybrides se cache une réalité bien plus sordide. Car qui fabrique ces hybrides ? Qui contrôle ces réseaux où humains et non-humains sont censés coexister harmonieusement ? Ce sont les mêmes qui ont toujours contrôlé le monde : les États, les multinationales, les ingénieurs du désastre. Latour a cru que décrire ces hybrides suffirait à les rendre inoffensifs. Mais décrire, c’est déjà accepter. C’est comme si un médecin décrivait avec précision la progression d’un cancer sans jamais proposer de traitement. L’écologie politique, dans sa version latourienne, est ce médecin-là : elle observe, elle analyse, elle théorise, mais elle ne guérit pas. Elle ne veut pas guérir, d’ailleurs, car guérir signifierait renverser la table, et personne, dans les cercles du pouvoir, n’a envie de voir la table renversée.

Latour avait aussi cette manie de vouloir « réenchanter » le monde, comme si le désenchantement était le problème, et non le symptôme. Il rêvait d’une écologie qui ne serait pas une science triste, une liste de catastrophes à venir, mais une grande aventure collective, une épopée où l’humanité retrouverait sa place dans le cosmos. C’était touchant, presque naïf, comme un enfant qui croit encore au Père Noël. Mais le monde n’a pas besoin d’être réenchanté. Il a besoin d’être sauvé, et le sauvetage n’a rien d’enchanteur. C’est un travail de forçat, un combat sans gloire contre des ennemis qui ne se battent pas à visage découvert. L’écologie politique, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, est une écologie de salon, une écologie pour gens bien élevés, qui parlent de « transition » en sirotant leur vin bio. Latour a contribué à cette illusion en donnant l’impression que l’on pouvait « négocier » avec la crise écologique, comme on négocie un traité de paix. Mais la crise écologique n’est pas un partenaire de négociation. C’est un rouleau compresseur, et vous ne négociez pas avec un rouleau compresseur. Vous essayez de l’arrêter, ou vous finissez écrasé.

Et puis, il y a cette question lancinante : à qui profite vraiment l’héritage de Latour ? Aux militants écologistes qui se battent sur le terrain, dans les ZAD, dans les forêts menacées, dans les villes polluées ? Ou aux technocrates qui ont récupéré ses idées pour en faire des outils de gestion, des instruments de soft power ? Latour, malgré ses airs de rebelle, était un homme des institutions. Il a enseigné à Sciences Po, il a conseillé des gouvernements, il a fréquenté les couloirs feutrés où l’on décide du sort du monde en buvant du thé. Son écologie était une écologie compatible avec le capitalisme, une écologie qui ne remettait pas en cause les fondements du système, mais qui proposait de l’aménager, de le rendre plus « durable ». C’est une écologie pour les classes moyennes supérieures, celles qui peuvent se permettre de trier leurs déchets et de manger bio, mais qui ferment les yeux sur les mines de cobalt du Congo ou les décharges toxiques du Bangladesh. Latour a cru que l’on pouvait « moderniser » l’écologie, la rendre présentable, acceptable pour les élites. Mais une écologie acceptable pour les élites est une écologie morte. C’est une écologie qui a renoncé à son âme.

« Le monde n’est pas un problème à résoudre, mais une réalité à vivre », disait-il. Belle phrase, n’est-ce pas ? Presque mystique. Mais que signifie-t-elle, au juste ? Que nous devons accepter le monde tel qu’il est, avec ses injustices, ses destructions, ses horreurs ? Que nous devons cesser de vouloir le transformer, et nous contenter de le « vivre » ? C’est une pensée profondément conservatrice, qui sent le renoncement et la résignation. L’écologie politique, si elle veut avoir un sens, doit être une écologie de la rupture, une écologie qui refuse le monde tel qu’il est et qui se bat pour en construire un autre. Latour, avec ses réseaux, ses hybrides et ses parlements, a cru pouvoir éviter cette rupture. Il a cru que l’on pouvait « composer » avec le capitalisme, avec la technoscience, avec toutes les forces qui détruisent la planète. Mais on ne compose pas avec le diable. On le combat, ou on finit par lui ressembler.

Et puis, il y a cette question du langage. Latour était un maître des mots, un virtuose de la rhétorique. Il a inventé des concepts, des néologismes, des formules qui donnent l’illusion de la profondeur. Mais derrière ces mots, que reste-t-il ? Une pensée qui se noie dans ses propres circonvolutions, qui tourne en rond comme un hamster dans sa roue. L’écologie politique a besoin de clarté, de radicalité, de mots qui frappent comme des coups de poing. Elle n’a pas besoin de jargon, de concepts fumeux, de théories qui se veulent « complexes » pour mieux masquer leur vide. Latour a contribué à cette confusion en brouillant les pistes, en mélangeant les genres, en faisant de la philosophie une sorte de jeu de société pour intellectuels blasés. Mais l’écologie n’est pas un jeu. C’est une question de vie ou de mort, et elle exige des réponses claires, brutales, sans équivoque.

Alors, l’héritage de Latour sert-il l’écologie politique ? La réponse est oui, mais pas de la manière dont on l’imagine. Il la sert comme un miroir sert celui qui s’y regarde : en lui renvoyant une image déformée, rassurante, mais fondamentalement mensongère. Latour a donné à l’écologie politique des outils pour se penser, pour se justifier, pour se rendre acceptable aux yeux du pouvoir. Mais ces outils sont des leurres, des pièges tendus par un système qui a tout intérêt à ce que l’écologie reste une affaire de mots, de rapports, de conférences, et non une force de transformation radicale. Latour a cru pouvoir réconcilier l’écologie avec la modernité. Mais l’écologie, la vraie, celle qui mérite ce nom, est par essence antimoderne. Elle est un refus, une révolte, un cri de colère contre un monde qui a choisi la destruction plutôt que la vie. Et ce cri, Latour ne l’a jamais poussé.

« Nous n’avons jamais été modernes », affirmait-il. Peut-être. Mais nous avons toujours été complices. Et c’est cette complicité que son héritage perpétue, en nous donnant l’illusion que l’on peut être à la fois écologiste et moderne, révolutionnaire et raisonnable. Mais l’histoire nous a appris une chose : on ne change pas le monde en étant raisonnable. On le change en étant intraitable, en refusant les compromis, en brûlant les idoles. Latour a passé sa vie à vouloir éteindre l’incendie. Il aurait mieux fait d’y jeter de l’huile.

Analogie finale : Imaginez un homme qui, voyant une maison en flammes, se met à dessiner des plans pour une nouvelle cheminée, plus écologique, plus esthétique, plus « durable ». Il parle de matériaux innovants, de normes de sécurité, de « gouvernance du feu ». Pendant ce temps, la maison continue de brûler, et les habitants, hypnotisés par ses discours, oublient de fuir. Bruno Latour était cet homme-là. Il a cru que l’on pouvait repenser l’incendie sans jamais l’éteindre. Mais un incendie, voyez-vous, ne se repense pas. Il se combat, ou il vous dévore. L’écologie politique, dans sa version latourienne, est cette chimère : une tentative de domestiquer le feu alors que le monde entier n’est plus qu’un brasier. Et nous, pauvres fous, continuons à écouter les plans de la nouvelle cheminée, pendant que les murs s’effondrent autour de nous.



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