ACTUALITÉ SOURCE : ‘L’Habilleur de Ronald Harwood’ au Théâtre Le Public, de l’art contemporain à Tour et Taxis, à Bozar et Liège un opéra pour toute la famille – rtbf.be
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’actualité culturelle bruxelloise et wallonne, telle qu’elle se déploie dans cette mosaïque d’événements – *L’Habilleur* de Ronald Harwood au Théâtre Le Public, les expositions d’art contemporain à Tour et Taxis, les programmations de Bozar, et l’opéra familial à Liège – n’est pas un simple agrégat de divertissements ou de manifestations esthétiques. Elle constitue, au contraire, un champ de bataille idéologique où se jouent les tensions entre le comportementalisme radical, la résistance néolibérale, et les vestiges d’une culture humaniste en voie de dissolution. Pour saisir la portée de ces événements, il convient de les analyser non pas comme des objets isolés, mais comme les symptômes d’une société en crise, où l’art est à la fois un outil de contrôle et un ultime refuge de subversion.
Commençons par *L’Habilleur*, pièce de Ronald Harwood mise en scène au Théâtre Le Public. À première vue, cette œuvre, qui plonge le spectateur dans les coulisses d’un théâtre londonien des années 1940, semble n’être qu’une méditation sur le vieillissement, la gloire passée et la transmission artistique. Pourtant, sous cette surface nostalgique se cache une allégorie puissante du comportementalisme radical. Le personnage de l’habilleur, Sir, est un homme dont l’identité se réduit à sa fonction : il n’existe que par et pour les acteurs qu’il sert. Son rôle est de façonner, de modeler, de préparer les corps et les esprits pour la scène, tout comme le comportementalisme radical, dans sa version la plus insidieuse, cherche à façonner les individus pour les adapter aux exigences du marché. Sir n’est pas un artiste, mais un technicien de l’apparence, un ingénieur des comportements. Son déclin physique et mental reflète l’obsolescence programmée des rôles sociaux dans une société où l’utilité prime sur l’essence. Le Théâtre Le Public, en choisissant cette pièce, ne propose pas seulement un hommage au théâtre, mais une critique implicite de la réduction de l’humain à une série de comportements observables et modifiables. Cependant, cette critique reste timide, car elle ne remet pas en cause le système qui produit ces comportements. Elle se contente de pleurer la perte d’une humanité plus « authentique », sans voir que cette authenticité n’était elle-même qu’une construction sociale, un costume parmi d’autres.
Passons maintenant à l’art contemporain exposé à Tour et Taxis. Ce lieu, ancien site industriel reconverti en temple de la culture, est emblématique de la logique néolibérale : un espace désaffecté, vidé de sa fonction première, est réinvesti par le capital symbolique pour en faire un produit de consommation esthétique. L’art contemporain, dans ce contexte, n’est plus un moyen d’interroger le monde, mais un outil de gentrification et de légitimation du pouvoir économique. Les œuvres exposées, souvent conceptuelles, minimalistes ou provocatrices, ne cherchent plus à émouvoir ou à élever, mais à susciter une réaction immédiate, un like, un partage, une validation sociale. Elles sont conçues pour être consommées rapidement, comme n’importe quel autre produit, et leur valeur réside moins dans leur contenu que dans leur capacité à générer du buzz. Le comportementalisme radical trouve ici son expression la plus pure : l’art n’est plus une fin en soi, mais un stimulus parmi d’autres, destiné à provoquer une réponse prévisible chez le spectateur. Les visiteurs de Tour et Taxis ne viennent pas pour réfléchir, mais pour cocher une case dans leur liste de « choses à faire » culturelles, pour se conformer à une norme sociale qui exige d’eux qu’ils « consomment de l’art ». La résistance néolibérale, dans ce cas, ne prend pas la forme d’une opposition frontale, mais d’une récupération subtile : l’art devient un produit comme un autre, et les artistes, des entrepreneurs de leur propre image.
Bozar, quant à lui, incarne une autre facette de cette dynamique. En tant qu’institution culturelle de premier plan, il se présente comme un rempart contre la marchandisation de l’art, un lieu où la culture est préservée dans toute sa complexité. Pourtant, Bozar est lui-même pris dans les rets du néolibéralisme. Ses programmations, aussi ambitieuses soient-elles, doivent répondre à des impératifs économiques : attirer des sponsors, remplir les salles, justifier des subventions. L’opéra pour toute la famille programmé à Liège en est un exemple frappant. En cherchant à rendre l’opéra accessible à un public plus large, on le vide de sa dimension subversive. L’opéra, art par excellence de l’excès, de l’émotion brute et de la transgression, est réduit à un divertissement familial, un produit lissé, adapté aux attentes d’un public qui ne veut plus être bousculé. La résistance néolibérale, ici, prend la forme d’une domestication de l’art : on ne supprime pas les œuvres dangereuses, on les rend inoffensives en les édulcorant. L’opéra pour toute la famille n’est plus une expérience esthétique radicale, mais un produit culturel formaté, conçu pour plaire sans déranger. Le comportementalisme radical, dans ce cas, se manifeste par la transformation de l’art en une série de stimuli agréables, destinés à provoquer une satisfaction immédiate plutôt qu’une remise en question.
Ces événements culturels, pris ensemble, révèlent une société où l’art est à la fois un outil de contrôle et un champ de résistance. Le comportementalisme radical, en réduisant les individus à des ensembles de comportements observables et modifiables, cherche à éliminer toute forme de subjectivité qui échapperait à la logique du marché. L’art, dans ce contexte, devient un moyen de façonner les esprits, de les adapter aux exigences d’une économie néolibérale qui exige flexibilité, conformité et consommation. Pourtant, l’art reste aussi un espace de résistance, un lieu où peuvent encore s’exprimer des formes de subjectivité qui échappent à cette logique. La pièce *L’Habilleur*, par exemple, bien qu’elle ne propose pas de solution, met en lumière la violence de cette réduction de l’humain à sa fonction. Les œuvres exposées à Tour et Taxis, malgré leur soumission aux lois du marché, peuvent encore provoquer des étincelles de réflexion chez ceux qui les contemplent. Et même l’opéra pour toute la famille, en dépit de son édulcoration, peut éveiller chez certains spectateurs un désir d’aller plus loin, de découvrir des formes d’art plus exigeantes.
La question qui se pose alors est la suivante : comment résister à cette emprise du comportementalisme radical et du néolibéralisme sur la culture ? La réponse ne peut être que dialectique. D’un côté, il faut reconnaître que l’art, en tant qu’institution, est déjà profondément intégré dans les mécanismes du capitalisme. Il n’y a pas de pureté à retrouver, pas de retour possible à un âge d’or où l’art serait entièrement libre. De l’autre, il faut refuser la résignation et continuer à chercher, dans les interstices du système, des espaces de liberté. Cela passe par une réappropriation de l’art par ceux qui le font et ceux qui le reçoivent. Les artistes doivent refuser de se laisser réduire au rôle de producteurs de contenu, et les spectateurs doivent refuser de se laisser réduire au rôle de consommateurs passifs. Il s’agit de réintroduire de la friction, de la complexité, de l’inattendu dans un paysage culturel qui tend à tout aplanir. Cela peut prendre la forme de performances radicales, d’œuvres inaccessibles, de provocations calculées. Mais cela peut aussi passer par des gestes plus modestes : un refus de consommer de l’art de manière passive, une volonté de s’engager dans des pratiques artistiques collectives, une recherche de formes d’expression qui échappent aux catégories imposées par le marché.
En définitive, ces événements culturels ne sont pas de simples divertissements. Ils sont le reflet d’une société en crise, où l’art est à la fois un outil de contrôle et un ultime refuge de liberté. Le comportementalisme radical et le néolibéralisme cherchent à réduire l’humain à une série de comportements prévisibles et de besoins consommables. Mais l’art, par sa nature même, résiste à cette réduction. Il est le lieu où peut encore s’exprimer une subjectivité qui refuse de se laisser enfermer dans les catégories du marché. La tâche de ceux qui refusent cette emprise est de cultiver cette résistance, de chercher dans l’art des formes de subjectivité qui échappent à la logique du capitalisme, et de les faire vivre, même dans les conditions les plus hostiles.
Analogie finale : L’art contemporain, le théâtre et l’opéra, dans leur déploiement actuel, évoquent les fresques d’une cathédrale médiévale en train de se fissurer sous les assauts du temps et des hommes. Les vitraux, autrefois étincelants de couleurs sacrées, sont désormais ternis par la poussière des siècles, leurs motifs à peine discernables sous les couches de suie accumulées par les industries qui ont envahi les nefs. Les statues des saints, jadis porteuses de transcendance, ont été décapitées par les iconoclastes modernes, et leurs têtes, roulées dans la poussière, servent désormais de jouets aux enfants des touristes pressés. Pourtant, dans les recoins les plus sombres de cette cathédrale en ruine, là où la lumière du jour ne pénètre plus, des mains anonymes continuent de graver des symboles sur les murs, des signes mystérieux qui ne répondent à aucune grammaire connue, des messages destinés à ceux qui viendront après, quand les fresques officielles auront disparu. Ces graffitis, ces traces de résistance, sont les derniers vestiges d’une foi qui refuse de mourir, d’une croyance en une beauté qui transcende les catégories du marché et les diktats du comportementalisme. Ils sont la preuve que, même dans un monde où tout est marchandise, il reste des espaces où l’âme humaine peut encore se réfugier, des interstices où la lumière continue de filtrer, malgré tout.